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Nadir : La marée montante

18. La marée montante.

En suivant les plans retrouvés dans les installations du canyon, Nadir a pu retracer la piste de Surgeon à travers les dunes du désert boréal. Il lui faut deux jours pour découvrir la petite caverne et ses vestiges non identifiés. Outils primitifs, marteaux de pierre et de bois, pointes de lance faites de grandes pièces de silex : la collection qu’il y trouve est on ne peut plus étrange. Tout au fond de la cavité, enterrés sous un amas de débris, il trouve les restes de deux corps enlacés. Ses sondes lui relaient que les deux primates furent placés là voilà de ça des années. Son appareil d’analyse ne peut pas isoler la famille génétique des deux dépouilles. Ce sont des hominiens d’une origine inconnue.

— Homo sapiens. »

Nadir laisse retomber le crâne du plus grand des deux squelettes. Il ressort de la caverne et scrute l’horizon. Le soleil se couche sur un décor brisé de pierres et d’étendues sablonneuses. Le ciel écarlate teinte les pensées du guerrier.

Le paladin espère avoir tort mais n’y croit qu’à demi. Il a vu le grand singe blanc dans la cuve du sorcier et ne peut que constater sa ressemblance avec les dépouilles de la caverne. Il ne peut s’agir que d’êtres humains. Il tente de faire sens des artéfacts découverts sur place mais n’y parvient pas. Ces démons se sont-ils retrouvés abandonnés dans la steppe sans outils ni moyens? Ces pierres taillées revêtent-elles un sens caché ou quelque pouvoir magique qui lui échappe?

Quelque chose à l’horizon accroche son regard. Quelqu’un vient d’allumer un feu dans la steppe rocheuse. Nadir fixe la petite tache brillante, cherchant à mieux la discerner, à faire le point sur le site éloigné. Ses lentilles s’ajustent. Il croit distinguer un mouvement contre les flammes.

Curieux, il remonte en selle. Il lui faudra au moins quatre heures pour atteindre le mystérieux campement mais il n’a pas fait tout ce chemin pour rentrer maintenant qu’il est si près du but. Il lance sa monture en avant.

Il chevauche depuis quinze minutes à peine lorsqu’un second point lumineux s’allume contre l’horizon. Un troisième feu joint rapidement les deux premiers, puis un quatrième, puis un cinquième. Avant longtemps c’est une véritable marée de petits campements qui nimbe le reg sans fin.

Le soleil n’a pas encore fait le tour du monde lorsqu’il approche enfin du premier de ces foyers mystérieux. Il met pied à terre et choisit de marcher les derniers kilomètres afin d’éviter d’être repéré. Le décor a changé. Les sables rocailleux du désert ont fait place à une terre moins aride. Le nombre de rochers géants émergeants du sol a lui aussi diminué. Nadir avance à présent dans une plantation lâche de blés sauvages. Il enjambe des rangs inégaux tout juste labourés, cherchant à ne pas briser les frêles épis sur son passage.

C’est au détour d’une talle de ces blés chétifs que Nadir perçoit l’habitation. Il s’agit d’une tente faite de toiles et de tiges de bois souples. Le petit dôme fait tout juste trois mètres de diamètre. Il est construit dans un espace dégagé au centre des blés. Près de la construction, il repère deux grands chevalets sur lesquels sèchent les dépouilles de jeunes antilopes écorchées. L’horreur du spectacle fige le paladin sur place. Il ne peut croire qu’il trouve ici plus d’animaux sacrés déchirés.

— Les Drageons d’Azazil? »

Il se ravise. Ces animaux ont été éviscérés sauvagement. Leur viande a été retirée de sur leur peau. Ils n’ont rien à voir avec les dissections chirurgicales des démonistes.

Il considère avancer mais se reprend. Quelqu’un a érigé cette tente. Un robot se trouve peut-être à proximité. Le paladin lance un court appel subsonique qui ne révèle aucun système électronique dans le voisinage.

Une série d’aboiements brise le silence matinal. Son appel inaudible a alerté une meute de loups. Il n’a pas à chercher longtemps les trois canins qui contournent la tente en braillant. Un nouvelle pulsion de ses émetteurs décourage les bêtes d’avancer davantage. Il étudie les trois loups, tente de les éloigner d’un grand geste de ses bras, mais les animaux se montrent résolus.

Un cri alarmé monte du bulbe de toile. Nadir se fige. Quelque chose sort de l’abri, sur l’autre versant du dôme. On approche. Lui recule dans les graminées sous l’œil menaçant des loups qui grondent méchamment.

