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le Souffle Jaune (extrait)

le Souffle Jaune

(Extrait)

La camionnette dévore la route secondaire depuis un peu plus d’une demi-heure. Le gravier crisse sous ses pneus. Les branches tendues sur le chemin cherchent à frôler le véhicule, à attraper ses miroirs. La poussière et la boue recouvrent sa peinture rouge en couches successives, témoignage qu’il est habitué à arpenter ces voies accidentées. L’air est brûlant. Les vitres ouvertes déversent sur son passage le tempo rapide d’un mix rythmé mais elles n’aident guère à rafraichir l’habitacle et son unique occupant.

Autour, la forêt défile à belle allure. Les érables et les bouleaux se disputent le soleil estival sur les pentes du paysage montagneux. Les arbres ont la mine basse, courbés par la canicule. Sur les flancs plus rocheux, des épinettes et sapins rouillés embaument l’air de parfums d’une richesse subtile. De chaque côté de la bande de terre et de graviers, un fouillis de buissons et d’arbustes sépare le familier de l’inconnu. Derrière ce mur enchevêtré, la végétation est si dense que le chaud soleil de juillet s’y fait presque timide. Depuis des centaines d’années, ces ombres ne connaissent du monde des hommes que la rumeur de rares voitures ou le ronronnement lointain des motoneiges, l’hiver.

Comme la route familière est déserte, Alex tente de laisser ses pensées vagabonder. La journée s’avère radieuse. S’il ne rencontre pas trop de trafic en approchant la civilisation, il saura flâner un peu en ville et être de retour pour le souper. Passer à l’épicerie ne nécessitera que quelques minutes et dévaliser le kiosque de revues pour Nadia ne prendra qu’un instant ; il aura l’occasion de traîner à la librairie et même de reluquer les nouveautés au magasin de hobbies. Perdu dans la liste de ses projets, il négocie chaque virage sans trop prêter attention aux alentours. Il a fait ce chemin des centaines de fois. Enfant, il a fait la route jusqu’au lac sur la banquette arrière du Jeep de son père, le nez collé à la vitre. Depuis qu’il peut conduire, il a appris à prévoir les nids de poules et les rochers saillants du sol par endroits. Il reconnaîtrait chaque mètre de cette route entre mille.

L’horloge du tableau de bord marque tout juste 10h08 lorsque la camionnette émerge des vallons boisés et vire sur le rang longeant une série de pâturages déserts. Un soupir de soulagement éclipse le fil de ses souvenirs. Il est presque arrivé à la grande route. À peine une minute et il sera en vue de la maison du vieux Gerry. Il n’a jamais cru un jour être soulagé d’en voir la silhouette inclinée.

Un pli vient barrer le front d’Alex lorsqu’il remarque que le camion du vieux renard n’est pas stationné devant la cambuse. Son plus proche voisin est absent, sûrement parti en ville pour renouveler sa réserve de bière. Ennuyé, il ralentit en approchant de l’entrée. Il a espéré trouver Gerry chez lui afin de lui emprunter quelques litres d’essence. Il sait que l’ermite ne lui tiendra pas rigueur s’il se sert en son absence mais Alex hésite tout de même. L’idée de s’engager sur a propriété de Gerry Beaubien en son absence n’a rien pour lui plaire. Il lorgne sans enthousiasme la jauge de la camionnette. Il n’a pas réellement le choix. Il roule déjà sur des vapeurs.

Il a toujours trouvé le vieux filou un peu bizarre. Enfant, il en avait même une peur bleue. Il restait caché dans la voiture chaque fois que son père arrêtait saluer le reclus, sur le chemin du chalet. Même à présent, ses conversations avec l’ogre de son enfance se limitent souvent à quelques phrases échangées à travers la vitre ouverte de la portière.

Le terrain devant la maison est tel qu’il l’a toujours connu, un capharnaüm de ferraille et de pneus épars où trônent les carcasses de vieilles voitures rongées par la rouille. La porte du grand garage fait de tôle situé près du chemin est toujours ouverte sur un fouillis de bouteilles vides, de boîtes de carton et de meubles brisés. Un hangar de fortune appuyé contre un de ses murs n’a rien à envier au reste de cette décharge. La clôture qui encercle les lieux est en manque flagrant de soins. L’herbe sèche qui sort des gouttières et qui pousse sur le toit porte à croire que la propriété est abandonnée. La seule chose qui ait changé depuis son enfance est le petit poulailler situé derrière. Il s’est effondré voilà quatre ans de ça. Poussé par son père, Alex a offert un coup de pouce pour le réparer mais le vieux solitaire a refusé. Lui n’a pas insisté. Il remarque que les ruines sont toujours au même endroit et se demande s’il a bien fait.

Le silence qui frappe les lieux lorsqu’il coupe le moteur tranche drastiquement avec les trilles sifflants du système de son. La musique s’éteint d’un coup, abandonnant le duo de chanteurs en plein milieu d’un mot. Alex récupère son téléphone et vérifie le signal avant de le mettre dans sa poche. Il songe en ouvrant la portière qu’il ne peut s’imaginer vivre en permanence hors de portée du réseau. Passer deux semaines au chalet a son charme mais c’est là la limite de sa fortitude.

Debout près de la portière ouverte, une main sur la tête, il se laisse un moment pour considérer ses options. Il se souvient que Gerry garde toujours quelques bidons d’essence dans le hangar et que la porte n’en est jamais verrouillée. Il hésite pourtant.

Il sait que l’homme partage cet idéal rural voulant qu’on ne peut laisser son prochain dans le besoin, cet esprit de confiance qui pousse les gens à partir sans barrer leurs portes. L’ermite lui a souvent répété qu’il préférait qu’Alex se serve en son absence que de savoir qu’il a dû rouler trente kilomètres de plus simplement pour acheter un paquet de cigarettes ou une pinte de lait. Pour autant qu’Alex retourne éventuellement ce qu’il a emprunté, le reste l’importe peu. Fils de la ville, lui a plus de difficulté avec le concept. S’insinuer ainsi dans la vie privée d’autrui fait vibrer en lui une alarme silencieuse. Il préfère de loin que chacun reste chez soi. Il a bien succombé quelques fois à la facilité au fil des ans mais il n’en a jamais fait une habitude.

– Allez, je n’ai pas le choix. »

Il ferme la portière avec bruit. Pas un souffle de vent ne vient faire danser les foins sauvages qui ont repris possession de la cour. Rien ne bouge à la fenêtre. La chaleur qui émane de la camionnette est intolérable. Le soleil n’est guère plus clément.

L’entrée du hangar est effectivement déverrouillée. La poussière vole à l’intérieur lorsqu’il en pousse le battant. Il attend sur le seuil que celle-ci retombe, fouillant l’unique pièce du regard à la recherche d’un jerrican. La remise est sombre. Une forte odeur d’humidité flotte dans l’air surchauffé. Mis à part la lumière qui se déverse depuis la porte, seule une fenêtre dissimulée derrière un rideau de fortune lui permet d’inspecter l’espace encombré. Il devine quelques photographies encadrées accrochées au mur, un véritable arsenal d’outils tachés de rouille. Une vieille tondeuse à laquelle manque une roue ainsi que deux bicyclettes partiellement démontées occupent sinon presque toute la place.

Alex fait un pas dans les ombres pour se couper du jour. L’odeur rance l’empêche d’aller plus loin. Gerry doit avoir oublié de la nourriture quelque part ici ou peut-être un de ses chats a-t-il laissé la carcasse d’une petite bête derrière ce capharnaüm. Une main sur le nez, il repère heureusement quatre bidons rangés sous l’établi. Il en ramasse un à demi rempli et sort sans traîner en fermant la porte du pied.

Zigzagant jusqu’à la camionnette entre la ferraille et les pneus abandonnés aux éléments, il songe qu’il n’a justement pas encore vu les chasseurs du vieux Gerry. Ses chats sont sans doute les seuls êtres vivants capables de cohabiter avec l’ermite. La plupart sont aussi amochés que lui, mités jusqu’aux os, pleins de nœuds et de mauvais poils. L’été, il n’est pas rare d’en voir quatre ou cinq paresser au soleil. Alex en a déjà vu une douzaine. Il doute que Gerry lui-même connaisse le nombre exact de ses pensionnaires.

Il pose le jerrican et hésite une dernière fois. La maison en ruine semble le juger. Il anticipe déjà le moment de revenir rendre l’essence au vieil homme. Un coup d’œil au tableau de bord lui rappelle qu’il n’a malheureusement pas d’autres options.

Une fois l’opération achevée, il se penche par la fenêtre du passager et ouvre le coffre à gants. Il écarte à tâtons une lampe de poche et ramasse le bloc note qu’il laisse là en permanence. Il griffonne un court message, espérant que le reclus saura le lire, puis gagne le porche non sans une certaine appréhension. Rongé par l’impression ridicule qu’il agit en voleur, Alex coince la note près de la poignée, dans la fente de la porte. Après un regard vers la route pour s’assurer de ne voir venir personne, il recule prudemment, se retourne et s’éloigne en catimini.

Sitôt assis dans son véhicule, il démarre et s’empresse d’embrayer la marche arrière. Pas un chat ne remue dans son rétroviseur tandis qu’il s’éloigne. Les félins doivent tous être cachés quelque part, à l’ombre.

À sa place sur le tableau de bord, son téléphone communique une nouvelle liste de lecture au système de son. Le tempo bondissant d’un morceau récent couvre presque le bruit du moteur rassasié.

Huit kilomètres plus loin, il retrouve avec plaisir de l’asphalte sous ses roues lorsqu’il rejoint le rang Saguenay qui se transforme plus loin en rue Principale. Dix minutes de plus et il sera en vue de la vraie route. Un peu plus calmes, ses pensées reviennent à des sujets plus sobres. Il se souvient du temps où on trouvait toujours une station service au village. Elle n’avait guère a envier à qui que ce soit mais on pouvait au moins y faire le plein ou y acheter des jujubes ou des cigarettes. Les quelques habitants du village doivent maintenant rouler presque une demi-heure depuis le village pour trouver un poste d’essence, à St-Raymond.

En approchant de la vraie ville, Alex remarque un véhicule familier arriver en sens inverse. La vieille voiture de son voisin dévale la route sinon tranquille, trainant derrière elle un écran de fumée opaque. Gerry le croise en envoyant la main et Alex lui répond de même. Il considère s’arrêter ou même faire demi-tour pour rattraper le vieil homme mais il s’abstient. À quoi bon. À St-Raymond, il paye l’essence directement à la pompe avec sa carte de crédit et prend la route de Québec sans s’attarder. Il a l’intention d’éviter l’autoroute sûrement bondée au profit de voies moins fréquentées. Faire de la vitesse sur les routes secondaires lui permettra d’éviter le plus gros du trafic.

