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Textes et notes ayant trait à l’univers du Thänsraad.

À Cause du Loup 4/4

vers >>> À Cause du Loup 3/4

À Cause du Loup 4/4
(pour Guylaine)

À mon éveil, la première chose qui parvint à mes sens engourdis fut le chant d’un oiseau-feu courtisant sa belle. Je me souviens de cet éveil comme d’un moment empreint d’une certaine magie. La lumière matinale plongeait, diffuse, entre les branches d’un arbre-roi déployant ses premières feuilles. L’air était frais, pas froid, embaumé des effluves des premiers vrais jours de printemps.

Les restes de rêves délayés par la matinée avaient tissé autour de mes problèmes un voile occulte, me laissant dans une sorte de sérénité vierge de toute pensées.

Je balayai des yeux la clairière étalée devant notre refuge. Autour de moi des fleurs avaient été disposées en un anneau odorant. J’y trouvai avec délice la source des doux parfums m’entourant sans réellement me préoccuper de leur mystérieuse origine. Des noix et quelques petits fruits m’attendaient sur de larges fougères, déposés à deux pas de ma litière d’infortune.

Je me redressai et mangeai une bouchée. Le goût des fruits, des bleuets je crois, m’aida à reprendre doucement mes esprits. L’oiseau-feu, haut perché dans l’arbre majestueux, interrompit un moment sa sérénade matinale. Ce retour lent à la conscience me permit de me remémorer les événements des derniers jours, puis, avec un douloureux pincement au cœur, ma réalisation du soir précédant.

Il me fallut quelques instants pour réaliser le caractère énigmatique des circonstances entourant mon éveil. Les noix semblèrent me lorgner disant : tu brûles Mashara, tu brûles. Tu y es presque. L’oiseau-feu reprit son chant mélodieux. La joie me submergea soudain. Telle une torche élevée dans les plus profondes des cavernes, une idée surgit en moi, salvatrice de vérité, d’évidence. Qui avait emporté ces fleurs sinon mon tendre époux, mon Laemmek? Une fois encore j’avais manqué de foi en lui mais sur le moment cette faute ne m’importa que très peu : Laemmek était vivant. Mon compagnon, ma source d’amour et de paix était encore de ce monde.

Je me levai. D’un pas plus assuré que lors des jours précédents, bien qu’affaiblie par la faim et l’épuisement, je me mis en quête du chasseur retrouvé, mon chasseur. Il ne pouvait être bien loin. Il était peut-être allé chercher plus de vivres ou du bois pour le feu. Je n’eus qu’à faire quelques pas avant de m’arrêter sur place, retournée.

Devant moi, tout autour de ma couche en fait, un animal avait piétiné le sol détrempé par la neige. Le loup. Ses traces étaient partout. Je fus transporté violemment d’une joie sans bornes à la plus aiguë de terreurs. Le loup était venu près de moi, m’avait sentie. La bête argentée avait peut-être même goûté le parfum de ma peau de sa longue langue. Je ne distinguai plus les traces de mon époux tellement la bête avait passé de temps à tourner autour de mon corps assoupi. Elle devait encore être dans les parages. Mon compagnon ne pouvait m’avoir laissée seule pour bien longtemps et les traces maudites témoignaient de la proximité de cette seconde visite.

J’eus peur. Dès que mes pieds me le permirent, je me réfugiai rapidement à l’entrée de La Famille. Accroupie entre les branches, je crois avoir observé les lieux longuement, très longuement, sans penser à quoi que ce soit.

 

L’ombre des arbres marquait déjà les pierres du refuge lorsque je les vis. Je n’avais pas encore bougé et la fin de l’après-midi approchait doucement. Ni la faim, ni la soif ne purent vaincre la peur et me permettre de quitter mon observatoire. Peut-être ai-je même dormi par moment. Je ne saurais dire.

Un mouvement dans l’ombre d’un rocher attira d’abord mon œil. Un éclat plus pâle me fit sursauter. Je restai un moment sans même cligner de l’œil, fixant la pénombre, inquisitrice. Il sortit doucement de son antre noir, le loup. Non : un loup; il ne s’agissait pas de la même bête. Au pelage plus clair que l’animal argenté qui hantait les rêves de Laemmek, celui-là tirait davantage vers les teintes d’ivoire ou de sable blanc. Ses yeux étaient plus doux aussi, ils présentaient moins de cet éclat propre au regard du prédateur. Il avança sans presse, sans crainte, jusqu’à la moitié de la distance qui me séparait de sa retraite.

Je ne sus que faire. L’animal me regarda d’un air passif, comme s’il attendait de moi un signe, une parole. J’avais à la main l’un des javelots. Ma paume moite de sueurs glissait presque sur le bois malgré la force de ma poigne. Une vingtaine de battements de cœur plus tard, je n’avais pas encore esquissé le moindre geste. Le nouveau venu attendit aussi, apparemment encore moins pressé que moi de briser cette stase fragile.

Je finis par rompre ce contact hypnotique en me levant doucement. Sans bruit, plus délicatement qu’une feuille ne tombe de son arbre, je me mis debout. Le loup, lui, s’assit tout en gardant son regard rivé au mien.

Je ne sais pourquoi, par quelle folie ou quelle magie, je me sentis attirée par son regard paisible. Je m’avançai presque vers la bête. Pourquoi m’avancer? Je ne le sais. Ma peur de cet animal n’a été que de courte durée, éphémère. Elle était née de ma surprise et m’avait quittée avec elle. Je n’ai fait qu’une dizaine de pas lorsque, dans l’ombre d’où la bête ivoire avait émergé, apparut un deuxième loup. Il se présenta tout aussi calmement que le premier. Le loup gris, cette fois ce fut bien lui.

Confuse, je restai là, immobile. Les deux partenaires me lorgnèrent avec insistance, comme pour me communiquer quelque secret d’une grande importance ou m’informer d’un danger imminent. Puis, comme sous l’appel silencieux de l’esprit des vents, ils partirent sans se retourner avec un synchronisme qui me fascina. C’était comme s’ils se furent parlés de cette voix muette qui n’appartient qu’aux animaux et que la plupart des hommes ont depuis longtemps oubliée.

Comment décrire les jours qui suivirent? Je les passai comme dans un rêve étrange où l’on ne prend pas vraiment part; ces songes où l’on assiste à nos actes, impuissants de la direction que prend le cours du récit. Je n’osai plus quitter de trop loin le gîte de peur de rencontrer l’une ou l’autre des grandes bêtes. La créature ivoire paraissait moins farouche que son compère gris mais l’idée de me retrouver seule face-à-face avec elle me terrifiait néanmoins tout autant. Je me souviens avoir perdu conscience à quelques reprises, épuisée. J’ai terminé les minces réserves de nourriture amassées lors des beaux jours, utilisée toute l’eau de l’étang laissé par la fonte des glaces du Pilier.