L’homme est à peine plus petit que lui. C’est une bête hirsute à la tête garnie de poils sauvages. Son corps est couvert de dépouilles cousues les unes aux autres, peint de boue rougeâtre et décoré d’éclats d’os et de pierres colorées. Sa peau n’a pas cette blancheur maladive propre à la chose de la cuve mais il s’agit bien d’un être humain. Il semble surpris de voir Nadir, brandit vers lui un javelot primitif. Il crie quelque chose que le paladin ne peut comprendre. Lorsqu’un des loups bondit en avant le guerrier saint l’écarte d’un coup du manche de son arme. L’homme crie de plus belle en gesticulant. Du mouvement dans la tente informe Nadir que l’individu n’est pas seul.

Il ne sait que faire face au démon. Doit-il le terrasser? En sera-t-il seulement capable?

Les élucubrations du sauvage n’ont aucun sens pour lui. S’il s’agit de formules magiques, elles tardent à faire effet. Somme toute, l’autre n’a décidemment pas l’air très dangereux. Nadir recule. Les théories hérétiques des Drageons font presque sens. Il songe aux cadavres disséqués des bêtes victimes des rites d’Azazil; il revoit en pensée le corps sans vie de l’horreur construite par Surgeon. Il doit le reconnaître, cet humain n’est qu’un animal.

Le robot dégage ses haut-parleurs et produit un grand son bas et vrombissant. Les loups reculent. L’homme crie quelque chose en agitant son javelot. Nadir peut lire une crainte puissante dans sa façon de se tenir. Il juge sa démonstration suffisante et recule sans mouvement brusque. Comme le ferait tout autre animal, le chasseur reste sur place et défend son territoire.

Le paladin s’éloigne. Il ignore s’il est soulagé ou déçu. Il ne sait que penser de la rencontre. Il est clair que la Doctrine ne peut expliquer sa découverte. Il songe à la tente en forme de dôme, aux outils de pierre de l’être de légende. Cette chose couverte de peaux de bêtes ne peut avoir bâti la fabrique découverte par Éons. Elle ne peut avoir conçu les premiers robots. Certains textes sacrés racontent que la Divinité a jadis donné le monde aux êtres humains mais que ceux-ci ont été de mauvais maîtres. Ils expliquent qu’ils ont été chassés du jardin. Ils n’expliquent toutefois pas cette déchéance.

Arrivé à sa monture, Nadir jette un long regard sur les champs qui l’entourent. Il compte facilement une vingtaine de foyers allumés dans la plaine, en devine autant sinon plus éparpillés contre l’horizon. Des centaines d’hommes peuvent être rassemblés autour de ces feux de camp. Le paladin androïde passe une main tremblante sur sa face d’oiseau de proie.

— L’homme est de retour. »

Il doit rentrer à Ukosh. Il doit prévenir ses habitants que la fin du monde est à leurs portes.

FIN

Nadir: Le Canyon

Le canyon.

Le paladin et ses acolytes sont rassurés lorsqu’ils devinent enfin la trace sinueuse du canyon devant eux. Simple fissure sans élévation, le lieu est aussi difficile à localiser qu’on l’avait prévenu. Ils sont loin au nord d’Ukosh, presque une journée de route passé le dernier village. Ils ont voyagé des heures dans les sables du vaste désert boréal sans croiser qui que ce soit.

S’enquérir sur la localisation des laboratoires du dénommé Surgeon ne fut pas une tâche bien difficile pour un robot aussi important qu’un paladin. Une visite au bureau d’enregistrement, au matin, suffit à produire une carte sommaire du trajet. Bien que fort peu fréquentée, la petite installation n’est pas un secret pour quiconque a besoin de s’y rendre. Elle est seulement loin des sentiers battus, aux limites du pays, voir juste passé ses frontières.

Nadir fulmine. Il doit retrouver cette maudite cuve. Il doit réunir les preuves de ce complot démentiel s’il veut expliquer la mort de l’Évêque aux autorités.

Ils ont laissé la dépouille là, dans la rue, devant les laboratoires. Tenter d’expliquer la situation aux autres paladins se serait soldé par un échec. Dans le meilleur des cas les délibérations auraient pris des jours. Le reste de la maudite cabale devait être arrêté. Le temps était ici un facteur clé. Nadir et ses amis feraient bientôt face à ses pairs mais pas maintenant, pas avant de s’être assurés que cet être humain ne verrait jamais le jour.