Les pièces musicales s’alternent à tue-tête, déchirant la forêt sur son passage. Coupant à travers les bois par des pistes peu connues du commun des mortels, il évite Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier en traversant les rues résidentielles de Fossambault-sur-le-Lac. Il emprunte la route Montcalm et rejoint Québec en faisant un détour par Valcartier. Il compose sans ennui avec le kilométrage supplémentaire en gardant le pied au plancher. Il sait que seuls les locaux passent par ici. La route est à lui seul et il est loin de s’en plaindre. D’humeur asociale après son passage forcé chez le vieux Gerry, il préfère s’isoler sur ces chemins déserts.

Ainsi perdu dans ses pensées, Alex remarque à peine l’activité accrue près de la base militaire. Il contourne les soldats installés sur le bord de la route, reléguant leur présence sur le compte de quelque manœuvre. S’il avait seulement tourné la tête, il eut vu l’air alarmé de l’homme chargé de veiller au trafic. Peut-être alors eut-il remarqué l’aura de panique nimbant les jeunes guerriers. Peut-être eut-il remarqué qu’ils édifiaient un barrage, que celui-ci était tourné face à la ville.

 

(Extrait du roman « le Souffle Jaune »)

Apocalypses Laurentiennes 18/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

Affaires courantes

Voilà. Tu connais à présent toute l’histoire. Le récit imaginaire de nos aventures a fait le tour de l’école. On a fait mention de notre escapade dans certains journaux même si aucun journaliste n’a réellement voulu gaspiller beaucoup d’encre sur notre cas. Qui sympathise longtemps avec le sort d’une bande de jeunes drogués perdus en forêt durant une nuit d’orages violents ? La police a bien posé quelques questions mais comme elle n’a rien su tirer de nous lors des premiers interrogatoires, personne n’a cru bon de laisser le dossier ouvert très longtemps. Seule la famille d’Émile n’a pas avalé l’histoire de sa fugue. Je ne crois pas que Pépierre m’a reparlé plus de trois fois depuis. Quoi lui dire de plus de tout façon ? «Oh, en passant Pép, t’ais-je déjà raconté qu’Émile s’est fait déchiqueter par un croque-mitaine amérindien ? Oui oui, j’ai même foutu mon pied dans ses restes par inadvertance.» Non. Mieux vaux le laisser espérer qu’Émile reviendra un de ces jours de son périple imaginé dans le sud que de lui révéler la vérité.

C’est fou comme l’esprit humain tente désespérément de rationaliser l’inconcevable. Est-ce par besoin de sécurité que le pauvre Zacharie a choisi d’avaler nos histoires plutôt que de confronter les faits ? Est-ce pour se protéger des questions qu’il pourrait me poser que Pépierre évite de traverser le quartier où j’habite aujourd’hui ?

J’ai souvent songé retourner là-bas pour récupérer ce qui reste des pages, la statuette ou encore le sceptre dragonnier disparu sous les eaux de cette satanée baignoire mais je n’ai jamais su m’y résoudre. Ai-je besoin de me justifier ? Toutes les horreurs que j’ai connues depuis ne m’ont jamais totalement affranchi des images macabres qui me hantent encore la nuit. J’ai trop souvent rêvé du fantôme d’Émile dressé deux pas derrière celui de Beaubonhomme, tous deux prisonniers des forces de ce démon d’outre monde. Ils sont toujours là-bas. Ils n’y sont pas seuls. Des dizaines de personnes attendent avec eux la fin d’un compte à rebours sinistre. Ils y attendent que vienne le moment de leur libération, leur retour, leur récompense. J’ai toujours espéré qu’il ne s’agissait là que de remords et d’anxiétés joués la nuit par mon esprit pour me pointer mes doutes du doigt. J’ai toujours escompté que le fait de ne jamais référer à l’incident l’aiderait à s’enfoncer pour toujours dans l’oubli mais tout ce temps je me suis visiblement bercé dans la sécurité de mes propres illusions.

Tu sais peut-être que Maximilien et moi chassons toujours couramment les phénomènes curieux. Nous recherchons les cas les plus étranges et les événements inexpliqués afin de presser chaque semaine un peu plus de savoir interdit de ce monde si mal connu. Nous épluchons les journaux pour y chercher des indices et des corrélations. Nous acquerrons et consultons des livres que plusieurs croient n’exister que dans les contes dérangés d’auteurs farfelus. Nous hantons les sites de meurtres, d’accidents et de cultes aux croyances parallèles en quête de vérités tissées à même la trame du monde. Lui et moi agissons le plus souvent seul, ne rassemblant le cumul de nos recherches respectives qu’une fois nos dossiers bien étoffés.

La semaine dernière, Max est arrivé chez moi avec une chemise fort épaisse emplie de coupures de journaux et de photocopies. Il m’a révélé qu’il travaillait depuis un moment sur un dossier qui m’a pratiquement fait faire une crise de cœur. Je crois que tu devines aisément le sujet sous-jacent à tous ces documents. Je ne me perdrai pas en détails puisque je t’envoie avec cette lettre la totalité de ce qu’il m’a laissé mais sache que nous croyons que la chose a déjà fait trois victimes. Deux des trois sont de jeunes adolescents de la région de Lac-Chat, au cœur des Laurentides. Leur véhicule fut retrouvé aux abords d’une ferme abandonnée. Le dessin d’un personnage singulier aurait été découvert sur les lieux, un cyclope courtaud rendu gauchement sur la portière côté conducteur. Le croquis qu’a fait l’agent questionné par Max m’a scié. Le troisième disparu est un jeune professeur de langues employé par un institut privé de Portneuf. Sa femme a signalé son absence au début de juin dernier. Max m’a emmené voir de mes yeux le boisé situé derrière la maison. Benoît, il y a là une dizaine d’arbres dont les branches semblent toutes avoir été tordues vers le haut. Je tremble encore lorsque je resonge à l’impression que m’a faite cette petite clairière.

Il s’était tenu là. Son pouvoir répugnant avait touché ces lieux.

Jamais je n’aurais consenti à retourner vers cette cabane infernale avant d’avoir vu moi-même cette clairière cintrée de végétaux déformés. Je couche ces mots sur papier uniquement parce que je crois le danger bien réel. Awaë Wargdjan a été dérangé à nouveau. Plus de sept ans après les horreurs de notre rencontre dans les bois, ce démon préhistorique revient hanter mes cauchemars. Je crains que cette chose oubliée ait été guidée hors de la forêt par un esprit imprudent. Simon croit qu’il s’agit des deux disparus de Lac-Chat. C’est possible. Comment en être certain ? Combien d’autres victimes pourront être retracées avec le temps ?

Peu importe. Le monstre est libre et nous sommes malheureusement les seuls mystiques assez fous pour se frotter à lui. Nous devons réparer notre faute. Nous croyons qu’il n’existe qu’un moyen de l’empêcher de croître en puissance : nous devons retourner à la maison en ruine de Beaubonhomme et récupérer les restes du livre déchiré. Le clochard avait vraisemblablement réussi à contenir la chose ancienne qu’il avait libérée sur le monde. Peut-être la statuette est-elle la clé qui nous permettra de lier cet être à l’inaction ? Peut-être encore est-ce le sceptre, comment savoir sans la totalité de l’ouvrage perdu ?

Nous devons à notre tour tenter d’enfermer cet ange maudit. Nous devons le faire avant qu’il ne soit trop tard. L’être grandit. À en croire le Cultes des Sorcières il gagnerait en force avec chaque nouvelle victime.

Comme Beaubonhomme avant nous, notre cabale d’apprentis sorciers a brisé les chaînes de cet ange du mal et libéré le messager maudit. Nous avons répété le sacrilège de cet occultiste slave seulement nous n’avons pas su réagir aussi rapidement que lui ; nous nous sommes enfuis et avons couru durant sept ans en espérant que le prisonnier inhumain se rendorme de lui-même, cherchant à nier notre imprudence, nos actes, nos fautes.

Nos fautes.

Je sais que je ne peux parler d’insouciance dans mon cas. Je connaissais le coût des maux venus de l’oubli et du vide. Crois-moi lorsque j’affirme en avoir trop souvent goûté les remèdes amers et que je crains maintenant le prix que nous aurons à payer pour cette erreur, cet acte lâche motivé par la peur, notre fuite.

Il ne te reste maintenant qu’à chercher à entrer en contact avec moi et me conseiller de consulter un psychiatre. Fais-le ne serait-ce que pour t’assurer de mon état. Si je reste introuvable sauras-tu croire mon histoire ? Si tu ne parviens à retrouver ni Max, ni Simon et si Charles Tonte a disparu, commenceras-tu à t’inquiéter davantage ? Combien de temps laisseras-tu passer avant de te mettre à croire et à réagir ?

Je t’en prie, si tu n’as pas de nouvelles de moi d’ici quelques jours n’attend pas plus longtemps : montre cette lettre à ceux qui sauront ce qu’il convient de faire et tente de sauver ce qui reste de mon âme.

Tu me trouveras peut-être dans tes rêves en compagnie d’Émile et des autres.

Quémandant ta compréhension et ta foi en mes folles histoires,
ton vieil ami dont l’esprit fut trop souvent
noirci par les flammes de la connaissance,

William.

 

Apocalypses Laurentiennes 17/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

La fuite

Nous nous ruâmes à l’extérieur pour la troisième fois de la nuit, emportant cette fois en hâte sacs, lampes et les restes du vieux grimoire. Nous courûmes longtemps sans nous retourner, traversant les buissons sans nous arrêter, tentant tant bien que mal de ne pas trop nous éloigner du sentier. La pluie incessante avait rendu le sol boueux et glissant. La pénombre était totale sous le couvert des arbres aussi ne nous fallut-il pas beaucoup de temps pour nous égarer.

Même avec nos torches, nous perdîmes vite la trace les uns des autres et nous nous retrouvâmes divisés en trois groupes. Après avoir marché un moment seul je retrouvai rapidement Max et Simon sur le sentier, abrités près d’un très grand pin. Plus loin devant nous, solitaire, Charles cherchait désespérément à situer quelqu’un sans oser élever la voix. Nous croyions que Émile et Zacharie étaient ensemble, quelque part sur notre droite.

Le lourd rideau de pluie étouffa sans doute les premiers cris de Zach. Comme il avait déjà l’oreille tendue en quête de nos voix, seul Charles entendit son appel. Il se mit à courir dans cette direction, son jacket remonté sur sa tête pour se protéger de l’averse.

Devant, les plaintes du pauvre Zach se muèrent rapidement en hurlements terrorisés.

Simon entendit ses aboiements et nous nous précipitâmes à sa suite sans songer au danger. Je me souviens d’une course folle, frénétique, de branches mouillées accrochant nos manteaux et de racines traîtres cherchant à nous faire trébucher. L’horreur et l’empressement de ces hurlements me glacèrent le sang. Nous trébuchâmes presque sur Charles et nous gagnâmes la scène tous ensemble. Nous étions si bouleversés par l’effroi que nous fûmes incapables d’échanger le moindre mot.