Parfois, à l’aube, je trouvai devant ma porte quelques fruits ou une pièce de viande crue. Je mangeai le fruit, laissant là la viande. Les traces de crocs laissées profondément inscrites dans la chair sanglante me terrifiaient et m’écœuraient bien trop pour me permettre seulement de la toucher.

Oui, les loups me nourrirent.

Une fois je les vis s’avancer à ras le sol dans le crépuscule naissant. Le pâle portait une fougère de grande taille repliée sur ce qui se révéla plus tard être des fruits frais et des noix. Le premier des deux chasseurs, lui, m’emmenait une pièce de zéouf dépecée à coups de dents. Je ne fis rien ce matin là pour attirer leur attention.

Il me fallut en effet quelques semaines pour retrouver mes forces, oser affronter ma propre peur et rester à l’extérieur lors du passage des loups. J’ai en effet remarqué qu’ils venaient me porter de la nourriture ainsi tous les trois jours, sans fautes. Un matin, à l’heure habituelle, je me glissai hors de l’abri pour me poster sur une pierre de très grande taille, hors d’accès des griffes des animaux sauvages. L’idée me vit de l’oiseau-feu qui nargue souvent ses ennemis du haut des cimes. Je ne croyais plus que ces bêtes me voulaient le moindre mal mais prendre le risque de vérifier ces hypothèses ne me plaisait guère.

Ils vinrent comme prévu aux premières lueurs de l’aube, tous les deux, côte à côte. Un instant suffit au plus sombre des deux pour me repérer. D’un son sourd il sembla informer de ma présence son compagnon qui leva sa tête ivoire vers moi dans les premiers reflets de clarté. Ils laissèrent là la nourriture et s’assirent près de leur bagage, paisibles. Lorsque le soleil fut totalement libéré de son carcan de montagnes, ils se levèrent comme un seul être et quittèrent mon champ de vision d’un pas lent. Avant de disparaître, le clair retourna sa tête et m’adressa un dernier regard.

Deux fois par sixaine le rituel étrange se répéta. Ils passèrent tous les trois jours, puis tous les deux. Finalement, vint un temps où, chaque matin, les deux loups vinrent se reposer au pied de mon perchoir. Je ne sais si c’est eux qui m’apprivoisèrent ou moi qui finis par vaincre ma peur mais un matin je décidai de rester au niveau du sol, à bonne distance de l’endroit choisi habituellement par les deux bêtes magnifiques. Ils me virent de loin et restèrent à une distance respectueuse de moi sans jamais me quitter un instant des yeux.

Le lendemain, à mon éveil, les loups étaient déjà passés. Dehors, je trouvai l’habituelle réserve de vivres couchée sur son lit de feuilles et de fougères. Mon ennui fut manifeste. J’eus aimé répéter l’expérience. La nuit avait été chaude et mon sommeil en avait été troublé. Mes rêves vides m’avaient laissé un corps fatigué et courbaturé. Je m’avançai, perplexe du changement dans les habitudes de notre trio informel.

Quelle fut ma surprise de trouver entre les baies bleues et les petites pommes sures qu’ils m’apportaient maintenant depuis quelques jours une rune agreph tressée dans du foin sec. Rune des bannis et mère de mes tourments, Gao sembla me regarder depuis le centre de l’arrangement fruitier. Mon choc fut total.

Que penser? Laemmek? Impossible, me dis-je. Aurait-il dressé ces loups pour m’apporter vivres et boissons ainsi chaque jour? Non, il n’aurait pu instruire ces animaux sauvages aussi rapidement, supprimer en eux l’urgence de leurs instincts. Alors qui? Comment? Je serrai les poings de rage impuissante, incapable d’attraper le sens évasif de ce message.

Je ne trouvai jamais la réponse. C’est elle qui vint à moi. J’étais là, debout, les joues trempées de larmes, questionnant le paysage, cherchant une solution pourtant toute simple. La réponse à mes questions était toutefois trop fantastique pour me laisser le loisir de la saisir sans perdre l’esprit. C’est pourquoi j’eus de l’aide. Je ne sais si c’est l’idée ou le loup qui vint en premier Les deux surgirent presque au même moment. À cet instant, la révélation se fit en moi, si claire que je ne pus la supporter. Déjà, au fil des jours, elle avait effleurée mon esprit, repoussée chaque fois dans l’abîme par ma pensée rationnelle. Il y a des choses comme celle-là que nous ne pouvons accepter avant d’être confronté à l’imminence de leur réalité impossible. La plupart des gens ne peuvent jamais faire le pas et accepter de détruire leur conception du monde pour intégrer ce non-sens, cette impossibilité. Moi je le pus. Je ne sais pourquoi. Il ne me fallut qu’un petit moment de désorientation avant de pouvoir accepter le fait, un éclair de confusion, mais je réussis à faire ce pas.

Laemmek était devenu ce loup ivoire qui me regardait alors à quelques mètres de distance. La façon dont le loup et lui s’étaient observés, sa réaction face à la bête, tout sembla soudain s’emboîter comme les casse-tête de bois de mon enfance. Je ne sais pas plus aujourd’hui qu’alors comment ce changement phénoménal s’est produit. Laemmek est devenu un loup, voilà tout.

Je soupçonne toutefois le loup argenté d’avoir entraîné mon époux dans cette voie primale, ce sentier sauvage et profond qu’il suit encore en ce jour. Je me demande parfois pourquoi il ne m’a pas emporté moi aussi sur cette route obscure. Peut-être que, à l’instar de mon tendre compagnon, je ne possède pas ce feu sauvage au centre duquel il a fait naître l’embryon du loup. Mon époux a toujours eu cette flamme, ce tempérament qui, plus jeune, le plaçait à part des autres garçons. Peut-être aussi le loup était-il déjà en lui. Le chasseur argenté à l’intelligence si vive n’avait peut-être que déclenché cette seconde nature, l’avait seulement éveillée.

Je crois que le rôdeur gris qui vient toujours nous voir une fois ou deux par saison fut lui aussi un homme il y a longtemps. Sa façon de me regarder, d’aller et venir autour du campement, de replier les feuilles de fougères pour en faire des paquets qu’il peut ensuite porter dans sa gueule comme de petits paniers, tout me laisse croire qu’il fut humain.

Voici donc mon témoignage. Croyez-le ou non mais il est tel que je l’ai vécu. Je n’ai jamais revu mon époux tel que je l’ai épousé, sinon en rêve, mais je crois pourtant qu’il dort toujours près de moi, chaque nuit, sous sa forme véritable. Son âme de loup a simplement retrouvé son corps.

FIN

À Cause du Loup 3/4

vers >>> À Cause du Loup 2/4

À Cause du Loup 3/4
(pour Guylaine)

Les jours qui suivirent la nouvelle apparition du loup furent les plus lourds de tous. Mon Laemmek ne m’adressa presque plus la parole. Malgré l’urgence de la situation, le froid glissé entre nous commença à atteindre le point où nos vies à tous deux en étaient menacées. Nos échanges restèrent en effet sous le minimum acceptable, se limitant presque uniquement aux besoins de sa blessure.