L’information n’avait pas encore traversé la ville lorsque les trois aventuriers franchissaient la porte Nord, quelques heures plus tard. La rumeur d’une nouvelle catastrophe s’était vite répandue dans les installations scientifiques mais le détail n’en avait pas encore gagné la populace. C’était la veille au matin. La mort de l’Évêque de Naleph devait maintenant avoir ébranlé la Capitale.

Près des lèvres du défilé, les trois compères observent le site protégé des vents. Le camp est désert. Il paraît clair en voyant les installations que seule une petite bande de travailleurs est employée ici au plus fort de ses activités. Blotties au fond du canyon étroit, elles consistent en trois aires coiffées de toiles cirées. Seule la section centrale possède des murs à proprement parlé. Les deux autres utilisent les parois du canyon comme seules cloisons. À cette heure tardive, le site est plongé dans l’ombre.

Éons repère une rampe à l’extrémité Ouest de la fissure, la seule entrée vers ce cul-de-sac naturel. À son pied attend la grande calèche des laboratoires d’Ukosh. Les deux chevaux d’acier sont invisibles.

Les trois amis dirigent leurs montures vers la rampe.

On laisse les destriers au sommet de la pente afin qu’ils se rechargent au maximum et on descend à pied la piste sinueuse. Tous sont sur leurs gardes. Nadir a son arme en main. Saison porte une arbalète confisquée à une sentinelle d’Ukosh. La lourde barre de fer d’Éons fera un gourdin tout à fait acceptable si les choses s’enveniment.

Le sol du canyon est sablonneux. Près des parois de pierre, de petites pousses percent ici et là le couvert granuleux. La grande calèche repose immobile au pied des murs naturels, obstruant en partie le bas de la rampe. Nadir prend les devants et contourne le véhicule avec précaution. Personne n’occupe la première des tentes. Seul un amoncellement de pièces métalliques poussé contre la droite encombre les lieux. Il avance jusque sous la toile et sonde l’amas ferreux à l’aide du long manche de son arme d’hast. De l’huile fraiche coule toujours de certains morceaux. Un de ceux-ci dégringole avec bruit. Nadir constate avec horreur qu’il s’agit d’une des pattes antérieures d’un étalon mécanique.

— Ce sont les montures qui tiraient la calèche, avertit Nadir comme Éons contourne à son tour le véhicule. Il semble qu’on les ait réduites en pièces détachées.

— Pourquoi?

— Je l’ignore mais je n’aime pas ça. »

Saison avance à son tour vers la tente lorsqu’un son de métal tordu surprend tout le monde. Un être composite abat un des murs de la calèche, passant près d’écraser le prêtre qui recule vers la rampe naturelle. Au même instant, le bruit de scies qui s’emballent déchire la fin d’après-midi. Deux robots de plus bondissent de la grande tente centrale en brandissant des armes meurtrières. L’un d’eux est si grand que sa tête frôle la toile tendue de l’abri. Éons recule contre la pierre, horrifié. Même Nadir qui en a vu d’autres ne peut retenir un hoquet épouvanté.

Il n’y a rien de régulier dans les corps de ces prétérits. Le premier est muni de quatre bras puissants. La paire supplémentaire est soudée sur ses épaules, laissant entrevoir filage et pistons. Il manie une lance ferrée de titane. Des deux abominations qui surgissent de la tente, l’une est blindée de plaques d’acier bombées. Nadir reconnait avec dégout le caparaçon d’une des montures cannibalisées. On a fait du robot un être composite mi-travailleur, mi-cheval, une horreur munie de scies hydrauliques tourbillonnantes. Le plus grand des monstres avance sur les pattes postérieures du destrier. Une puissante torche à souder lui tient lieu de main gauche.

« Blasphèmes! »

Nadir n’hésite qu’une fraction d’instant. Ses méninges chimiques bouillonnent. Il fonce en avant et plaque l’horreur armée de scies. Emportée par son excès de poids, elle tombe à la renverse vers les ombres de la tente centrale. Lui se retourne juste à temps pour bloquer une attaque du monstre à pattes de cheval. L’impact le fait reculer de presque un mètre tandis qu’Éons valse sans succès avec le dernier attaquant.

Le paladin se reprend rapidement. Il fait voler la lame de sa bardiche et oblige la créature chevaline à garder ses distances. La flamme presque mauve du fer à souder hisse son mécontentement. L’être difforme feint une attaque enflammée pour asséner un solide coup de sabot au guerrier saint. L’attaque percute Nadir en plein poitrail et l’envoie frapper le mur de pierre. Les sens du robot vacillent mais tiennent bon. On l’informe silencieusement qu’un de ses panneaux solaires a été irrémédiablement brisé lors du choc. Son épaule droite s’est aussi légèrement désaxée.