Les cris cessèrent d’un coup. Nous nous regardâmes angoissés à l’idée de la signification morbide de cet arrêt soudain. L’importance du danger était bien réelle. Quelle qu’elle soit, cette chose possédait le pouvoir d’affecter le monde de la matière. Charles ne comprit qu’alors que nous jouions ici avec plus que notre équilibre mental. Nous jouions notre vie. Il y eut un bruit sec puis le hurlement reprit en se rapprochant rapidement. À peine soulagé, je priai Max de me passer sa lampe.

Je sus instinctivement que la chose inhumaine avait quitté les bois un moment à peine avant que Zacharie apparaisse. Je crois que c’est cette certitude qui me permit de traverser le reste de la nuit sans perdre la raison. L’ange cyclope n’était plus parmi nous. Je ressentis un étrange silence, un sentiment inconnu que je décrirai maladroitement comme une paix sèche et tiède. Ce fut presque comme si toute l’humidité qui nimbait ces bois s’était retirée d’un coup. Le phénomène ne persista que le temps d’un souffle. L’instant suivant les buissons remuèrent devant nous et Zacharie en émergea en courant. Le pauvre ne nous vit même pas. De nombreuses égratignures lacéraient son visage et ses avant-bras. Ses yeux étaient brumeux. Il s’écrasa presque dans nos bras, passant à deux doigts de renverser Simon en le bousculant. Dément, il se débattit, griffa, hurla. Max tenta de le restreindre en le plaquant au sol. Simon attrapa ses jambes et me cria de venir à son aide. Je ne l’entendis pas. Rassuré par le départ de la présence maléfique, je m’étais avancé de l’autre côté des arbustes et y avait fait une découverte des plus macabres. Je n’avais d’œil que pour la forme brisée éparpillée derrière, à quelques pas de moi.

Ma lumière accrocha d’abord une étrange guirlande rosée qui pendait au branchage d’un chêne sans feuilles. Le gros cordon ruisselant de pluie semblait empêtré dans quelque bout de tissu lacéré. Une part de mon esprit prit étrangement note que les branches de l’arbre étaient tournées vers le haut d’étrange façon. J’écartai le faisceau de ma lampe. Plus près, quelques morceaux de matière jaunâtre reluirent lorsque le mouvement les attrapa. Je fis encore quelques pas, soudain insensible au dénouement de la lutte jouée derrière moi. Mon soulier s’enfonça dans quelque chose de tendre aussi braquai-je précipitamment ma torche à mes pieds. Il me fallut un moment avant de réaliser sur quoi je venais de marcher. À demi embourbées dans la vase, les ruines déchiquetées de ce que crois avoir été la cuisse du jeune Émile saillaient de chaque côté de ma semelle. La pluie avait déjà lavé une bonne partie du sang. L’os de sa jambe avait disparu, extrait avec violence de son carcan de chair. Je relevai les yeux. Tout autour de moi des fragments de corps humain maculaient cette partie de la forêt, la plupart embrochés à l’extrémité d’autant de petits épieux, mille branches et branchettes toutes retournées anormalement vers les cieux.

Grands Dieux, Benoît. Tu ne peux savoir à quel point il m’en coûte de me remémorer ces images horribles. Max est un homme béni. Le don d’oubli est parfois salvateur.

Je reculai, horrifié, et percutai Simon. Je n’avais pas entendu les cris s’éteindre dans mon dos. Zacharie s’était tut. Max et Charles étaient toujours avec lui. Seul Simon et moi avons vu le spectacle immonde qu’était devenu Émile. Nous deux et Zach.

Nous nous enfuîmes à toutes jambes transportant à demi un Zach pratiquement catatonique. Max et le Français n’eurent pas besoin de regarder la scène, l’expression dépassée de Simon et moi suffit à les motiver. Je ne sais combien de temps dura notre fuite mais au bout d’un long moment nous débouchâmes à nouveau sur la piste bordée de roches.

Écrasés les uns sur les autres, nous ne reprîmes notre souffle qu’une minute avant de continuer à avancer. Bien que personne n’osa alors formuler cette crainte à voix haute, je sais que chacun d’entre nous songeait avec horreur à la possibilité de retrouver au bout de ce chemin la clairière et sa cabane damnée. Nous cherchâmes la boussole inutilement avant de conclure qu’Émile l’avait vraisemblablement ramassée lors de notre sortie précipitée. Notre angoisse devint totale. Sans boussole comment savoir dans cette tempête si nous ne revenions pas sur nos pas vers la gueule de ce loup invisible ?

Nous marchâmes des heures dans la tourmente et les ténèbres, harcelés de toute part par les illusions et les provocations des esprits naturels. Revenus en masse combler le vide laissé par le Révélateur, ces lutins cherchèrent à se nourrir de notre peur. Nos consciences à vif nous avaient laissés sensibles à leurs jeux malicieux. Nous dûmes maintes fois ignorer les appels lointains de notre ami disparu ou chercher notre courage devant les mouvements inexpliqués repérés partout autour de nous. J’intimai seulement aux miens de poursuivre leur chemin sans prêter attention à ces manifestations. J’ignore comment nous sommes restés sains d’esprit.

La pluie cessa avant le matin. Quelques minutes à peine après la fin des averses, le chant d’un merle accrocha l’oreille de Simon qui nous fit remarquer l’apparition de ce chanteur matinal, signe que le soleil se lèverait bientôt. Nous pressâmes le pas, exigeant encore un peu d’efforts à nos muscles meurtris. À une centaine de pas de là, je fus surpris lorsque le sentier s’ouvrit soudainement sur une route de terre accidentée. Nous nous écroulâmes à même le sol, pleurant de joie et de délivrance. Nous reprîmes tous notre souffle et nous aurions dormi à même le sol détrempé si ce n’eut été de la chose inconnue restée derrière.

Je me souviens que Zach a alors relevé le menton pour la première fois depuis le début de notre course sur ce sentier réclamé par les bois. Il parut alors prendre une mesure prudente du monde extérieur. Il chercha autour de lui, peut-être pour Émile, puis il rabaissa seulement la tête sans formuler le moindre commentaire.

C’est encore Simon qui remarqua le premier une couleur cyan gagner le ciel. Le monde nous apparut plus clair maintenant que nous étions enfin libérés de la voûte étouffante des arbres. Nous avions atteint l’aube. Repérant la position du soleil en se fiant à l’aura de lumière qui gagnait déjà l’horizon, nous pûmes nous orienter et chercher à rejoindre la civilisation. Tonte tenta bien de faire parler le pauvre Zach à quelques reprises mais sans succès.

Moins d’une heure après que le soleil ait percé la cime des arbres, Simon qui marchait en tête repéra une voiture stationnée au bord de la route. Quelle ne fut pas notre surprise de constater que cette vieille Pontiac était nulle autre que la voiture du père de Max. Nous courûmes jusque là, portés par un regain de vie insoupçonné.

La suite est facile à deviner. Nous avons convenu de garder le silence. L’occulte doit rester du domaine de l’occulte. Charles, Simon et Max n’ont pas eu besoin d’être encouragés. Tu me connais suffisamment pour savoir que j’ai su convaincre Zach de se taire. Il ne se souvenait de toute façon de presque rien. Ça a été facile de lui faire croire que nous avions simplement abusé des bonnes choses de la vie. L’excès de drogue explique sûrement suffisamment les terribles terreurs nocturnes qu’il endure depuis.

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Affaires courantes

Apocalypses Laurentiennes 16/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

Folie et obsession

Longtemps après minuit, peu satisfaits des trésors repêchés des abysses, nous commençâmes à entrevoir la possibilité de redescendre cette nuit dans la cave. Quelle folie. Que d’insouciance. La plus grande part de notre peur était passée et l’idée de squatter le reste de la nuit ici sans vivre plus d’aventures nous parut ridicule. Septiques, Émile et Zach avaient définitivement mis notre trouble sur le compte des ombres, convaincus qu’un bruit suspect avait décuplé nos craintes et nous avait poussés à fuir le sous-sol. Il fut décidé que Tonte et Zacharie seraient cette fois de la partie. Comme rien ne l’aurait fait redescendre, Max se proposa pour rester en poste au sommet de l’échelle. Émile choisit de rester avec lui.

L’eau n’était pas revenue. Nous retrouvâmes le manteau de Simon là où il l’avait laissé, accroché au guidon de la vieille bicyclette. La porte maudite était refermée et, mis à part une légère odeur de cendres mouillées et les restes éparpillés de la barricade, aucun signe de nos mésaventures n’était apparent. Le Français me désigna de sa lampe une des planches couvertes de glyphes et je vis avec surprise que les traces brûlées étaient disparues. Les runes enchantées étaient intactes.

Je me retournai pour en faire la remarque à Simon lorsqu’un grand coup résonna contre la porte de la seconde cave. Nous sursautâmes tous. Le pan de bois vibra dangereusement mais tint bon. Nous restâmes pétrifiés. Ce qui venait de frapper contre ces planches possédait une force considérable. Une colère animale emplit la pièce. Charles s’élança vers la sortie. Au même moment un second assaut fit voler la porte en éclats. Quelque chose d’invisible traversa l’espace entre Simon et moi en entraînant une forte odeur de décomposition et de sel marin. Cette présence vint saisir le Français avant que celui-ci n’ait le temps de s’accrocher aux barreaux de l’échelle. Elle le souleva de terre puis le projeta contre le mur.

Zacharie hurla. Je crois que c’est ce qui attira l’attention de cette chose. Je la vis presque se retourner sur elle-même pour lui faire face et je sus m’interposer entre eux avant qu’elle ne l’atteigne. Inconscient de se trouver face à un adversaire plus dangereux que le pauvre Tonte, l’être n’hésita qu’un instant avant de chercher à me frapper. Au même moment, je libérai sur lui un éclair cinglant de ma volonté. La chose vacilla à peine mais ce fut suffisant pour la déstabiliser. Je sus esquiver son attaque de peu. Simon profita de la diversion pour attraper Zach et le pousser vers l’échelle. En un clin d’œil Tonte fut sur leurs talons.

Je m’interposai une nouvelle fois entre la chose et eux, les mains tendues devant moi, les doigts crispés en un signe protecteur, mon esprit dressé au secours de mon armure lumineuse. Je sentis la présence se gonfler de sentiments noirs et bouillonner à la façon d’un nuage tempétueux. Aidés par les autres, Zach et Tonte parvinrent à grimper avant que l’esprit malin ne trouve le courage d’attaquer à nouveau. Cette fois je ne le vis pas approcher. Je sentis seulement sa vie mouillée se presser contre moi. J’eus froid. Je fus soulevé et ballotté. Le monde s’éloigna de moi. Mes sens se brouillèrent.