La plaie avait bien commencé à cicatriser. Le lendemain soir, lorsqu’il consentit enfin à me laisser retirer les pansements souillés de sang, la double trace des crocs s’était déjà refermée. Elle était tout de même encore vile mais les lèvres de la blessure étaient jointes sur presque toute la longueur. Longue comme la main d’un homme, elle arborait une teinte rosée, foncée. Je n’y vis pas de pus. Tout semblait présager une bonne guérison.

Je n’insistai donc pas trop lorsqu’il refusa de me laisser voir la plaie le lendemain matin, prétextant vouloir rester seul. Je me souviens avoir quitté notre refuge à la mi-journée pour aller cueillir des baies et des pousses tendres.

Équipée d’un couteau d’os et armée de deux des longs javelots de Laemmek, j’entrepris une petite ronde autour du campement. Depuis plus d’une semaine je n’avais osé m’éloigner de la sécurité du refuge, de peur de tomber face-à-face avec l’animal. Agaillardie toutefois par l’absence de traces du danger, je me permis de pousser plus loin mon expédition. Le poids du silence commençait à creuser trop creux dans les terres meubles de ma tolérance. La seule présence d’une bête enragée, aussi étrange et énigmatique soit-elle, ne suffît plus à me retenir dans cette indifférence étouffante. J’eus besoin de ne plus sentir son regard plat sur moi, de ne plus le voir m’ignorer. Je marchai plus longtemps que je ne l’ai d’abord voulu.

Quand je revins au campement, plus tard, vers la fin de la journée, son pansement avait été refait, la plaie apparemment nettoyée. Je ne me suis même pas enquise de son état en lui apportant son repas du soir. Je ne me souviens pas qu’il m’ait alors adressé la parole. Lorsque je suis descendue dans Le Pilier pour dormir il montait toujours la garde devant notre refuge, en silence.

 

À mon éveil, le lendemain, je trouvai la caverne déserte. Près du seuil, devant le plus grand des personnages lithiques de La Famille, le père, je découvris un message : T’jarelle, la rune de la chasse. Tressée rapidement dans des brins d’herbes sèches, l’icône devait avoir été laissée là par mon compagnon pour m’avertir de la cause de son absence. Il me laissait parfois ces messages matinaux avant l’exil. C’est lui qui m’avait appris à reconnaître le signe noué.

L’effet que me fit T’jarelle ce matin là fut un mélange d’émotions contradictoires. Mon cœur se serra devant ce témoignage muet. Ô combien j’aurais préféré voir mon époux descendre près de moi dans Le Piler pour m’avertir doucement de son départ. La solitude, terrible lot de Gao, pesa sur moi avec puissance. Je m’ennuyais de mon homme, mon idem, mon amant, avec une urgence qui me tordait les tripes. Cependant, mêlé à cette tristesse lourde et ténébreuse, un élan plus lumineux perça le seuil de ma conscience. Laemmek était à la chasse. Plus que toute autre chose, le fait que Laemmek se soit levé pour partir chasser laissait entrevoir un certain rétablissement. Qu’elle fut physique ou mentale, cette guérison ne pouvait être que de bonne augure.

Partagée entre la joie et un sentiment d’abandon, je m’activai à nettoyer La Famille et Le Pilier, à aligner bien en place ses javelots près de l’entrée. Je balayai les lieux avec énergie et embaumai l’air d’herbes odorantes.

L’avant-midi passa. Vers le milieu de l’après-midi, je me dis qu’une aussi longue marche ne pourrait que mettre plus d’ordre dans ses idées. Le soir venu, ma crainte longtemps ignorée commença à me faire voir les pires possibilités.

La soirée fut peuplée de bruits étranges. Aujourd’hui encore je me demande quand j’y repense si ces bruits n’ont étés que le fruit de mon imagination. Peut-être les sons normaux des grandes montagnes, la course des petites bêtes comme le mouvement des glaciers, ont alors joué avec mes nerfs fragiles. Peut-être ai-je entendu une chouette hululer ou un vif ouknaë happer un mulot, les méprenant pour quelque créature de cauchemar. Qui sait? Qui, mis à part mon époux, saurait dire ce qui se promena ce soir-là près de l’abri-sous-roche? Il me fallut longtemps pour trouver la voie du sommeil. Mes rêves furent violents et saccadés, reflets de mes peurs et de mes espoirs.

Je ne mangeai presque pas ce jour là. Je grignotai encore moins celui d’ensuite.

Le soir du second jour d’absence de Laemmek, je me mis à m’en faire pour moi-même.

J’avais fouillé les environs toute la journée à la recherche de traces de mon époux. Une averse matinale avait achevée presque complètement le travail d’une semaine d’abandon de nos principaux sentiers. Les traces laissées par mon cher chasseur avaient peu de chances d’avoir survécu à l’ondée mais je n’ai laissé aucune piste au hasard. Si un indice sur la localisation de mon époux était là quelque part, j’allais le retrouver.

J’ai imaginé tant d’horribles scénarios. Il aurait pu chuter et se blesser sur une pierre. Sa blessure s’était peut-être aggravée, rouverte et s’était mise à saigner de plus belle. Il gisait peut-être au bout de son sang, mort derrière un buisson épineux le cachant à ma vue. Le loup ou un autre animal sauvage alléché par l’odeur du sang l’avait sûrement repéré dans les montagnes et s’était donné comme mission de lui causer tourments.

Je croyais avoir réussi à m’imaginer les pires possibilités et tentait de retrouver courage à cette idée lorsqu’un détail vint me faire réaliser l’innocence de mon propre esprit. De toutes les possibilités je n’avais pas entrevue la pire. Jamais je n’aurais pu normalement m’imaginer une telle chose mais j’étais alors si épuisée, si troublée.

Je revenais d’une troisième inspection des alentours immédiats lorsque un détail me frappa comme la foudre, sans crier gare. Mon cœur se serra avant que mon esprit ne lui emboîte le pas. Je ne compris d’abord pas pourquoi mais lorsqu’en moi s’enclenchèrent les engrenages fatals, le sol s’ouvrit sous mes pieds. Je pleurai longtemps d’incrédulité comme de rage, de peine comme de peur. Appuyés contre le mur de l’entrée, là où je les avais moi-même disposés la veille, les javelots de Laemmek l’attendaient. Pas un n’était manquant.

Abandonnée. Jamais un chasseur comme Laemmek n’aurait quitté pour chasser sans se munir de deux ou trois javelots, surtout avec une bête comme le loup maraudant dans les parages.

Mon compagnon au cœur brisé était parti sans voix.