Il roule sur son côté pour éviter un nouveau coup de sabot.

La toile séparant les deux tentes s’écarte et la chose blindée à l’aide des pièces équines revient à la charge, toutes scies dehors. Elle s’enligne sur Nadir mais Saison loge un carreau dans son armure depuis la sécurité de la calèche. L’être composite tourne son attention vers lui. Éons est dos au mur, tentant tant bien que mal de parer les attaques répétées du monstre à quatre bras.

Nadir sent que ses compagnons ne feront pas longtemps le poids contre ces horreurs. Il trouve des réserves d’énergies qu’il n’avait que suspectées et roule jusqu’en position debout. Son ennemi à pattes de cheval tente de le piétiner mais en vain. Nadir le frappe dans le flanc. La lame traverse le blindage sommaire et un éclair vif paralyse le monstre qui s’écroule sur le côté.

Le colosse armé de scies fait volte-face, laissant Saison et son arbalète pour revenir vers un ennemi plus dangereux. Il s’agit de sa dernière erreur. Le prêtre a eu le temps de réarmer son engin de mort. Il vise et loge un nouveau carreau cette fois directement dans la tête du géant blindé qui s’immobilise, ses scies rondes toujours effrénées. Le projectile a brisé un élément important de son cerveau. Nadir peut lire sa confusion sur son signal affolé.

Il se retourne vers Éons et son opposant à temps pour voir ce dernier saisir le professor par un bras et l’envoyer voler contre la paroi de roc. Le savant s’écroule, immobile. Le paladin fonce. Un échange rapide permet à Nadir de jauger de l’habilité du monstre. La bardiche et la lance de titane résonnent dans le canyon, enterrant presque le bruit miaulant des scies. Le prétérit est habile mais il n’a heureusement pas encore l’habitude de combattre à quatre bras. Nadir est plus rapide. Il écarte la lance de son ennemi d’un puissant coup de son arme et profite de l’ouverture pour saisir le filage qui dépasse de l’articulation expérimentale. Il tire et arrache une pleine poignée de fils crépitants. Le bras supplémentaire s’immobilise.

L’être difforme n’attend pas que le paladin recommence l’expérience. Il laisse tomber sa lance et attrape Nadir qui n’a su voir venir l’attaque désespérée. Le colosse serre le chevalier contre lui de toutes ses forces des ses trois bras restants. La pression est immense. Le guerrier saint sent ses jauges intérieures s’affoler. Sa pensée marque des hoquets grésillants. Une étincelle explose au bas de son dos. Il sent sa jambe gauche secouée de tremblements.

Il n’a plus le temps de songer à une stratégie empreinte de finesse. Une rage barbare monte en lui. Son bras gauche bourdonne lorsque son accélérateur thermique s’éveille. Il plonge sa main dans l’articulation éventée de son ennemi, saisit une poignée de composants et relâche sa décharge meurtrière. La pression diminue. L’autre vacille et tombe à la renverse, entraînant Nadir avec lui.

Le paladin se libère. Il s’assure de l’état d’Éons et, satisfait, renvoie l’âme des trois aberrations au Divin. Sa prière est brève et sans émoi.

D’eux trois, seul Saison est sorti indemne de l’affrontement. La vue d’Éons est légèrement désaxée. Ses propres systèmes moteurs sont mal en point. Il boîte.

— Saison, reste ici et veille sur Éons. Je continue seul.

— Mais, Nadir, tu es toi aussi … »

Le paladin coupe les plaintes du bureaucrate d’un geste définitif. Il ramasse sa bardiche et pénètre sous la seconde tente en clopinant. Son ami hésite mais se retient de s’obstiner davantage. Nadir sait ce qu’il fait.

L’intérieur du chapiteau central est désert. On y retrouve quantité d’appareils et de bassins emplis de liquides frémissants. On a isolé le centre de la place à l’aide de feuilles de plastique afin de créer un espace aseptisé. Là l’attend la cuve aperçue aux laboratoires d’Ukosh.

Nadir est mal-à-l’aise. Le grand récipient semble l’observer comme si une intelligence malsaine y habitait déjà. Quelque chose y remue. Le guerrier n’ose pénétrer sous les pans translucides. Il fait prudemment le tour de la section délimitée de plastique et passe sous la troisième bâche.