Passer la plus grande partie de ma vie à me pencher sur les secrets de l’occulte me sauva sans doute d’une fin tragique. Je ne serais sans doute plus ici pour écrire ces mots sinon. Toutes ces années à fortifier ma cognition et à aiguiser mon esprit me permirent de résister à mon agresseur. Aux limites de l’inconscience, je forçai mon âme à se rebeller. J’inscrivis de force mon aura de pensées lumineuses en ce monde et la fit se gonfler de pouvoir. Elle s’hérissa de pointes, se couvrit de lames tourbillonnantes. Je l’alimentai en esprit jusqu’à la faire exploser, déversant autour de moi une énergie blanche et pure. Mes efforts conjugués aux incantations psalmodiées par Max surent intimider celui que je crois pouvoir nommer Awaë Wargdjan et le repousser vers ses domaines. Je retombai lourdement sur le sol, fort étourdi.

L’entité avait été momentanément chassée.

Nous détalâmes. Je me souviens à peine avoir jeté un œil terrorisé vers la baignoire, au rez-de-chaussée. Ai-je imaginé une forme remuant sous la surface de l’eau ? Ai-je réellement vu des cheveux flotter à la lumière de nos torches ? Tu comprendras que je ne me suis pas attardé pour vérifier.

 

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La Fuite

Apocalypses Laurentiennes 15/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

Awaë Wargdjan

Nous restâmes dehors un moment, jusqu’à ce que le froid et la pluie nous incitent doucement à braver notre peur. C’est fou comme notre poignée de jeunes déments s’abreuvait alors de dangers. Quitte à se bâtir des mensonges éhontés afin de tromper notre sens de la vérité, nous finîmes par considérer l’impensable. Sans preuves, la présence surnaturelle devint peut-être aux yeux des autres un possible concours de circonstances. Simon souligna que nous avions laissé nos sacs, la nourriture et la drogue à l’intérieur et comme notre ami aurait joué sa vie dix fois pour son bag de pot il fut le premier à suggérer de retourner à l’intérieur ne serait-ce que pour chercher nos affaires, sans même compter que son manteau et sa canne étaient restés au sous-sol. On mentionna bientôt les clés de la voiture et le sort fut joué.

Nous rentrâmes donc au sec, résolus de ramasser en hâte nos effets puis de fuir le lieu maudit. À l’intérieur la chaleur sèche nous convint toutefois d’attendre un peu que ne passe le plus gros de l’orage. Finalement, grelottant et transis de froid, nous avons tous décidés de rester au sec jusqu’à l’aube en se promettant de ne pas fermer l’œil de la nuit. Je crois qu’il n’était même pas encore 23h00.

Oui tu as raison. Nous étions fous, jeunes et fous.

Trois joints plus tard, je m’assis à table avec Maximilien pour tenter de mettre en ordre les restes ruinés des pages récupérées à la cave. Consultant à l’occasion l’ouvrage, je classai les fragments de mon mieux pour y trouver un indice tant à la nature du rituel accomplit ici par Beaubonhomme. Durant ce temps, les autres cherchaient un peu de courage dans les méandres d’une partie de carte insipide tout en jetant vers nous des coups d’œil accusateurs. Je sais qu’ils auraient de loin préféré que nous laissions tomber le sujet. La paix qui nous entourait n’était qu’illusion. Chacun de nous pouvait entendre nos cœurs s’affoler de concert à chaque bruit suspect. Ils avaient beau chercher à nier notre expérience dans la cave et rationaliser toute l’affaire, ils n’étaient pas totalement dupe.

Le peu que j’appris de ces nouveaux extraits m’aida à confirmer certaines de mes hypothèses. J’y découvris nombre de témoignages hachurés rapportant autant de voyages fantastiques. Je relus chaque extrait trois fois à la recherche de plus de pistes. L’ouvrage avait vraisemblablement été écrit par un homme d’Église ou encore quelqu’un qui avait gravité longtemps dans l’entourage de celle-ci. Certains indices me laissent croire qu’il s’agissait probablement d’un Anglais venu se mêler aux prêtres de la Nouvelle-France. Il était sans doute un jeune missionnaire jésuite aux comportements discutables poussé par sa congrégation à partir prêcher chez les peuplades autochtones de la région au tout début des colonies. Max suggéra qu’il s’agissait possiblement d’un martyr ayant en fait truqué son décès pour éviter de retourner dans le monde en portant avec lui le poids de ses robes noires. Peut-être était-ce sa façon de référer à sa mort et à sa vie passée qui nous a fait parler ainsi, je ne sais pas. Ce sont avant tout des impressions. L’auteur avait vraisemblablement rédigé cette bible à la fin de sa vie, après être rentré en Europe. Je crois qu’une vague référence à la campagne anglaise nous poussa à tirer ces conclusions. Son discours métaphysique puisait selon ses propres dires autant dans la tradition occulte occidentale et les mystères d’Orient que dans les secrets naturels des peuples méconnus du Nouveau Monde.

Qui qu’il ait été, ce magicien était un génie dément.

L’essentiel du récit référait à une série de sept visions, sept révélations livrées à l’auteur par ce qu’il nommait tantôt un ange, tantôt un ancien dieu païen. Ces aventures fantastiques auraient toutes eu lieu dans sa jeunesse, ici en Amérique, avant qu’il n’ait atteint l’âge symbolique attribué au Christ, trente-trois ans. Le messager divin semblait être apparenté aux esprits amérindiens invoqués par les shamans animistes bien que l’écrivain laissait supposer que les sauvages chez qui ont l’avait envoyé craignaient ceux qui vouaient un culte à cette déité oubliée. La relation entre l’homme et l’esprit revêtait divers visages tout au fil du texte. Parfois, l’ange le cajolait et le reprenait tel un jeune enfant. Ils riaient ensemble et plaisantaient au sujet du pape et des cardinaux. À d’autres moments, l’être menaçait le dévot de l’emmener avec lui jusqu’aux confins du monde et de le laisser là à trembler de démence. Je me souviens qu’un passage particulièrement impressionnant décrivait comment Awaë Wargdjan, le Révélateur, brisa à mains nues les deux poignets de son témoin afin de le punir d’avoir osé toucher la connaissance sans attendre son accord. Malgré ces écarts, le sorcier jésuite paraissait apprécier ou même admirer la chose. Il affirmait que la créature immatérielle lui avait enseigné comment percer les brumes du temps et de l’espace et qu’elle lui avait révélé encore bien d’autres mystères.

Il y était souvent fait mention du monolithe et une grande part des révélations offertes par Awaë Wargdjan avaient débutées ou s’étaient achevées près de cette grande pierre levée. Je ne peux affirmer avec certitude qu’il s’agissait bien du même objet mais je crois pouvoir en soulever le doute raisonnable.

À l’opposé, il n’y était nulle part question de la statuette. J’eus beau chercher, je ne trouvai nulle trace de l’illustration repérée plus tôt sur le pilier de pierre. Les pages correspondantes avaient fort possiblement été oubliées en bas. Nous n’avions récupéré qu’une petite partie des feuilles, laquelle était à présent à peine lisible. Des recherches ultérieures me confirmèrent toutefois qu’il s’agissait bien du Révélateur. Tu pourras lire toi-même cette brève référence dans Cultes des Sorcières de l’occultiste français Yvon Delettre au début du chapitre sur les cultes autochtones (demande à Klauss). Prépare-toi à une surprise. Tu remarqueras sûrement qu’il n’y est toutefois nulle part question d’une idole ou du monolithe.

Mais nous ne pouvions en rester là.

 

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Folie et obsession

Apocalypses Laurentiennes 14/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

La Manifestation

Pauvre Ben. J’imagine ta tête en ce moment. Oui, sacré. Ce n’est pas parce qu’un lieu, un culte ou un rite n’est pas catholique qu’il est pour autant impie. Le sacré existait avant l’Eglise du Christ, que tu le veuilles ou non. Je crois que des hommes se sont agenouillés aux pieds de cette idole grotesque longtemps avant l’arrivée des blancs sur ces terres, peut-être même longtemps avant la venue de celui que tu nommes notre Sauveur. Le sacré dépasse les conceptions obtuses que s’en fait ton Eglise. Tu devras l’accepter bien assez tôt si tu choisis de te mêler à mes histoires. Nier les forces de ses adversaires ou négliger certains outils et pouvoirs mystiques par manque de foi est la meilleure façon de courir à sa perte. Je suis un sorcier confirmé et capable tandis que Max a déjà traversé avec moi les pires régions des enfers et pourtant je crains fort que nous n’aurons pas la force d’accomplir ce qui doit être fait alors crois-moi lorsque je te dis que le temps des doutes est passé. Un puritanisme catholique ne te servira ici en rien.

Je dis l’autel ancien. Plus encore que l’aspect usé de ses angles, une impression d’âge vénérable me pousse à étaler cette affirmation. Le lieu lui-même respirait le temps. Des époques oubliées et primaires avaient assisté à son édification puis à sa longue vie immobile. Je ne suis pas géologue mais je crois avoir déjà entendu dire que le dessin des Laurentides est formé par la limite du Bouclier Canadien, une gigantesque plaque de roche mère, un roc ancien et immuable. Et bien j’eus alors la ferme impression que cette massive pièce de granite en avait été tirée. La masse de pierre d’où émergeait ce pilier ne pouvait être autre chose qu’une part de ce bloc primordial. Les deux pieds sur les os du monde, je sus ressentir sa conscience remuer. Beaubonhomme n’avait pas taillé ce bloc, les adorateurs d’une foi disparue l’avaient fait. Avec le recul il me semble plus que probable que le clochard n’a fait que bâtir sa demeure directement au-dessus de ce site. Mes trois compagnons sont du même avis.

Apres nous être rapidement consultés, Simon suggéra de récupérer les pages et de monter rejoindre les autres dès que possible. Il s’agissait sans doute là des feuilles les plus précieuses d’un authentique grimoire et le jeune explorateur expliqua qu’il ne désirait pour rien au monde les laisser pourrir dans ce sous-sol humide. Bien que notre appétit de secrets occultes fût titillé grandement par cette proposition, Max et moi ne pûmes nous résoudre à satisfaire en ce sens nos instincts de pillards sans d’abord nous assurer de ne rien perturber en agissant ainsi. Le rappel de certaines histoires de malédictions égyptiennes et la promesse de rétributions karmiques déployées par ce monde pour compenser l’horreur d’un possible sacrilège suffirent à apaiser l’ardeur de notre ami. Beaubonhomme n’avait sûrement pas arraché les pages de ce grimoire pour en placarder cet autel sans avoir de bonnes raisons d’agir ainsi. Vu la nature première de l’ouvrage, Max suggéra qu’il s’agissait possiblement d’un rituel, d’une sorte de cérémonie d’invocation.

Je me souviens qu’un sentiment de malaise grandissant nous poussa toutefois à abréger notre conseil. Max affirme que nous entendîmes un ricanement mais ni Simon ni moi ne nous souvenons du moindre bruit. Une seule chose est certaine : nous ressentîmes tous trois un certain changement. Nous relevâmes lentement la tête et nous dévisageâmes en silence. Une peur froide et humide se glissa sur mes os. Même Simon qui n’a pas l’habitude de pressentir les forces invisibles se mit à trembler. Max et moi échangeâmes un regard et comprîmes que la même pensée venait de nous traverser : nous n’étions plus seuls.