Certains Agrephs entreprennent parfois la marche du silence. Ce rite ancien est transmis aux jeunes hommes de générations en générations par le biais de la légende du guerrier Umish. Umish fut un héros légendaire du temps du septième âge de la terre, un Agreph de haute renommée. Toute sa vie ses exploits l’avaient couvert de gloire chez les siens. Ses pairs l’avaient reconnu comme roi, maître de toute les sagesse. Lorsqu’il devint très âgé, il fut pris d’un élan de folie et tua son unique petit-fils, le méprenant pour quelque ennemi imaginaire venu lui dérober son titre. Comprenant la gravité de son acte, il choisit de quitter sa famille pour partir seul, sans armes, dans les étendues sauvages dans le but d’y mourir sans nuire davantage aux siens. Depuis, cette mise à mort rituelle est perçue comme l’une des façons de mourir les plus dignes qui soient car en sacrifiant ainsi sa vie et son ego pour le bien de la communauté, le défunt est considéré lavé de ses fautes passées. Il se purifie et peut ainsi entrer dans le second monde avec dignité.

Si Laemmek était vraiment parti à la chasse, il n’eut jamais laissé derrière ses armes. Et pourquoi alors laisser la rune des chasseurs sinon pour gagner du temps, pour m’empêcher de l’arrêter dans son geste insensé? Etait-ce là sa façon d’approcher la mort? Seul? Je me convainquis presque de partir dès maintenant. Je devais l’en empêcher.

Mais le poids de ma peine faucha mon élan désespéré. Trop tard. Laemmek le rêveur devait être mort depuis longtemps. Je me suis demandée pourquoi. Pourquoi avoir choisi une solution aussi drastique, aussi définitive? Son échec à chasser ce loup valait-il la peine de mettre fin à ses jours ainsi? Mon doute avait-il brisé en lui la flamme qui le retenait à la vie, qui lui permettait de traverser cette terrible épreuve sans perdre la raison?

Je questionnai longtemps les lunes d’une voix éteinte. Je me demandai comment j’allais survivre seule dans l’environnement hostile des Monts Extérieurs. Je revis les yeux hagards de l’homme de mon enfance, le banni abattu par mon oncle. Je pleurai ce soir là jusqu’à m’endormir d’épuisement à la belle étoile, prostrée dans les restes d’un îlot de neige persistante.

 

SUITE >>>
À Cause du Loup 4/4

À Cause du Loup 2/4

vers >>> À Cause du Loup 1/4

À Cause du Loup 2/4
(pour Guylaine)

 

Le lendemain matin, nulle trace de sa présence ne subsistait. Nous n’avons retrouvé de son sang ni dans la neige, ni sur les rochers autour du camp. Sa seule empreinte était celle laissée dans nos esprits. Il n’avait pas neigé du reste de la nuit; le vent n’avait pas soufflé assez fort pour couvrir la piste de l’animal. J’avoue avoir eu peur à l’aube quand Laemmek revint le visage soucieux, bredouille de tout indice sur le destin du prédateur.

Nous avons levé le campement en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Une bête blessée dans les parages suffit souvent à déplacer de petits clans de marcheurs et nous nous n’étions que deux. Le site était certes bien choisi mais, tout bien reconsidéré, il n’avait en fait rien de bien particulier. Il serait aisé de trouver un endroit tout aussi satisfaisant ou même davantage à moins d’un ou deux jours de marche.

Le mois des longues neiges tirait sur sa deuxième demie et les pistes étaient toutefois fort encombrées. Certaines d’entre elles disparaissaient totalement sous l’épais manteau de silence blanc. Trois jours plus tard, nous étions toujours à la recherche d’un site convenable.

Tant de fois j’ai remercié le savoir de nos ancêtres de nous porter secours. Nous serions morts gelés, affamés ou même emportés dans de terribles avalanches si notre peuple n’avait choisi il y a de ça des siècles de vivre dans ces terres sans pitié que sont les Monts Intérieurs. Les habitants des territoires plus cléments, tels les hommes du Plateau, n’auraient jamais réussi à ne tenir ne serais-ce qu’une seule matinée dans des conditions aussi dures. L’art de collecter les rares racines d’hiver ou de réchauffer les membres engourdis par le froid avec la sève d’amiak nous aura épargnés bien des peines.

La troisième journée s’étirait donc sur ses derniers instants de clarté lorsque Laemmek revint d’une de ses rondes de reconnaissance avec au visage l’annonce évidente de bonnes nouvelles. Il avait découvert un abri-sous-roche à moins de mille pas de notre position.

L’endroit était vacant. Une entrée de trois pas de large menait à une première chambre, la plus petite des deux aires habitables. Nous nommâmes cette chambre La Famille en l’honneur d’une formation rocheuse suggérant cinq personnages dont trois, plus petits, devinrent les enfants. Le sol était couvert de vieilles épines de pin laissées là par d‘anciens occupants, sans doute un groupe de zazmuths sauvages. Un portail de branches fut rapidement installé dans l’ouverture pour prévenir l’arrivée d’autres habitants des montagnes.

Tout au fond de La Famille, une voûte basse donnait accès à un couloir étroit mais tout de même praticable. Là, tout au fond, une seconde salle s’ouvrait après une dizaine de détours. Beaucoup plus spacieuse, la crèche où nous avons finalement élu domicile avait un plafond haut percé d’une petite ouverture. La lumière et l’air frais s’y engouffrait avec délice les matins ensoleillés; la pluie s’y frayait un chemin pour rafraîchir l’endroit les jours plus gris, laissant derrière elle une cascade de glace argentée suspendue au centre de la place. Même lorsque ce pilier de cristal était à son apogée, l’espace qu’il occupait restait infime en comparaison au reste de l’endroit inondé des myriades de brins d’arc-en-ciel qu’il nous laissait. Les anciens occupants de La Famille n’avaient jamais atteints cette salle enchanteresse. Le corps écailleux des carnassiers était de loin beaucoup trop large pour leur permettre de se glisser dans ces tunnels étroits.

Nous nommâmes cette pièce gigantesque Le Pilier, émerveillés par la longue aiguille de glace. L’endroit fut vite aménagé en petit palais de fortune. Un délice pour les yeux comme nos cœurs.

Et ainsi les jours passèrent tranquilles. Mon époux trouva une bande de zéoufs des montagnes installée à proximité et nous pûmes les chasser de temps à autres sans les repousser plus loin dans les hauteurs. Les mousses de feu finirent par repousser. Malgré leur goût trop amer les germes orangés nous fournirent un apport d’énergie de loin supérieur à ce que les racines d’hiver nous avaient jusqu’ici procuré.

Les jours passèrent.

Nous avions oublié le loup.

Mais le loup, lui, ne nous avait pas oubliés.