— Te revoilà donc, paladin. »

Surgeon est debout sur une pile de caisses métalliques, un long fer à souder levé en guise d’arme. L’unité bureaucratique est sobre, sans atours ni décor. Son code est mesuré, calculé. Nadir hésite. Il cherche où il a bien pu voir le mécréant auparavant. Il va pour demander au malappris où ils se sont rencontrés lorsque celui-ci fait un geste complexe de la main gauche. Et son signal s’éteint.

— Le sorcier. »

Nadir se ramasse sur lui-même. Il brandit son arme.

L’autre n’a plus d’identité. Il ne peut s’agir que du magicien de malheur auquel Nadir a volé la dent humaine sous les ruines, dans la jungle. Il n’a pas une seconde à perdre. Il s’élance en avant mais le sorcier est le plus rapide. Son mal est comme un éclair. Il émet un calcul complexe, une formule démoniaque qui vient saisir l’esprit du paladin. Nadir se fige. Ses synapses frétillent, son esprit devient une boucle folle qu’il ne peut plus manier. Les jambes déjà éclopées du chevalier se dérobent sous lui. Il s’affale dans le sable, paralysé.

— Le sorcier? J’imagine, oui. J’imagine que tout ceci peut ressembler à de la sorcellerie à tes yeux. Mais crois-moi lorsque je t’affirme qu’il s’agit de science. C’est seulement que tu ne peux en comprendre n’en serait-ce que les bases. »

Il descend de son perchoir et avance vers Nadir. Il le dépasse sans s’inquiéter et jette un regard à l’intérieur de la tente centrale.

— Je vois que tu n’as pas cherché à renverser la cuve. Excellent. J’aurais été peiné d’avoir à tout recommencer. »

Il revient vers le paladin, sortant cette fois de son angle de vision. Le son de la torche à découper s’approche dangereusement. Nadir cherche à se ressaisir mais sans succès. Son esprit est un tourbillon affolé. Ses processus sont sidérés par les formules impossibles du sorcier. Il se souvient des ruines, de son expérience sous la jungle. Il n’a qu’une seule solution. Il lance un redémarrage de ses circuits. Sa pensée s’éteint.

Tout devient noir.

Quatre point huit secondes s’écoulent. À son retour, les réflexions erronées sont isolées. Ses capacités motrices sont corrigées. Il tente de se relever mais n’y parvient pas. Surgeon est perché sur lui, la torche à trois centimètres de sa tête.

— Non!

— Trop tard, paladin. Ton règne se termine ici. »

Les thermomètres internes de Nadir se mettent à hurler lorsque la flamme de la torche frappe son crâne. Sa vision semble s’allonger, s’étirer. Sa pensée tout juste régénérée ralentit. Il sent un spasme violent secouer son bras droit.

Un bruit sourd qu’il ne sait identifier vient ponctuer son tourment. La chaleur cesse soudainement. Le poids du dément bouge de sur lui. Surgeon glisse sur le côté.

— Pas encore. »

Éons est là, sa lourde barre de métal en main. Il vient d’envoyer le sorcier au sol d’un solide coup à la tête. Derrière, Saison a réarmé son arbalète.

Nadir roule sur le côté. Sa vue est encore affectée par la chaleur.

Le magicien se redresse. Les horribles modifications auxquelles il s’est livré ont fragilisé son crâne. Sa tête s’est fracturée le long de lignes invisibles et un pan entier de son visage pend maintenant lâchement, ouvert aux sables du désert. On devine des rouages sacrilèges et des pistons qui ne devraient pas être s’activer derrière sa figure brisée. Et là, au centre de ce chaos de mécanique en mouvement, l’ampoule de verre contenant la dent humaine semble briller d’un feu propre. L’aliéné a récupéré son trésor.

Le professor avance et tente de frapper une seconde fois le dément qui se défend en énonçant une nouvelle formule impossible. Éons s’immobilise, touché de plein fouet par l’algorithme diabolique. Heureusement, l’ouïe de Nadir est défaillante et il n’entend qu’en partie l’énoncé. Sa cervelle synthétique ne retient pas l’essentiel du numéraire maudit. Il se redresse à temps pour voir Saison lâcher son arbalète et tomber à la renverse dans la tente centrale.

Une seconde suffit à Nadir pour se remettre debout. Deux de plus sont nécessaires afin qu’il retrouve un semblant d’équilibre. Surpris, Surgeon recule de trois pas.