Sans réfléchir nous nous ruâmes sur les pages et les arrachâmes en hâte. Le papier détrempé céda facilement, déchirant lâchement plus que décollant de la pierre. Plusieurs parts du texte furent abîmées au-delà de tout espoir de reconstitution dans notre empressement démentiel. Nombre de passages déjà rendus presque illisibles sous les attaques de cette eau poisseuse furent alors complètement ruinés.

De la porte, cherchant à comprendre la cause de notre soudain silence, Émile nous héla en balançant sa lumière à bout de bras. Le bruit nous fit tous sursauter. Max releva la tête et vit quelque chose. Je ne sais pas précisément ce qu’il entraperçut. Comme tu le sais peut-être, mes propres dons ne me montrent que rarement en images ce que mes sens irréels choisissent de me révéler. Je suis de ceux qui ressentent, qui vivent les phénomènes plutôt que de les percevoir autour de moi. Tout ce que je sais c’est que Max lâcha les pages récoltées jusqu’ici et se mit à hurler.

Ce fut notre signal. Le courage téméraire qui nous avait mené si loin fondit sous ce cri. Nous nous élançâmes vers la sortie, tous mus par un même réflexe de terreur. J’eus à peine le temps et la conscience de ramasser les pages jetées sur le sol. Devant l’abîme, Max bondit le premier au-dessus du trou en prenant appui sur les grands rochers et il sut s’accrocher de justesse au cadre de la porte. Il remonta dans la première pièce et aida ensuite Simon à grimper. Émile avait déjà disparu.

Je posai à mon tour le pied sur les rochers bordant la fosse et me précipitai au-dessus des ténèbres mais chargé comme je l’étais de paperasses détrempées je ne sus m’élancer avec suffisamment d’élan et manquai mon bond. Le pas de la porte me heurta en pleine poitrine. J’échappai plusieurs feuillets qui tourbillonnèrent sous moi vers l’inconnu. J’eus peine à me cramponner. Mes mains déjà pleines de secrets trop précieux pour être abandonnés refusèrent de laisser aller plus de trésors. Mes pieds battirent inutilement contre la pierre mouillée et je glissai invariablement vers l’arrière. Un froid étranger ressenti dans mon dos m’avertit que la chose invisible était près de moi, flottant sans problèmes là où la mort m’attendait avec stoïcisme. J’imaginai ses mains inhumaines frotter contre mon armure de lumière, incertaines, cherchant à rassembler le courage de percer cette défense inconnue. Je fus soulevé. Simon accrocha le premier mon bras et m’aida à remonter. Max fut sur ma carcasse l’instant suivant, les yeux hagards, une main dressée entre l’être et moi en un signe de protection mystique.

Sitôt eus-je roulé sur le plancher Max referma la porte et plaqua contre elle une des planches couvertes de glyphes. Nous vîmes tous avec horreur les lettres inconnues se mettre à noircir. Simon alla en hâte ramasser une seconde partie de la barricade mais avant qu’il n’ait fait deux pas pour revenir vers la porte les runes des deux madriers prirent feu. Il jeta sa planche en reculant. Au sol, les derniers morceaux de bois griffonnés se mirent à fumer. Je criai aux autres de foutre le camp et grimpai moi-même l’échelle en quelques gestes seulement.

Nous trouvâmes les trois autres entre le poêle et la porte d’entrée, incertains à l’idée de confronter à nouveau les torrents et les éclairs. Je crois que de nous voir nous ruer vers l’extérieur les convint d’affronter les éléments.

Sous les arbres, détrempé, je sus leur résumer la situation en quelques mots pourtant insuffisants. Nous avions trouvé un grand autel tapissé à l’aide des pages manquantes, un monolithe intriguant sur lequel reposait une sorte d’idole cyclope. Nous avions tout juste eu le temps de récupérer les feuilles collées sur une des faces avant que quelque chose n’entre dans la pièce et nous pousse à fuir. Charles, Zach et Émile nous inondèrent de questions au sujet de l’être invisible et je ne pus que me tourner vers Maximilien. Celui-ci ne sut expliquer ce qu’il avait vu. Sa mémoire semblait avoir déjà effacé cette vision infernale pour protéger son esprit fragile contre plus de dommages.

Tu n’es peut-être pas sans savoir qu’il ne s’agissait pas de la première occasion lors de laquelle la mémoire de Max le gardait de vérités trop horribles pour être vraies. Une de nos escapades nocturnes dans l’immeuble de la junkie l’avait marqué de la sorte. Depuis, un malaise indéfinissable semble s’emparer de lui chaque fois qu’il tente de chercher à se souvenir de cette nuit maudite. Il n’a jamais aimé en parler. Il pâlit, s’enferme alors dans un mutisme malsain. Comment lui en vouloir pour ces fugues et ces omissions ? J’y étais et je préfèrerais de loin avoir oublié ces images grotesques. Un an plus tard ces symptômes menaçaient de le reprendre.

Enfin. Je déclarai seulement que l’entité avait été froide, une chose humide et ancienne puis m’arrangeai pour faire bifurquer le sujet vers les pages.

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Awaë Wargdjan

Apocalypses Laurentiennes 13/18

Apocalypses Laurentiennes 

L’idole grotesque

Max venait de m’éviter une chute dangereuse.

Je tus toutefois mes remerciements, muet devant le spectacle inquiétant révélé par sa torche. La lumière réfléchie sur cette surface baignait les lieux de lueurs ondulantes. L’important ruissellement créé par l’ouverture de la porte agitait la nappe souterraine de milliers de rides clapotantes. L’effet mouvant conférait aux ombres animées des propriétés oppressantes. Nous étions au seuil d’un espace ouvert aussi vaste que le précédent. Plus loin, quelques piliers faits de grands madriers dissimulaient en partie l’unique attrait des lieux : un objet massif au contour perdu dans les ténèbres. La chose semblait située tout au fond, contre le mur. J’éclairai dans cette direction et crus deviner une sorte d’idole rebondie reposant sur un meuble bas. J’eus beau arquer ma lampe de tout côté, je ne pus me faire une idée précise de sa forme depuis notre perchoir.

J’attendis que presque toute l’eau à nos pieds se fût écoulée dans la pièce voisine avant de m’aventurer plus loin. Puisque la lumière de ma lampe ne pouvait percer la surface noire de ce nouveau bassin et que je ne pouvais par conséquent évaluer avec certitude sa profondeur, je choisis de me retourner pour descendre prudemment à reculons. On informa rapidement Tonte et Zacharie des récents développements puis je m’agenouillai sur le sol boueux.

Lorsque j’atteignis la surface miroir redevenue plus calme, le liquide froid s’insinua immédiatement sous la toile de mon soulier mouillé puis resserra sa présence glaciale autour de mes chevilles. Eus-je été seul je crois que ma crainte m’eut arrêté à ce point. J’aurais rebroussé chemin et aurais cherché à revoir mes plans auprès d’un bon feu. Je n’eus pas cette sagesse … Je sentis mes mollets puis mes genoux glisser sous l’eau, de plus en plus inquiet de ne pas avoir déjà trouvé le fond. Cette seconde salle était définitivement beaucoup plus profonde que la première. Le souvenir tout récent de la chose dissimulée dans la baignoire menaça de me chasser pour de bon, témoins ou pas. Je fus sur le point d’abandonner et de remonter vers les autres lorsque mon pied effleura quelque chose de solide. Je me retirai d’abord nerveusement avant de redescendre le plus lentement possible et d’assurer à tâtons la fermeté du sol. Le liquide douteux atteignait maintenant le centre de mon torse.

Sitôt mon pied posé avec plus d’assurance, je lâchai prudemment le pas de la porte pour m’avancer avec réticence vers le meuble et l’idole. Je fus immédiatement surpris par un mouvement soudain sous moi. J’eus à peine le temps de me retourner et d’attraper la jambe de Maximilien qui s’accrocha précipitamment au cadre pourri. Nos deux lampes volèrent. La mienne plongea sous les flots. Il y eut un grand bruit de ressorts et le monde s’ouvrit sous mes pieds. Je me retrouvai suspendu aux mollets de Max, le reste du corps ballottant au dessus du vide. Tout autour, l’importante masse d’eau s’engouffrait avec fracas dans cette nouvelle trappe en tirant inlassablement sur moi. J’ai vaguement souvenir d’avoir entrevu les mains tendues d’élémentaux vicieux tentant de s’accrocher à mes vêtements pour m’attirer avec eux vers les ténèbres de je ne sais quel conduit souterrain. Peut-être aussi était-ce seulement mon imagination débordante, les relents inattendus des champignons de la veille ou le jeu des torches tourbillonnantes.

Tous se précipitèrent à ma rescousse. Toutes ces mains se saisirent de moi pour me hisser vers le haut, vers la sécurité relative du reste du sous-sol. Je roulai sur le dos. Au dessus de nous, les cris affolés de Charles et de Zach pressèrent mes sauveteurs de leur expliquer ce qui se passait. Le sauvetage ne dut durer que cinq ou six secondes mais il me parut s’étirer sur plus de dix minutes.

Une fois le choc passé et nos alliés informés, Simon m’invita à jeter un nouvel œil à la salle piégée. J’approchai avec réticence, le nez froncé sur les effluves d’une odeur nauséabonde. Toute l’eau avait disparue, emportée par la grande trappe. Il ne restait à présent au sol qu’une poignée de flaques opaques. Le gouffre sournois se trouvait juste sous la porte, sa gueule ouverte à près de deux mètres sous nos pieds. Je compris que si je m’étais précipité ici sans m’être fait intercepté au passage par Max j’eus été bien embêté de réagir à temps une fois ce piège déclenché. Surpris par la profondeur de cette vaste citerne, je n’aurais su retrouver mon équilibre et, faute de trouver pied, j’aurais rapidement été emporté vers les profondeurs de cette fosse insondable.

Simon me dit de m’agenouiller et me désigna certains défauts du mur que son œil aiguisé avait su relever. Nous convînmes de tenter d’escalader la paroi à l’aide de ces prises afin de contourner les limites de l’abîme. Deux gros rochers situés sous ces accidents nous permettraient d’amortir notre chute.

Seul lui et moi sommes d’abord descendus. Crois-moi lorsque je te dis seulement que l’entreprise fut fort complexe.

En bas, l’odeur de poissons morts montant de la trappe nous incita à nous couvrir le nez. À demi assommé par la puanteur, j’évitai de justesse les flaques solitaires, vestiges isolés des centaines de gallons d’eau avalés au fond de ce trou une minute plus tôt, et cherchai ses abords en quête d’indices tant à son utilité première.