Le temps commençait à se radoucir. Les mois cléments s’installèrent autour de notre abri mais leurs promesses de paix furent essuyées rapidement. Un soir où je cueillais des pousses neuves plus bas dans un défilé étroit, j’entendis Laemmek m’appeler d’une voix empressée. Je le rejoins en sueurs à la sortie du petit canyon. Il était trempé, livide. Sans m’expliquer, malgré mes questions, il me pris la main et m’emmena à l’abri me priant uniquement de me taire. Ses coups d’œil nerveux jetés aux ombres et replis du paysage m’inquiétèrent encore davantage.

Accroupi dans La Famille, je dus attendre un bon moment en silence avant que mon époux ne consente à quitter son poste de garde à l’entrée. La seule explication qu’il me donna en passant devant moi me terrifia. Je ne sus pas tout de suite pourquoi car sur le moment ses mots me traversèrent sans faire de sens. Ils glissèrent sur moi sans même me pénétrer. C’est le regard de mon tendre conjoint qui m’a d’abord heurté de plein fouet. Une lueur étrange puisait sa force en son œil. Il était tel que ce soir maudit où il s’était rué comme un fou vers cet animal sauvage; ce soir où le Laemmek que j’avais toujours connu s’était volatilisé le temps d’une joute pour ne me laisser qu’impuissance et incompréhension. Ses mots firent enfin sens. Je me sentis chavirer. Ces mots prirent sur moi une prise plus forte qu’aucun autre mot ne l’a fait dans toute ma vie. La terreur qui les accompagna était aussi incompréhensible que totale. Il avait dit : le loup.

C’est le son de Laemmek remuant quelque chose loin derrière moi, dans Le Pilier, qui brisa l’étau qui enserrait mon cœur. La paralysie me quitta et je grimpai jusqu’à l’ouverture, scrutant les alentours. Je ne vis rien. Mon époux revint armé de ses javelots et me somma de rester dans La Famille en attendant son retour. Je ne protestai même pas. Peu avant le crépuscule, il revint bredouille. Du loup il n’avait pas vu la trace.

Je l’ai questionné. J’ai demandé s’il était sûr qu’il s’agissait du même animal. Il me dit que oui, qu’il n’oublierait jamais une bête comme celle-là. Je lui ai demandé où il l’avait aperçu, quand. Je le pressai de tant de question qu’il leva doucement la main pour me faire taire. Il me raconta brièvement ce qui s’était passé, étalant ses images d’une voix vide qui me glaça tout autant que le récit lui-même, sinon davantage.

Il avait marché une bonne partie de la journée à la recherche de nouvelles traces de gibier par peur de décimer la bande de zéoufs d’ici le retour des mois plus froids. C’est en suivant la piste d’un gravad épineux qu’il avait croisé la marque du loup. Les dents serrées, il avait alors lâché sa proie pour traquer son ennemi. Laemmek l’avait rejoint près des pierres levées qui bordaient un petit plateau rocailleux à bonne distance de notre refuge. La bête était sortie de derrière les grandes pierres, à quelques pas de mon époux qui, surpris par la discrétion de l’animal, s’était empressé de réagir. En tentant de l’attaquer, Laemmek avait toutefois glissé et s’était heurté la tête contre l’un des menhirs. Il s’était éveillé d’une brève absence et avait vite pris le chemin de l’abri remerciant le ciel d’être toujours en vie.

Le loup avait disparu. Le loup l’avait épargné.

J’aurais dû lui poser la question. Ennemi? J’aurais dû lui demander ce qui s’était passé ce soir là, au mois des longues neiges, lorsque le loup était venu. Pourquoi avait-il alors réagi ainsi? Je n’osai toutefois rien demander de plus à l’homme que j’aime. Quelque chose en lui semblait me crier de ne pas poser plus de questions. Laemmek semblait ne pas vouloir se les poser lui-même. Je respectai donc sa décision et fermai les yeux.

Ce soir là, Laemmek ne dormit pas. J’attendis longuement en silence, près de lui, que le loup vienne à nous. Ce fut en vain. Il sommeilla à peine le jour suivant avant de se replonger dans une garde consciencieuse une fois le soir venu. Je n’osai encore une fois pas le questionner sur ses agissements étranges, préférant le laisser à sa logique chaotique que de le forcer à y mettre de l’ordre.

Une semaine passa ainsi. Laemmek dormait peu, de jour. La nuit venue, il prenait position à l’entrée de La Famille, entre les branches dressées là comme camouflage. Son appétit aussi avait baissé. Il ne grignotait plus que quelques bouchées en s’éveillant, tard dans l’après-midi. Ses forces baissaient, son humeur d’ordinaire si paisible devenait de plus en plus ardente. Je commençais à regretter de ne pas l’avoir questionné plus tôt. Je craignais de plus en plus sa réaction face à l’éventuelle remise en question de ses agissements étranges. Nous ne parlions presque plus.

Une nuit, une semaine donc après que le loup ait retrouvé Laemmek, je m’éveillai en sursaut, pressée par des songes étranges. Bien que je n’arrivai pas à me souvenir du détail de mes rêves je sus qu’ils avaient étés violents. Je me levai en silence, moite de sueur. Perdue un instant dans Le Pilier, ma mémoire se joua de moi. Je fouillai les ténèbres du regard à la recherche de mon père pourtant mort depuis plus de huit ans, nageant entre deux âges, deux mondes pourtant irréconciliables. Je retrouvai un peu de mes esprits. Troublée, je remontai le boyau de pierre vers mon époux. La chaleur d’un autre être humain, voilà tout ce que je recherchais. J’étais comme congelée par un sentiment de vide traumatisant, une vague impression de tomber.

Mais je ne trouvai pas mon époux à son poste. J’attendis un moment, repoussant les élans de crainte et d’urgence, rationalisant les causes possibles de son absence. Il devait avoir eu une envie pressante, ou peut-être avait-il aperçu une proie facile à quelque distance de l’abri.

La lune bleue dessinait lentement son arc dans le ciel d’encre. Le temps passa.

Au bout d’un moment que je ne peux estimer, je me décidai à m’éloigner quelque peu de l’entrée de notre refuge, m’aventurant dans le paysage découvert devant moi. Armée d’un simple pieu de bois dur, je fis quelques pas entre les nappes de neige éparses, vestiges muets de l’hiver qui s’a chevait. Une idée me vint alors, une idée qui figea mes membres de terreur : et si Laemmek avait vu le loup? J’étais seule, en terrain découvert …

Bien que ma peur fut des plus vastes, mes jambes refusèrent de me porter autre part. La paralysie était revenue de nouveau. La peur envahissait mon esprit à une vitesse ahurissante. Et si la bête avait semé mon tendre amour? Et si elle était revenue sur ses pas pour tâter une proie plus facile à tuer? Et si elle était là, en ce moment, tapie dans l’ombre de ce sapin, ou de celui-là? Si elle avait finalement rencontré mon époux sur le chemin du retour? Si elle l’avait embusqué? Si elle l’avait tué? Et si, en m’enfuyant, je trébuchais sur le corps de mon Laemmek? Deviendrais-je folle à lier?