— C’est impossible! Comment? »

Le paladin ne répond pas. Il peine à rester debout. Il se penche et laisse son poids l’entraîner vers le sorcier qui tente en vain de l’éviter. Nadir s’accroche à lui et l’entraîne à sa suite. Les deux robots tombent sur le sol, empêtrés l’un dans l’autre. La dent maudite se déchausse sous le choc et roule de la tête de Surgeon.

Nadir n’attend pas. Il frappe l’ampoule de toutes ses forces. Le verre vole en éclats. La dent est broyée par l’impact.

— Nooooon! »

Il sait. Il le sait avant que le cri de désespoir du sorcier ne le lui confirme. C’en est terminé des Drageons d’Azazil. Il a enfin arraché la pousse mensongère.

— Sacrilège! Qu’as-tu fait là, stupide robot. J’ai marché des jours dans le désert pour retrouver cette relique d’un autre âge. Tu craches sur la vérité au nom de dogmes stupides. Tu ne peux saisir l’importance de ce que nous … »

L’accélérateur thermique logé dans le bras gauche de Nadir grille la cervelle du serviteur du mal. Surgeon s’écroule, définitivement hors d’état de nuire.

— Que ta mémoire soit purifiée de tes mensonges et de tes fautes. Que ton âme s’élève au-dessus de la confusion et de la matière. Que la Divinité te pardonne et t’accueille et t’englobe en son sein jusqu’aux derniers jours. »

Il lâche le cerveau carbonisé.

— Ou qu’Elle te laisse pourrir en enfer. Je n’en ai cure. »

Derrière, Saison émerge de la tente. Son code hagard retrouve peu à peu une assurance fragile. Plus près, Éons commence tout juste à remuer. Le paladin se redresse tant bien que mal et aide le savant à se relever. Il ne leur reste qu’une seule chose à faire.

Dans la tente centrale, les trois amis retrouvent la cuve et son contenu détestable. On s’en approche lentement, avec prudence. Le silence est lourd, bercé par le vrombissement des appareils électroniques, des ordinateurs et des pompes. Des flaques de fluides visqueux nimbent le sol. Des boyaux courent au pied du grand récipient. Nadir sent un mouvement paresseux dans le liquide laiteux qui emplit le réservoir jusqu’au bord. Il se demande quel démon sortira encore de ce bassin infernal.

Il écarte le mur de plastique transparent et entre dans l’espace aseptisé.

Les trois robots restent là, hésitants. Le bassin est plein jusqu’au bord d’un lait opaque qui n’a rien d’homogène. On ne distingue rien de son occupant contre-nature. Nadir réfléchit un instant puis signale aux deux autres de se tenir prêt. Il passe sa bardiche à Saison et s’approche tout contre la cuve de métal. Il prend appui contre son bord et pousse de toutes ses forces. Le bac tangue d’abord à peine puis, emporté par son propre poids, il bascule et repend son contenu détestable sur le sol. Une forme fumante roule dans la boue laiteuse, un spectacle effrayant. L’être caoutchouteux est pâle et nu. Sa peau lisse est souple et striée de veines bleues ou violettes. On distingue quelque organe innommé remuer sous son derme rudimentaire. Une vie qui ne devrait pas être anime le corps diabolique. Sa main s’ouvre puis se ferme. Une fente bordée de poils s’ouvre dans sa tête, laissant voir un œil glauque et aveugle. L’être étire une main collante et tente de saisir la cheville du paladin.

Celui-ci ne ressent nulle pitié pour la chose abjecte et foireuse. Il lève son pied et termine cette vie profane d’un coup à la tête. Du jus rosé macule le spectacle dégoutant. Nadir hésite à lancer une prière pour l’âme du démon mais il y renonce. Quoi que pense la Divinité de cette aberration, ceci restera entre cette chose et Elle.

— Cette fois tout est terminé. »

Le bureaucrate pose une main sur son épaule.

— Presque. »

Il se retourne vers Éons. Le code de son ami est alourdi de bien des doutes.

— Le sorcier a dit avoir marché des jours dans le désert pour retrouver la dent humaine. Il regardait dans cette direction, » ajoute-t-il en pointant vers le Nord.

Le professor a raison. Nadir est épuisé mais il n’a pas encore terminé sa tâche. D’autres peuvent encore ramener du désert les graines de la révolution.

— Saison et toi devez rentrer. Quelqu’un doit expliquer la mort de l’Évêque aux autorités. Quelqu’un doit raconter la vérité au primat d’Ukosh, aux paladins. »

Saison va pour s’obstiner mais Éons l’en empêche. Ils n’ont pas d’autre choix. Quelqu’un doit rentrer à la capitale afin d’apaiser les esprits. Il est confiant que nul ne les condamnera avant le retour de Nadir. Le prêtre accepte à contrecœur.