Alors que je m’inquiétais stupidement du sort de ma torche disparue, Simon avança sans attendre à l’autre bout de la salle. Son hoquet de surprise étonné me tira de ma bêtise et je trottai rapidement jusqu’à ses côtés. Je dépassai sans vraiment les voir les piliers faits de madriers entièrement recouverts de champignons gigantesques. Leur surface était complètement maculée de ces grands bulbes maladifs aux allures de crustacés difformes. De l’autre côté, dressé vers le haut du mur, le cercle jaunâtre créé par la lumière de l’éclaireur passa sur un minuscule visage rondelet à l’expression maligne. Je reculai rapidement, levant un bras devant mon visage pour parer un assaut potentiel de cette chose aux traits de cyclope. Simon m’intima d’attendre aussi retins-je mes réflexes et réévaluai-je la situation.

Ce que j’avais pris pour un meuble bas lorsque la salle était emplie d’eau s’averra en fait être un autel ancien sculpté à même le roc primordial. Sa base n’était pas réellement rectangulaire. C’était une forme trapézoïdale, un quadrilatère inégal dont la face avant dépassait à peine celle de l’endos. Il n’était pas bien large, deux pieds depuis sa gauche jusqu’à sa droite, tout au plus, mais s’élevait toutefois au dessus de nos têtes. Le monolithe devait bien avoir sept pieds de haut. À son sommet, la représentation d’un personnage corpulent attendait, les mains levées, que l’un de nous grimpe pour aller la quérir. L’idole elle-même n’était guère plus longue que mon avant-bras. Son diamètre à la taille devait approcher dix pouces. Sa tête était ornée d’un œil unique aussi grand qu’un poing et d’une petite gueule souriante hérissée de dents. L’artiste qui avait donné vie à ce chef d’œuvre avait possédé une maîtrise exceptionnelle de son art. Jamais nous n’avions vu pareille merveille auparavant.

J’ai longtemps cru avoir été le seul à m’être mépris de la sorte tant à la nature de l’idole. Simon m’a toutefois avoué hier soir qu’il avait eu lui aussi la frousse la plus terrible en apercevant la sculpture, que la peur l’avait alors paralysé. Ses pieds s’étaient soudés au sol. Il s’était mis à paniquer. Il m’a dit qu’il avait cru entendre un étrange ricanement, que la vibration de tambours inaudibles avait résonné dans ses os. Il avait eu l’impression de voir le nain remuer, comme si, ennuyé par la clarté de la torche électrique, la créature de cauchemars avait cligné son œil humide. Ce n’est que lorsque j’étais arrivé à ses côtés que ce sentiment s’était éclipsé et qu’il avait compris que l’être horrible n’était en fait qu’une statue de pierre. Il m’a admis hier que son avertissement avait été destiné autant à lui qu’à moi.

L’allure singulière de la statuette baignée de lumière capta d’abord toute mon attention. Lorsque je pris conscience de l’aspect étrange du socle de pierre, je posai la main sur le bras de Simon qui sursauta. Je l’incitai doucement à descendre le faisceau de sa lampe. Le cercle brillant glissa aux pieds du monstre puis contre la face du pilier sur lequel nous découvrîmes avec étonnement un ensemble de pages jaunies. Je reconnu aisément la calligraphie emmêlée qui recouvrait ces papiers détrempés. Il s’agissait des restes du grimoire volé sur la dépouille du clochard. Je ne pouvais me tromper. Je vis le signe de Thurg’Nahal, une représentation approximative du nain obèse et un diagramme complexe illustrant certains rapports astronomiques. Quelqu’un avait pris soin de coller ces feuilles sur la pierre, tapissant minutieusement de bas en haut le curieux autel sur ses quatre côtés. Je m’approchai, inspectai avec délice ces secrets interdits, cherchant à déchiffrer l’essentiel des textes dans la pénombre mouvante de la torche de Simon.

Je n’entendis pas Max nous rejoindre. Apercevant les pages dans la distance, le grand rêveur eut la conscience de laisser Émile derrière sous prétexte qu’il devrait ensuite nous aider à remonter. Son intuition l’avertit de l’aura malsaine des lieux et, en sorcier responsable, il sut cette fois protéger les secrets de l’occulte de yeux plus profanes. Dans l’Ombre fourmille ce qui se nourrit de Lumière. À l’Esprit forgé dans la Vérité revient d’enquérir le Mystère. Je n’apprendrai pas à un ancien étudiant en théologie l’importance du mystère dans toute part de sacré.

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La manifestation

Apocalypses Laurentiennes 11/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

La baignoire

Je retournai le premier sous les combles du repaire maudit. À l’intérieur, les ombres s’étaient multipliées et épaissies. Le rayon de ma lampe de poche dessina son trait avec difficulté contre ces ténèbres. Sur un signe de ma part, Tonte alluma sur la table deux des six bougies qu’il avait emportées avec lui. Comme je l’avais espéré, les attributs mystiques de cette clarté naturelle surent combattre les ténèbres plus efficacement que nos froids globes électriques. On dégagea un bout de sol et sortit le matelas décomposé sur le perron afin de disposer d’un carré de parquet libre où étendre les sacs de couchage. On s’attabla, grignota quelques vivres du bout des dents tandis que les derniers vestiges du jour disparaissaient complètement du monde. Une discussion plus animée écarta progressivement nos doutes et nos craintes. La peur s’éloigna sans jamais disparaître entièrement, laissant néanmoins aux six jeunes aventuriers que nous étions une heure ou deux de rire et de répit.

L’ambiance changea à nouveau lorsque je sortis sans avertissements le livre maudit de mon sac. Tous se turent. Je crois qu’Émile m’en voulut immédiatement. Il aurait vraisemblablement préféré passer une nuit tranquille dans la tradition des escapades entre amis et des histoires de peur plus conventionnelles plutôt que d’en vivre une en personne.

Nous étions toutefois là pour ça, pour vivre l’horreur, pour être transformés dans son feu purificateur, son athanor maudit. Nul n’y échapperait.

Incapable d’ouvrir immédiatement la couverture lacérée, je commençai seulement par parler de Beaubonhomme. Je racontai comment je l’avais une fois vu s’étirer au dessus du garde-fou d’une terrasse, dans le Vieux Québec, pour attraper un morceau de sandwich dans l’assiette d’une touriste effrayée. Toujours complice, Simon enchaîna en relatant à son tour un épisode où Beaubonhomme s’était assis non loin de lui un matin d’insomnies et de déboires. L’odeur du vagabond l’avait tant écœurée qu’il en avait eu pitié et lui avait offert le reste de son paquet de cigarettes. Chacun y alla de son anecdote, de sa petite histoire au sujet du défunt. Zacharie fut le dernier à parler. Il dit seulement avoir vu la veille l’homme fraîchement mort étendu sur les pierres, ne l’avoir jamais vu auparavant et souhaita à mi-voix ne jamais recroiser sa route.

Je ne sais pourquoi nous n’avons pas ouvert le livre. Je le laissai simplement sur la table après que le dernier joint eût fini de brûler, lorsque notre étrange petite équipe se leva pour parfaire la fouille de notre inquiétant refuge. Simon, Max et moi épluchâmes les ruines des documents laissés sur les étagères tandis que Zach et Émile continuèrent à la lumière de leurs lampes l’inspection des feuilles éparses éparpillées dans le petit bureau ravagé. Charles croit qu’il était allé à l’extérieur pour pisser un coup.

Max prétend que c’est Émile qui mit le premier la main sur les documents notariés. Simon et moi croyons plutôt que c’est moi qui les ai trouvés dissimulés entre deux traités d’astronomie. Toujours est-il que ce texte rédigé en anglais nous permit d’enfin fixer une date sur le passé du clochard anonyme. Selon ces pages, le terrain avait changé de mains en août mille neuf cent trente-deux. La moisissure et l’humidité avaient toutefois à ce point abîmé le papier qu’il fut impossible de deviner le nom exact de l’acheteur. Je peux seulement affirmer que son prénom débutait par les lettres Drov… et que sa signature s’achevait sur ce qui nous sembla être …joski ou …joeki.

Nous étions tous les cinq penchés sur ces pages abîmées lorsque Charles apparut à la porte pour nous empresser de le suivre. Il nous dit seulement avec énergie qu’il avait trouvé quelque chose d’intéressant avant de ressortir sans s’expliquer.

Dehors la nuit était tout aussi silencieuse que le jour l’avait été. Les brumes accrochées entre les arbres avaient peu à peu contaminé le ciel de nuages plus sombres qui cachaient maintenant les étoiles. Un vent chargé d’odeurs étranges et terreuses commençait à s’insinuer lentement vers nous.

Charles gagna rapidement la fenêtre du devant et éclaira de sa torche électrique l’intérieur de la pièce située derrière la porte verrouillée. Je me penchai le premier sur l’épaule du Français, tentant de discerner au-delà des carreaux brisés ce qui avait bien pu le mettre dans un tel état. Des feuilles mortes et des branchettes couvraient en partie le sol. Je remarquai que les murs étaient ici aussi recouverts de gribouillis inintelligibles. Le rayon de sa lampe de poche était fixé sur un objet de grande taille que j’identifiai comme étant une baignoire de fonte montée sur quatre pattes au décor félin.

Cette cuve était pleine à raz le bord. Des pages manuscrites flottaient à la surface de l’eau fangeuse sans chercher à s’y enfoncer. Au centre du bain, un long bâton de bois pâle émergeait du liquide immobile et grimpait droit vers le plafond. Située à près de deux pieds au dessus de l’eau, l’extrémité supérieure de ce bourdon était ornée d’une décoration métallique complexe. Je braquai ma propre lumière vers là. Le faisceau de ma lampe frappa ce pommeau et révéla une pierre translucide de la taille d’une pièce d’un dollar. Ses facettes taillées étincelèrent un moment d’un feu abyssal. On eut dit un sceptre fantastique, un bâton de pouvoir, une baguette aux propriétés magiques telle que celles enchantées par les grands sages de jadis.

Sans lâcher l’artefact des yeux de peur de le voir s’envoler j’éloignai mes protégés d’un geste de la main, repoussant gentiment Charles Tonte avec le reste du groupe. Max s’occupa de maintenir Émile et Zach en retrait afin de me laisser assez d’espace pour respirer à mon aise. Sans même songer à mon appréhension initiale face à la maison, j’étendis mes sens subtils vers elle et effectuai une inspection sommaire de la place en me concentrant avant tout sur cette pièce fermée. Je laissai ma conscience enfler et s’étaler hors des limites suggérées par mon corps, cherchant à me faire une idée net du paysage invisible régnant sur lieux. L’humidité froide qui passa sur mon âme me surprit tant que je retraitai rapidement en moi. Un sentiment nauséeux flottait ici, suggérant la présence d’une volonté maligne. J’eus l’impression que cette chose attendait patiemment à l’intérieur, perdue dans une sorte de demi sommeil.