Assez! Je courus. Je courus longtemps, les mains pressées sur mes oreilles. Je rejoins l’abri et m’enfonçai jusqu’au fond du Pilier. L’espace dégagé me rassura. Là, je repris un peu mes esprits, chassant les démons de la peur. Le colosse de glace disparu avec la venue de la belle saison avait laissé une marre d’eau claire à laquelle je m’abreuvai rapidement.

Appuyée contre le mur de roc, de l’autre côté de la salle, je fixai l’entrée sans ciller du regard. Je ramassai un nouveau pieu. Je le dressai devant moi comme le font ces guerriers qui attendent la charge. C’est bien ainsi que je me sentais : comme un combattant de première ligne qui attend la charge de l’armée ennemie, comme celui qui attend un tonnerre de sabots armé seulement d’une simple perche effilée.

Au bout d’un moment les bruits du dehors me parvinrent, diffus, transportés jusqu’à moi par les parois de pierre. Je devinai des pas empressés, pesants. On courait sur l’abri, puis autour. Il y eut un moment de silence puis de longues plaintes me parvinrent. Empirées et déformées en de terrifiantes caricatures de sons, elles étaient empreintes de douleur et de rage. Je ne sais à ce jour si ces cris étaient ceux de l’animal ou ceux de mon époux. Ma panique frisa la démence. Mes yeux pleurèrent tant je peinai à les garder ouverts. Ma vision ne fut plus qu’un grand flou tremblant. Je crus par moment distinguer l’illusion du pilier de glace qui donnait à cette salle son nom. Je crus deviner la voix de mon père, celle de membres de mon clan. Puis les plaintes cessèrent enfin. Elles s’éteignirent sans drame, sans avis ni préambule.

Étais-je seule? J’attendis amplement avant de me lever de crainte de n’attirer l’attention de la bête. Peut-être ne m’avait-elle pas perçue. Esquisser le moindre geste, produire le moindre bruit, devint ma plus grande crainte. Je forçai mes larmes à se calmer, mes hoquets saccadés à se rendormir. Lorsque je sus enfin bouger, je me glissai doucement jusqu’à l’autre bout de la salle, près du conduit menant à la première chambre. Là j’écoutai longuement, en vain. Je commençai donc à ramper vers La Famille, plus seule au monde que jamais.

Je fus surprise de voir Laemmek assis près de l’entrée, le bras serré sur une blessure lui déchirant le flanc. Je me sentis confuse et coupable de m’étonner de le voir là, vivant. Je m’aperçu que pas un instant je n’avais envisagé qu’il avait pu vaincre le loup. Lorsqu’il il se retourna doucement je crois qu’il le vit dans mes yeux et qu’à cet instant je le déçus pour la première et seule fois de notre vie commune. Il pivota seulement vers l’extérieur sans dire un mot.

Lorsqu’on vit ainsi en solitaire dans les montagnes, la vie vient à se résumer à une poignée de choses essentielles. Vivre à deux dans un monde aussi hostile et dangereux que les Monts Extérieurs développe entre les gens des liens si forts qu’il est peut-être difficile de saisir ce qui se brisa à cet instant entre Laemmek et moi. La confiance était brisée. Cette confiance invincible nécessaire à la survie de deux bannis condamnés à ne compter que l’un sur l’autre dans un monde hostile avait été rompue le temps d’un instant. Nous étions tout deux à cran, au bout de nos raisons.

Tendus à l’extrême depuis l’annonce lointaine de la mort de l’ancien guide de ce clan de marcheurs qui fut le nôtre, nous avions vécus bien des jours à ne compter que sur cette unique notion de confiance. Le soir où l’annonce fut faite que le vénérable Eyrinssen ne se relèverait pas de ses blessures, nous allâmes tous deux voir Zhors, béni soit son nom. Nous restâmes muets toute la nuit, rassemblés autour des osselets sacrés qui ne quittaient jamais l’aîné des deux frères. Zhors n’avait pu prononcer une parole de la soirée. Il avait été désigné voilà des années comme le digne successeur du guide défunt. Conscient de ce que la mort du vieux Eyrinssen signifiait pour sa famille, il avait cherché en silence un moyen de nous éviter ce sort terrible. Peu avant la mi-nuit, il avait jeté les osselets au sol puis avait longuement fermé les yeux sur les secrets des oracles.

Des runes de divination je ne connais presque rien. De ce que dirent les osselets ce soir là je ne sais encore moins. C’est un sujet qui est resté depuis dans l’ombre, un non-dit, mais je connais tout de même assez les présages pour avoir reconnu dans les reliques sacrées le signe d’une épreuve difficile et celui d’un voyage. Laemmek connait peut-être la signification du lancé d’osselets; sa famille a toujours favorisé les arts divinatoires. Je ne saurai sans doute jamais.

Ce que vit Zhors je le sais encore moins. Aujourd’hui je soupçonne toutefois qu’il y a perçu son plan, le plan affreux qui sut nous extraire à la tradition sous nez froncé du conseil des aînées. Il y reconnut Gao. Mais à quel prix nous a-t-il sauvé? A-t-il vu le loup?

À quatre pattes devant l’entrée de ce couloir étroit, je priai les deux lunes de renverser le temps. Je les implorai en silence pour que jamais les aïeules du clan n’aient choisi le nom du frère de mon époux pour succéder leur guide. Je priai pour que Zhors n’ait jamais eu à lancer les osselets et imaginer ce sauf-conduit. Je priai surtout pour qu’on ne nous ait jamais implanté au front ce bijou de la folie, Gao la rune solitaire.

Je priai encore et encore, en vain.

Le reste se fit tout seul. Je pansai sa plaie, une morsure profonde qui lui avait coûté beaucoup de sang, puis m’écartai de ce Laemmek étranger. Il ne me regarda pratiquement pas et j’évitai de lever les yeux vers lui. Je rentrai à l’abri des ombres dans Le Pilier, encore sous le choc des événements de la nuit.

Baroz se couchait à l’horizon, à l’opposé du soleil printanier qui débutait sa marche à travers le ciel. La lune bleue était à peine visible dans le ciel matinal.

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À Cause du Loup 3/4

À Cause du Loup 1/4

À Cause du Loup 1/4
(pour Guylaine)

Tout a commencé à cause du loup. Enfin, presque.

C’était l’hiver dernier, au mois des longues neiges. Laemmek et moi avions dû quitter les nôtres, bannis pour toujours de la mémoire de nos pairs. Notre ancien guide venait de décéder et le frère de mon époux avait été appelé à le remplacer. Conformément aux lois des nôtre, Zhors aurait dû demander notre mise à mort. Le clan qui m’avait jadis accueillie a pourtant poursuivi sa route en nous laissant la vie sauve.