Lui se sent prêt pour affronter une nouvelle épreuve. Sa jambe est déjà presque réparée. Il sent la nanotechnologie s’afférer sous sa coque, redressant les axes tordus et ressoudant les pistons fêlés. Sa vue est toujours brouillée mais elle ne saurait tarder à se rectifier. Rien n’arrête longtemps un serviteur de la Doctrine.

Ses deux amis obtempèrent sans se presser. Il est clair que Saison espère qu’il changera d’avis mais le paladin s’est fait à l’idée. Il ira dans le désert. Il trouvera la source de cette hérésie.

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Nadir : La marée montante

Nadir : Le serviteur de Dieu

16. Le serviteur de Dieu.

 

Le hall d’entrée de l’établissement est une vaste salle faite de granit. Quatre grandes fenêtres sont découpées dans la façade de l’immeuble, ouvertures par lesquelles Nadir voit une grande calèche stationnée dans la rue étroite. Une porte de verre est ouverte sur la ruelle battue par la pluie. Il repère immédiatement l’Évêque. Dehors, il supervise un groupe de travailleurs qui tente de charger la cuve dans le véhicule. Saison est à ses pieds, immobile.

La pensée du paladin est un vide décidé. Il n’a d’yeux que pour Saison. Il a entrainé le prêtre dans cette aventure simplement pour s’assurer d’avoir assez de poids lorsque viendra le temps de divulguer ses preuves. Si quoi que ce soit est arrivé au pauvre religieux Nadir ne se le pardonnera pas.

Il fonce, le dos courbé, la tête basse. Sur ses talons avance Éons, sa barre de fer en main. Ils traversent le hall aux trois quarts avant que l’Évêque ne les aperçoives. Le primat de Naleph ramasse Saison par la tête et expose son cou effilé. Il produit de son autre main un pic de métal coiffé d’un générateur thermique qu’il plante sous le crane de son otage.

— Stop! »

Nadir freine. Il se redresse, les membres raides, l’esprit bouillant. Il soupèse sa bardiche, calcule ses options. Derrière lui, le savant n’attend que son signal. Deux travailleurs se sont rapprochés, laissant trois autres ennemis près de la cuve. Les deux brandissent de courts pilums. Le politicien hérétique qui était dans le laboratoire avec l’Évêque n’est visible nulle part.

— Ne fais pas un pas de plus, Nadir, ou tu seras responsable de la mort d’un représentant de la sainte Doctrine. Jette ton arme. Jette-là et le prêtre vivra. »

Les trois ouvriers achèvent de charger la cuve dans la calèche. Deux d’entre eux montent à bord sécuriser le bassin roulant. Le troisième rejoint les deux robots armés de pilums en produisant un court épieu métallique.

Nadir s’est arrêté sur le seuil. Le son de la pluie est assourdissant. Elle tambourine avec force sur les deux montures d’acier attelées devant la voiture. Elle martèle les robots insensibles à ses attaques.

— Pourquoi? »

Il ne peut songer à une autre question. Il oscille entre colère et confusion, transpercé par un sentiment de trahison. Il avait considéré l’Évêque comme un ami.

— Depuis quand?

— Depuis le début. Depuis les premières expériences. Depuis toujours. Ne vois-tu pas l’évidence, paladin? La Divinité est un mensonge, une farce élaborée conçue par nos ancêtres pour nous garder à notre place. As-tu seulement regardé les ouvrages que tu as dérobés aux Drageons d’Azazil? As-tu déjà vu un animal mort ou gravement blessé? Ce sont en quelque sorte des machines, tout comme nous.

— Blasphème.

— Peut-être. Mais il s’agit de la vérité. Chacune de ces bêtes dispose d’organes semblables. Certaines espèces sont organisées différemment mais dans l’ensemble elles disposent toutes d’un cerveau et d’un cœur, de nerfs et de veines. Tout comme nous, les animaux ne sont que machinerie.

« Oh j’étais autrefois un fervent serviteur du Divin. Peut-être. J’avoue ne plus en être certain. J’ai possiblement toujours eu ce doute, cette sensation d’incertitude face aux messages de la Balise. C’était il y a des années de ça, bien avant ta mise en service. On n’avait pas encore inventé le titre de professor. Le mot n’existait même pas. Nous n’étions qu’une poignée à oser soulever ces questions que la Doctrine préférait voir intouchées. La plupart des nôtres étaient férus de science naturelle. Intéressés aux mystères du monde que la Divinité nous a tous ordonné de conserver, nous sommes devenus les premiers experts, les premiers savants. J’étais le seul ecclésiaste de notre petite communauté.