Je dissimulai mes inquiétudes aux autres et, poussé par mon désir de posséder cette canne merveilleuse, je choisis de tenter ma chance et d’ouvrir la fenêtre. Je glissai une main entre les éclisses de verre brisé et cherchai à tâtons le loquet barrant l’accès. Ne trouvant aucun mécanisme, je choisis d’user de méthodes moins délicates et défonçai à grands coups de pied son cadre pourri. Ma besogne accomplie, je fis signe à Simon d’entrer le premier. Il comprit à mon regard que quelque chose n’allait pas mais il pénétra tout de même sans poser de question. Je confiai ensuite le reste des miens à la garde de Max et suivi mon éclaireur.

À l’intérieur, Simon posa une main sur mon bras en guise d’avertissement muet avant de désigner une trappe grande ouverte située immédiatement sur ma droite. Un faux pas et je me serais retrouvé dans les ténèbres quelques pieds plus bas, le cul dans la vase. Les barreaux d’une échelle apparaissaient contre le rebord de cette gueule invisible depuis la fenêtre. Je m’écartai, le remerciant d’un geste succinct.

Même de proche l’eau du bain était opaque. Elle léchait les lèvres de la baignoire de justesse, promettant de s’échapper au premier coup de vent. J’ignore ce qu’il y avait d’écrit sur les pages flottantes ; je ne crois pas avoir fait attention à elles. Je n’avais d’œil que pour ma future prise. À mon plus grand délice, la ferrure complexe rattachée au bout du bâton se révéla posséder la forme d’un dragon aux courbes étranges. Ce serpent cornu était lové autour de la gemme vermillon et la maintenait en place à l’aide de membres courts rappelant ceux d’un mille-pattes. Son détail habile souligné par les traces noirâtres de l’oxydation conférait au grand ver une allure décharnée inquiétante.

J’avançai la main au dessus des flots et fermai prudemment les doigts autour du manche en réprimant une grimace. Sa surface me parut enduite de graisse. Simon retint son souffle. Une impression de sacrilège papillonna follement à l’intérieur de ma poitrine. Je ne peux affirmer si la courte perche était faite de bois pâle ou encore d’ivoire. Je la soulevai doucement, lentement, luttant sans me presser contre une légère succion. Le résidu visqueux qui la couvrait et roulait contre mon poing rendait toutefois ma prise fort glissante et je dus par conséquent m’accrocher directement au pommeau afin d’éviter de l’échapper. Lorsqu’elle dépassa la surface de cette marre nauséabonde, la part jusque-là immergée du bâton s’avéra plus sombre que le reste. Devenue presque noire sous l’attaque de l’eau pourrissante, elle semblait recouverte d’une substance limoneuse fort épaisse qui ne m’inspira nullement confiance. Je tirai encore et une forme rebondie remonta alors à la surface, entraînée par la perche. J’hésitai, arrêtai un moment mon geste avant de dévoiler complètement la chose. Cent doutes passèrent sur moi.

Le courage me revint lorsque Charles fit une entrée fracassante en déboulant par la fenêtre et passant près de tomber dans la trappe ouverte. Tentant de se réchapper il atterrit bruyamment sur le plancher qui émit un craquement inquiétant. Le Français se releva en maudissant sa maladresse proverbiale d’un jargon pittoresque et siffla un long trait en apercevant de plus près l’escarboucle dragonnier. Le charme mis en place par ma peur fut rompu. Ma transe interrompue, je tirai plus sèchement contre la légère résistance et dévoilai à mes deux amis pétrifiés et moi-même l’horrible réalité de ce que contenait en fait cette baignoire ancienne.

Certains pourront affirmer que nous n’avons pas eu le temps d’apercevoir correctement ce qui émergea de la surface des eaux et ils n’auront sans doute pas entièrement tors. Simon qui lorgnait plutôt du côté de la trappe n’est d’ailleurs pas convaincu d’avoir vu la chose. Ce que nous avons entrevu me suffit toutefois amplement. Je sais ce que j’ai deviné sous la fange. Il s’agissait de mains jointes recouvertes d’une gangue gluante, deux petits poings fermés avec résolution sur le manche gorgé d’eau. Aujourd’hui encore, cette image inquiétante hante toujours mes nuits. Elles étaient si petites. On devinait malgré leur état pitoyable qu’elles avaient été délicates, juvéniles.

Aucun d’entre nous ne cria. Notre terreur se manifesta par le biais d’un mutisme nerveux. Je lâchai prestement le sceptre enchanté qui disparut sous la surface en agitant le liquide poisseux qui se déversa un peu hors de sa prison. Je reculai vivement, les mains blotties contre moi, apeuré à l’idée d’entrer en contact avec ce jus de cadavre. Nous sortîmes en hâte et nous nous éloignâmes en entraînant les autres jusqu’à la limite des arbres avant de leur témoigner rapidement du résultat de nos explorations.

 

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La cave

Apocalypses Laurentiennes 10/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

La cabane

 

Mes craintes se densifièrent.

Je pris la peine d’élever autour de moi plus de barrières de protection qu’il ne pouvait en être nécessaire. Je m’entourai de clarté blanche et pure, telle une armure de lumière. Je dessinai en esprit les lignes d’une pyramide autour de moi et croisai sur mon cœur le sceau de Salomon. Je me barricadai dans mes plus hauts châteaux forts avant de m’avancer doucement pour suivre les autres à l’intérieur.

L’endroit peu spacieux était divisé en trois pièces inégales.

Charles, Émile et Simon inspectaient toujours timidement la première pièce. Une étrange crainte les avait gardés de continuer plus avant aussi cataloguaient-ils prudemment le contenu de cette aire commune en attendant mon entrée. Tous trois avaient senti la force dressée en ce lieu sans même le réaliser. Jamais ils ne se seraient aventurés plus loin sans moi. J’étais l’expert, l’étrange, l’ermite. Le Français et Simon savaient que je connaissais ces choses mieux que quiconque. Je vis leurs armures vacillantes s’éveiller en même temps que leurs faibles sourires.

La pièce semblait avoir servi à la fois de cuisine, de salon et de chambre à coucher. Elle s’ouvrait sur la moitié de la maison et était éclairée par une grande fenêtre à petits carreaux, une antiquité peut-être prélevée sur les ruines de quelque immeuble industriel. Ce panneau fenêtré occupait presque tout le mur du fond. Deux planches clouées de travers aidaient son cadre à en supporter le poids. Quantité de mousse isolante sortie des cavités encore béantes témoignait d’un travail aussi bâclé qu’inachevé. Un grand poêle à bois reposait entre deux portes sur la grande cloison intérieure.

Les chuchotements des deux voyous manquants montèrent de la pièce du fond trahissant immédiatement leur présence. Plus téméraires, ils s’étaient aventurés dans les profondeurs de la cabane sans escorte. Émile m’informa seulement à mi-voix que la porte menant à la pièce avant était verrouillée.

Maximilien a toujours été plus versé que mes deux autres compères dans la pratique des arts occultés. Il est évident qu’il tient ça de son père. Déjà, enfant, il connaissait par cœur l’ordre des signes du tableau des éléments chimiques avec autant de détail que ceux du zodiac ou de l’astrologie celtique. Il a toujours eu une soif pour ce genre de choses. Me rencontrer n’a fait qu’allumer une mèche déjà fort présente chez lui. Il a toujours été mon élève le plus patient, le plus dévoué. De plus, je ne crois pas que son courage lui ait un jour fait faux bond. Bien que nous étions toujours les premiers à élaborer les coups les plus pendables, il était souvent celui de nous deux qui les mettait à exécution. Max avait donc examiné rapidement cette première pièce et s’était enfoncé vers la suivante malgré l’aura inquiétante régnant sur les lieux. Zacharie l’avait suivi comme un enfant apeuré suit un adulte. Je dois avouer que je n’avais pas fait sur lui la meilleur des impressions et que Max, au contraire, avait montré plus de leadership auprès du nouveau venu. J’ajouterai que j’avais passé trop de temps à m’inquiéter du livre et des conséquences entourant sa découverte pour sincèrement lui porter plus d’attention. Nous avions tout de même trouvé un cadavre la veille et bien que personne ne l’ait expressément mentionné je crois que tout le monde en était encore fortement ébranlé. Le simple fait qu’aucun de nous n’ait même mentionné Beaubonhomme depuis le matin me semble un signe évident de l’impact laissé sur nous par cette découverte morbide.

En plus du poêle, la grande pièce était meublée d’une table et de ses quatre chaises, d’un petit fauteuil de lecture et d’un matelas jeté à même le sol. Ce lit de fortune était à demi dissimulé derrière un rideau de feutre noir taqué au plafond. Deux malles imposantes empilées l’une sur l’autre avaient servi de surface d’appoint. Une assiette crottée, les restes pourris d’un contenant en carton et quelques ustensiles y attendaient un dîneur qui ne viendrait plus. Enfin, face au poêle, deux grandes bibliothèques présentaient une fort belle collection de livres. D’un coup d’œil, je devinai que presque tous avaient été écrits dans la même langue que les notes inscrites dans le calepin de Beaubonhomme. Le nom Moscow inscrit en lettres dorées sur la tranche d’un ouvrage relié de cuir rouge me permit de confirmer qu’il s’agissait probablement de russe. Je crus aussi reconnaître du grec, identifiai aisément du latin. Mon intérêt marqué pour l’étymologie m’aida à saisir qu’il s’agissait principalement de textes traitant d’astronomie, de physique ou encore de biologie. Tous étaient âgés de plus de cinquante ans, parfois bien davantage. Imagine mon excitation ! Livrés à un examen plus minutieux, les ouvrages se révélèrent toutefois tous être pourris au-delà de tout espoir de reconstitution. Ceux dont les pages n’étaient pas couvertes de cercles de champignons noirs se défaisaient carrément comme l’aurait fait du gâteau mouillé lorsque je tentais de les soulever des étagères.

Déçu, j’allai rejoindre Simon et Émile penchés sur une des malles à présent débarrassée des restes abandonnés lorsque la voix de Zacharie attira mon attention vers le fond de la cabane. Il appela Max, l’invitant avec empressement à venir examiner ce qu’il venait de découvrir. Curieux, je les rejoignis sans attendre suivi de très près par le reste de la troupe.

Tous les deux se trouvaient dans un petit bureau. Comme j’entrais Max ouvrit les rideaux crasseux à l’aide de sa lampe de poche. La lumière vint dévoiler des centaines de pages éparses, jaunies, noircies, toutes étalées sur le sol sans ordre ni précaution. Un secrétaire avait été éventré, ses tiroirs retournés, son contenu lancé contre le mur. Plumes, gommes, papiers et encre avaient été piétinés. Quelqu’un avait griffonné sur les murs en maints endroits. Cette main était violente, rapide, comme si on avait jeté ces lignes contre les planches avec rage, avec désespoir.

Zacharie était accroupi dans un des coins devant un tas de photographies en noir et blanc. Presque toutes avaient été déchirées en mille morceaux. On les avait tordues, mâchées. La plupart ne présentaient plus que des visages aux yeux crevés. Zach tenait entre ses mains un cadre dont le verre avait volé en éclats. Il se releva et exhiba sa trouvaille en rayonnant.