Le grand Zhors fut des plus cléments en choisissant pour nous l’option pourtant fort redoutée de l’exil. Le Clan des Horgs Sereins avait sacrifié douze de ses marcheurs lors de son dernier changement de guide; la marche des Faucrattes Chauves en avait perdu trente-neuf. Zhors avait fait preuve d’une incroyable miséricorde en ne laissant aucun des membres de sa famille subir le démembrement rituel qui prend normalement place lors de l’élévation d’un marcheur au rang de guide. Il avait aussi été très brave de se dresser ainsi au devant des traditions millénaires des peuples agrephs.


Selon moi, la marque n’était pas nécessaire mais mon époux prétend le contraire. Il disait que maintenant que nous portons au front Gao, l’étoile des bannis, nous sommes réellement morts pour les nôtres, tous les nôtres. Voilà pourquoi l’affront de son frère, béni soit son nom, a pu passer devant les membres du conseil des aînées.

Je sais qu’il a raison, sur ce point du moins. Sans cette maudite marque sertie à même notre crâne, ce bijou malfaisant, nos corps seraient depuis longtemps retournés aux montagnes et nos âmes restituées à leur divine essence.

Depuis l’insertion, ma première rencontre avec la rune me revient sous formes de songes terribles. C’est étrange. Je ne me souvenais pourtant qu’à peine de cet épisode de mon enfance. Je comprends aujourd’hui que ce doit être l’une des plus profondes fissures sur la pierre de ma pensée. Comment sinon expliquer ces rêves? Cette craquelure s’est-elle approfondie depuis? Je ne sais. Les Agrephs croient que plus un souvenir est marquant, stimulé ou souligné par une émotion particulièrement puissante, plus il laisse une trace nette sur les pierres de ceux qui le partagent. Cette trace déforme ensuite toutes les images qui viennent se plaquer sur cette surface lisse, tous les autres souvenirs. Tourmenté par ces nouvelles conceptions de son monde, un individu ainsi touché s’altèrera souvent lui aussi. Ses réactions s’ajusteront à cette nouvelle opinion.

Une fissure peut-elle resurgir du passé, s’effacer puis réapparaître des années plus tard pour vous tourmenter la nuit? Si oui, dans mon cas, cette fissure devait être des plus profondes.

Et des plus profondément enfouies.

J’avais en effet complètement oublié ce jour terrifiant qui marqua la première rencontre entre Gao et moi. Cet après-midi nuageux avait pourtant occupé mes cauchemars des saisons entières à l’époque, me laissant moite et épuisée par la peur une fois les voiles des songes disparus.

J’avais alors à peine six rotations. Je passais mes jours à m’amuser autour des cueilleurs avec les autres jeunes ou à laisser mon regard couler sur les montages, assise dans les longs traîneaux avec les fourrures et les vivres. J’était une gamine innocente, un brin taquine mais réservée.

Rien n’aurait laisser présager que je rencontrerais alors celui que je considère depuis comme mon pire ennemi. Les chiens tiraient à faible allure car nous effectuions un passage relativement dangereux du Col des Trois Sœurs. Nous avancions à la file indienne depuis un moment. J’étais assise sur les lattes de bois du traîneau d’un cousin de mon père quand l’homme a surgi des fourrés. Il a bondit de sa cachette et s’est mis à courir directement vers moi. Je vis dans ses yeux affamés le reflet de la folie. Il avait été traîné là par les maux de la solitude. Lui ne m’a même pas vue. Pas un instant durant sa course son regard ne se s’est détaché des sacs de vivres empilés et ficelés à mes pieds. Le malheureux spectre n’a eu que le temps de tendre les bras vers la nourriture avant de recevoir le harpon de mon oncle en plein flanc. En roulant sur le côté, il a laissé s’échapper de ses lèvres une plainte sourde qui m’éveille encore la nuit puis il a rivé son dernier regard au mien. Ses cheveux pendaient en touffes sur un crâne si maigre qu’on y devinait son squelette. Il m’a souri. Il a versé une unique larme puis il est mort.

Avant même que je ne me rende compte de quoi que ce soit, le convoi paresseux s’était immobilisé et des chasseurs s’étaient emparés de mon oncle. Pour un Agreph, la vie est quelque chose de foncièrement sacré. On ne tue tout simplement pas un homme. On peut s’en faire un esclave, le torturer ou le laisser sans armes ni nourriture en pleine montagne mais nul Agreph n’a le droit de tuer de sang froid un autre être humain. Les rares meurtres commis par mon ancien peuple sont perpétrés durant d’importants rituels tel le changement d’un guide ou l’élévation d’un incurable récidiviste à un stade supérieur d’existence. Le meurtrier est resté là, abasourdi par son propre geste, hagard, les bras ballants. Il avait agit sous l’impulsion d’un réflexe protecteur mais maintenant qu’il se laissait désarmer sans même s’en rendre compte, le poids de son acte forçait visiblement sa place dans sa conscience.

Mon père s’est penché le premier sur le cadavre. Guérisseur de notre Clan, il s’apprêtait à examiner l’homme lorsque je l’ai vu se raidir. Son visage s’est fait de cire. J’ai regardé mon père se relever doucement et crier d’une voix étranglée le nom de Gao.

Je me souviens avoir regardé avec horreur les miens se remettre en marche comme si rien de tout ceci ne s’était produit. Les hommes qui retenaient mon oncle n’ont même pas hésité; ils se sont détournés et ont poursuivi leur chemin. Mon propre père, lui qui était habituellement si prompt à soulager l’âme et le corps des bons comme des moins justes, n’a même pas adressé une prière pour le pauvre affamé; il a aligné ses pas droit devant lui après n’avoir passé qu’une main pleine de tendresse sur ma tête. Je ne comprenais rien.

J’ai beaucoup pleuré ce soir là. Personne n’avait jeté ne serais-ce qu’un regard à l’homme étendu mort dans la boue mêlée de neige.

La nuit venue, mon père était passé me voir sous la tente des jeunes. J’étais presque endormie lorsqu’il entra silencieusement par le dessous de la toile, près de ma couche. Tous les autres dormaient depuis longtemps mais le sommeil n’avait su me gagner. J’étais tourmentée. Je l’ai suivi hors du camp sans dire un mot. C’est sous un groupe de hauts arbres à cuisson qu’il m’a expliqué d’une voix tendue, coupable, les événements de la journée.

Il m’a raconté l’histoire des runes. Il m’a conté comment les étoiles du ciel étaient jadis descendues de leur toile noire pour enseigner aux Agrephs des premiers jours les différentes idées. Je connaissais déjà cette histoire et commençais à m’impatienter lorsqu’il il m’a rappelée à l’ordre. Il m’a expliqué que chacune de ces étoiles avaient offertes aux nôtres une idée primordiale telle la vie, la mort, la pitié, la charité, le bien ou la chasse. Il m’a expliqué que pour se souvenir de toutes ces nouvelles idées, les marcheurs des âges anciens les ont inscrites sous forme de dessins nommés runes. Ils ont gravé ces marques sacrées dans la plus profonde des cavernes entourant le Plateau des Mémoires. Rares sont ceux qui connaissent tout ces symboles de pouvoir. Seules quelques-uns de ceux-ci sont connus de tous. Gao faisait et fera toujours parti de ces runes incontournables que tous parmi les marcheurs apprennent à reconnaître; Gao est pour les Agrephs l’idée de la solitude.