C’était un vieux cliché presque intact aux teintes fatiguées pris devant cette même demeure. Un jeune couple se tenait fièrement devant le porche en étreignant entre eux deux une jeune fille d’environ six ans. L’allure de la photographie, les clairs-obscurs marqués, les vêtements des personnages, tout laissait croire que l’image était assez âgée. Je la pris et l’examinai de plus près.

Quelques valises étaient rangées sur le sol derrière le trio. La présence d’une très grande malle, un peu plus loin, m’incita à croire que ces gens venaient d’arriver sur place. La femme était fort belle, jeune, peut-être âgée de vingt-cinq ans mais guère plus. Ses longs cheveux noirs descendaient sur une robe claire. La petite avait la crinière de sa mère. Elle était un peu maigre mais on pouvait lire dans ses yeux qu’elle ne souffrait ni de faim, ni de manque d’amour. Elle était heureuse. Son père avait une main rassurante posée sur son épaule. L’homme d’une trentaine d’années portait un costume foncé. Il avait un air radieux, l’allure de celui qui exhibe au monde son nouveau trophée. Il portait de petites lunettes, de fines montures aux verres ronds qui encerclaient un œil intelligent. Ses cheveux courts séparés au centre criaient début du siècle et lui donnaient un air aujourd’hui ridicule.

Des trois, seule la mère paraissait effacée. Je me souviens avoir songé que les yeux de la femme avaient l’air tristes. Des cernes marqués semblaient creuser son visage. On aurait cru qu’elle avait longtemps pleuré.

Je m’approchai de la lumière pour mieux distinguer les détails. Tous me suivirent, se resserrèrent autour de moi. Près de la fenêtre, Max examina l’image à son tour et fit la plus incroyable découverte. Il pointa l’homme du doigt, bégaya. C’était Beaubonhomme. Le chef de famille n’avait certes pas cette tumeur pendante qui lui avait mérité le sobriquet mais la ressemblance était sinon frappante.

Je sortis la photo du cadre. De l’autre côté, une brève note avait été rédigée d’une main très douce, féminine. Il s’agissait sans doute d’un titre, d’une quelconque description. J’essayai de la déchiffrer mais les mots m’étaient inconnus. Le message était sûrement écrit en russe. Je ne vis aucune date.

Une impression désagréable rongea alors mon manteau de lumière. Je posai la photographie sur le reste du secrétaire et sortis du bureau sans m’expliquer. Je me rendis devant la grande fenêtre pour guetter les ombres s’allonger au dehors. Personne ne dit quoi que ce soit. Inconfortable, le reste de la bande se dirigea seulement vers l’extérieur sans raison apparente, Charles en tête. Je ne me fis pas prier pour les suivre.

Dehors, une brume basse s’élevait par endroit du sol détrempé. Au loin, le ciel se colorait de teintes plus sombres, variant les bleus et les noirs entre les étoiles naissantes. Le soleil offrit derrière nous son dernier spectacle du jour, colorant sa scénette de tons de rouge tragiques. Contre ce feu, les quelques nuages traînant sur la cime des arbres parurent foncés, violets, presque bruns. Personne ne parla avant un long moment. La nuit fut presque sur nous.

Nous ne pouvions quitter maintenant. Nous passerions la nuit sur place.

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 La baignoire

Apocalypses Laurentiennes 9/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

Les Laurentides

Arrivé à proximité de l’endroit désigné par le point de stylo, nous engageâmes le véhicule sur un rang accidenté repéré au hasard d’un virage. Nous y reconnûmes le moyen qui nous rapprocherait vraisemblablement le plus près possible de notre destination finale. Ce fut une route sinueuse, cahoteuse, un chemin tertiaire découpé dans les bois pour rejoindre quelques lots de terre privée laissés en friches. La boue gorgeait certains tournants. De grosses pierres nous obligèrent fréquemment à rouler si lentement qu’il aurait par moments été plus rapide de marcher. Nous attendîmes de nous être embourbé à deux reprises avant de renoncer à continuer en voiture. Crottés et fatigués d’avoir poussé la lourde Pontiac du père de Max, nous convînmes de casser la croûte sur place avant de s’enfoncer à pieds dans les bois. Selon nos calculs, il ne nous restait de toute façon que deux ou trois kilomètres à marcher à travers la végétation avant d’arriver à notre but.

Équipés de sacs de couchage et d’une grande provision de batteries pour nos quatre lampes de poche, nous pressâmes le pas espérant rejoindre le site mystérieux avant la tombée de la nuit. Marcher droit en forêt n’est toutefois pas une entreprise aisée. Même aidés d’une boussole et d’une bonne carte topographique il nous fallut quelques heures pour couvrir cette distance.

Je tiens à mentionner un détail que seul Charles Tonte remarqua à l’époque et qu’il ne partagea avec nous que des mois plus tard. Il expliqua ne pas nous avoir révélé ses constatations sur le coup de peur que de les mentionner cristallise ses craintes en vérités. Le Français expliqua qu’il n’avait entendu aucun oiseau saluer notre marche, qu’il n’avait vu nulle bête se faufiler entre les fougères et les buissons. Tout au long de notre trajet le bois avait été atrocement calme, trop calme. Même les insectes s’étaient faits rares.

Je me souviens pour ma part avoir regardé le soleil descendre le cœur chargé d’appréhension. Je ne désirais pour rien au monde avoir à passer la nuit dans cette forêt en compagnie d’une équipe aussi disparate. Eus-je été seul, les choses de ces collines aux bois sauvages ne m’eurent guère tourmenté. Je les aurais gardées à distance respectueuse à l’aide de ma seule présence et de ma volonté. Dans le pire des cas je les aurais chassées d’une parole ou d’un geste sacré. Je savais toutefois que protéger le reste des miens de leurs mauvais tours risquait de s’avérer une toute autre paire de manches. Je ne désirais pas avoir à défendre ces novices contre les illusions de génies naturels surtout lorsque ceux-ci trônent au sein de leur royaume aussi poussai-je mes acolytes à se hâter le plus possible afin que nous puissions gagner à temps notre but, quel qu’il soit.

Après plus de deux heures de marche nous croisâmes enfin un sentier timide. Se penchant sur ces traces, Simon put déclarer le chemin inutilisé depuis longtemps. Il nous désigna quelques repères prouvant que celui-ci avait jadis été beaucoup plus large. Deux rangs hésitants de pierres moussues alignés le long de cette voie confirmèrent que ses limites s’étaient trouvées autrefois à quelques pas de là. Une dizaine de mètres plus bas, les restes d’une vieille souche nous indiquèrent que cette piste avait été mieux entretenue par le passé. Elle avait visiblement été protégée de la végétation envahissante durant des années avant d’être abandonnée aux ravages du temps. La route semblait avoir déjà été assez large pour accommoder le passage d’une automobile.

Nous choisîmes de suivre ce chemin en faisant toujours face vers le soleil couchant. Je continuai à encourager les moins vaillants à garder l’allure, devinant l’emprise toujours grandissante de cette présence maligne se masser autour de nous. Esprits des bois et lutins de la terre épiaient notre passage.

Apercevoir la vieille cabane avant la tombée de la nuit ne me fit toutefois pas bien chaud au cœur. Les arbres noueux laissèrent d’abord entrevoir ses murs de planches fatiguées entre leurs branches chargées de mousses grisâtres. C’était une maisonnette plus qu’un camp, un petit bâtiment d’un seul étage au toit en pente couvert de bardeaux soulignés de limon. Son porche défoncé en mains endroits semblait l’égal d’une gueule édentée. Une fenêtre unique perçait sa façade avant. Trois carreaux sur quatre y étaient brisés. La porte principale était close.

J’ignore ce à quoi je m’étais attendu. Je crois que j’avais uniquement hâte de quitter le territoire des esprits sylvains et franchir la frontière symbolique d’une quelconque clairière, d’un ravin ou d’un amoncellement de rochers, n’importe quoi.

N’importe quoi sauf ça.

Arrivés au seuil de la clairière timide qui entourait la bicoque, l’allure étrange de l’endroit nous laissa tous paralysés durant une bonne minute. Ce ne fut pas que les lieux aient été effrayants, non, ils étaient plutôt inquiétants, plongés dans trop d’ombres pour cette belle fin d’après-midi de juin. Le site avait quelque chose d’anormal. Je me souviens avoir remarqué que les branches des arbres qui ceinturaient la place étaient toutes tournées vers le haut, tendues vers les cieux. C’était comme si on les avait soufflées, comme si un vent puissant s’était élevé depuis la terre pour grimper vers les nuages en modelant à jamais la course de croissance de ces végétaux moussus. Le sol y était détrempé. Quelques grandes flaques boueuses dessinaient les côtes imaginaires de terres inconnues. Émile fit la remarque que toute cette eau ne lui inspirait rien de bon. Je crois que c’est Simon qui ajouta à mi-voix que pas une goutte de pluie n’était tombée sur la région depuis plus d’une semaine.

Une humidité inexpliquée semblait en effet s’être accumulée contre la construction frêle, tapissant la clairière d’une mousse épaisse et spongieuse. Elle avait attaqué le bois, l’avait pourri en mains endroits. De larges champignons étaient accrochés dans l’angle des murs. Un des montants du toit avancé du porche en était complètement recouvert. Il avait un angle inquiétant et paraissait sur le point de s’effondrer. Un cerne noirâtre entourait la porte et le cadre de la fenêtre trahissant la présence de nombreux autres fongus plus discrets. Les latrines construites à l’écart s’étaient écroulées sous leur propre poids, rongées depuis longtemps par ces organismes affamés.

Max s’avança le premier. Il monta sur le porche en prenant garde de ne pas traverser les planches les moins solides et s’étira le cou vers la fenêtre. Émile, sur ses talons, lui suggéra anxieusement de commencer par frapper à la porte. Gêné, il fut le seul à rire du ridicule de sa proposition. Le rêveur ouvrit simplement et entra sans plus de cérémonie.

Je restai à l’extérieur encore un moment. J’ai l’impression que j’ai pu deviner une présence, une force latente propre à l’endroit. Les extrémités de mes doigts s’étaient mises à picoter dès mon entrée dans le cercle de la clairière. Je sentais la puissance latente des lieux, reconnaissant des effets ressentis qu’une fois par le passé. Je fus conscient que nous venions de trouver un site de haute puissance, un croisement tellurique, un nid de dragon, un nœud dans les trames énergétiques de ce monde. J’étais en présence d’un de ces sites légendaires d’où peuvent être tirées des quantités presque illimitées de possibilités mais j’étais loin d’être assez dupe pour croire que cette merveille était disponible, non gardée. Les forces de ce monde allouent à de pareils endroits un destin qui fait d’eux des trésors que l’on passe d’une main à une autre. Un site comme celui-ci peut être gagné, arraché à ses maîtres ou encore être étouffé subtilement mais il n’est jamais découvert par hasard, pas si près de la civilisation.

Mes craintes se densifièrent.

 

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Apocalypses Laurentiennes : La cabane