Toute personne qui porte au front cette rune, m’a dit mon père, est un banni. Chassé de son clan pour des actes innommables, celui qui porte Gao ainsi n’existe pas. Il n’a ni nom pour les nôtres ni place dans nos mémoires. Ces gens doivent être ignorés, quelles qu’en soient les conséquences. Ils n’existent pas. Mon oncle n’avait donc pas tué d’homme. Rien de tout cela ne s’était produit aujourd’hui.

L’histoire de mon père me bouleversa. Dans les ténèbres qui s’étendaient sous le groupe d’arbres touffus, l’atmosphère était devenue irrespirable. Ce fut une des plus étranges et terrifiante nuit de mon enfance et depuis l’insertion de la rune maudite elle me revient sans cesse.


Nous étions donc deux enfants de Gao la maudite; deux abandonnés perdus dans les Monts Extérieurs, au levant du Plateau des Mémoires. Notre campement était des plus frusque : une petite tente de zéouf entourée d’une frêle palissade de branches de pin. Une maigre réserve de bois sec et un endroit aménagé pour le feu complétaient cette retraite improvisée. Le tout ne faisait pas douze pas de bout en bout.

C’était la nuit. Akzâr était pleine, rose et brillante.

Le loup arriva durant mon tour de garde. Il apparut entre deux grands arbres, silencieux comme seuls les loups savent l’être. L’animal était d’un gris magnifique, tacheté de neige par endroits. Ses yeux noirs percèrent mon âme dès le premier instant, la mettant à nu. Je ne sais sinon comment décrire l’effet que me fit cette bête. Apeurée, j’éveillai Laemmek qui sursauta aussitôt. Il bondit sur ses pieds avant même que je ne lui signalai la présence de la bête, peut-être alerté par son instinct.

Le loup et lui se virent. Ils croisèrent longuement leurs regards.

Je n’osai plus remuer ou même parler. L’air était si dense autour du camp que nulles paroles n’auraient pu franchir mes lèvres de toute façon.

Laemmek avait toujours été un homme passif. Loin d’être un lâche, il était peut-être trop réfléchi pour être un homme d’action. Chasseur efficace, très bon époux, il n’avait jamais démontré quelque signe pouvant expliquer ou laisser prévoir sa réaction ce soir là.

Enfant, il vaquait la plupart du temps à des tâches qui demandaient de s’éloigner du reste de son clan. La cueillette de fruits sauvages lui fournissait, durant la saison chaude, la solitude que lui réclamait sa nature. Les durs mois où la neige recouvre tout dans le cercle de l’anneau intérieur étaient plus pénibles pour mon tendre compagnon. Contraint à marcher avec les autres enfants, il était le plus souvent accablé de surnoms désagréables. Les Agrephs comprennent en effet bien peu le désir de solitude. De nature solidaire, communale, ils ne peuvent en général saisir les motivations de celui qui préfère la solitude à la compagnie du reste du clan. Non que mon Laemmek ne fut pas un bon Agreph. Il était différent, voilà tout.

Je me souviens de lui lorsque nos clans se sont croisés pour la première fois à l’ombre d’un pic escarpé. Il m’avait alors fascinée, intriguée. Ayant moi-même reçu une formation de guérisseuse, j’ai dû passer de longues heures en forêt, seule, à la recherche de racines ou de baies aux propriétés curatives. J’y avais appris à apprécier cette isolation, cette solitude qui l’imprégnait. Son caractère particulier et doux l’avait doté, à mes yeux, d’une aura de mystère si attrayante qu’à l’âge de douze rotations j’ai demandé à mon père d’aller quérir son clan pour offrir ma main à l’élu de mon cœur.

Sa réaction en cette nuit maudite où le loup vint à nous pour la première fois me surpris donc grandement. Jamais encore je n’avais vu la flamme qui brûla dans ses yeux; cette flamme que je ne connais que trop bien aujourd’hui; cette flamme que je ne connaîtrai toutefois jamais totalement. Même lorsqu’il reste étendu sans bouger sur les coussins, perdu dans un demi sommeil, je devine maintenant cette lueur étrange derrière ses paupières mi-closes; ce feu qui ne fait que dormir en attendant la prochaine brise qui attisera ses cendres chaudes.

L’animal avait aussi dans les yeux cet éclat venu d’ailleurs.

Mon tendre époux se cabra si soudainement et bondit si vite sur ses pieds que le loup, à plus de vingt-cinq pas de lui, ne pu retenir une plainte basse et menaçante. Ce fut tel le son de l’avalanche quand elle gronde sur les flancs des plus hauts sommets. Laemmek se rua hors de l’enceinte de branches de pins avant que je n’aie pu le retenir. Il avait saisi d’une main une imposante pièce de bois se terminant en une fourche grossière. Sa façon de se lever et de se précipiter ainsi sur ce prédateur affamé défia toutes les lois qui régissaient habituellement mon époux. Sa réaction contredisait tout ce que je connaissais de son code de conduite, sa réalité. C’était comme si le loup l’avait appelé au défi.

Les deux adversaires s’étudièrent brièvement, tournant autour l’un de l’autre tels des danseurs apathiques. Lorsqu’ils s’élancèrent, le choc fut si brusque que tous deux retombèrent dans la neige, ébranlés. Le temps d’un long souffle, le vent sembla cesser de hurler. C’est le loup qui reprit le plus rapidement ses esprits. Il tenta de saisir de ses crocs le cou de mon compagnon mais celui-ci put heureusement rouler sur son flanc pour atterrir en position accroupie. Ainsi replié, prêt à lancer une seconde attaque, le chasseur entraîné qu’était mon époux n’eut aucune difficulté à frapper la bête. Le morceau de bois atteignit le loup avec tant de force qu’il céda. Touché à la tête, il fut projeté dans les airs pour choir sur le dos quelques pas plus loin. Le loup se releva, ne demanda pas son reste et recula sur une bonne distance.

Une fois de plus les deux adversaires échangèrent un long regard. On eut cru qu’ils pouvaient se parler, communiquer d’une façon singulière tels les chamans et leurs esprits alliés. L’animal tourna le premier son regard injecté de sang. Il s’enfuit dans les bois qui ponctuaient les flancs environnants. Tout est terminé maintenant, me suis-je dit alors. Quelle sotte fus-je de croire que cette bête allait nous laisser en paix. Ce n’était que le début de notre relation avec le loup.

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À Cause du Loup 2/4