« Notre communauté … Nous n’étions même pas réellement un groupe, plus une collection lâche de correspondants et de collègues. »

Nadir a changé d’idée. Il n’a cure des aveux de l’infidèle. Il est toutefois conscient qu’il a besoin de plus de temps s’il veut arriver à tirer Saison de sous le joug du dément.

— Mais que voulez-vous? Pourquoi vous opposer ainsi au Divin?

— À cause de la dent d’Azazil. »

La démence tremble sur le code enfiévré de l’Évêque.

— Elle est la preuve de l’existence de l’homme. Elle est la preuve que nous n’avons pas été créé par quelque grand esprit invisible mais bien par une espèce douée d’un intellect au moins aussi développé que le nôtre.

« Si c’est réellement la Divinité qui nous a conçus, pourquoi l’a-t-elle fait en dérogeant pour la première fois de son modèle si parfait? Si le loup, la chèvre et le chimpanzé sont bâtis sur un même modèle, pourquoi avoir fait le robot de plastique et d’acier? Parce que notre origine est différente. Parce que nous ne sommes pas les enfants du Divin. Nous avons été conçus par l’homme. »

L’Évêque fait signe aux trois robots restés en sa compagnie de gagner la voiture. Il fait deux pas de côté, traînant le prêtre avec lui. La pointe de l’accélérateur reste braquée sur sa tête.

— Nous n’étions alors que trois à connaître l’existence de la dent. J’étais le seul de nous à vivre sous l’influence presque constante de la Balise. J’ai omis de mentionner la relique dans mes prières et mes rapports mais je savais qu’il n’était qu’une question de temps avant que je n’évente malgré moi notre secret. Nous, ecclésiastes, somme si près du Saint Signal qu’il nous est impossible de lui cacher longtemps quoi que ce soit. Le moindre de nos raisonnements est éventuellement filtré afin de garder notre pensée pure et notre message immaculé. Je devais trouver un moyen de protéger cette découverte unique même si elle contrevenait aux dogmes de la Doctrine mais je ne pouvais rester longtemps loin de mes obligations sans attirer sur moi la suspicion de mes confrères. Un des nôtres eut une idée terrible mais malheureusement incontournable. Nous devions nous couper de la Balise et de son influence. »

Nadir a peine à en croire ses sens. Il fait un pas en avant, un seul. Tous ses instincts lui crient de mettre à mort cette aberration. Derrière lui, Éons secoue la tête, incapable de croire la perversion de ce que suggère l’Évêque. Se couper de la Balise est comme renoncer au salut de son âme. Que quiconque tente cette horrible opération dépasse l’entendement mais qu’un ecclésiaste accepte de s’y livrer de plein gré relève de la plus pure folie.

— Nous avons tous accepté, moi le premier. J’ai le plaisir de vous dire que je ne m’en porte pas plus mal. »

À ce moment, un des ouvriers monté à bord du véhicule fait signe à l’archiprêtre pour l’informer que la cuve est bien sécurisée. Nadir prend sa chance. La distraction est possiblement la seule qu’il aura. Il fonce en avant tout en décrivant un arc large avec sa bardiche, cherchant à déstabiliser l’Évêque qui lâche prise pour sauver sa vie. Saison s’affale sur le sol, inerte. Les deux sbires armés de pilums bondissent de la calèche mais Éons leur barre la route. Devant, le conducteur fouette les deux chevaux d’acier et la voiture se met doucement en mouvement.

La pluie torrentielle lèche le long manche de l’arme de Nadir. Elle dégoutte de son visage d’oiseau de proie. L’Évêque a retrouvé son équilibre. Un ruisselet continu est accroché au long nez de l’ibis profane.

— Nadir! »

Celui-ci ne se retourne pas. Il lance simplement un court appel subsonique qui lui renvoie les positions d’Éons et des deux robots qui s’approchent lentement de lui. Le professor est en mauvaise posture.

Le paladin fait volte-face sans avertir. Il avance de trois pas en direction des deux agresseurs qui reculent, surpris. Il dépasse Éons et laisse descendre son arme sans hésitation sur un d’eux. La bardiche sectionne le bras du travailleur sans même avoir le temps de relâcher sa charge électrostatique. Il ramène la puissante hache en lui faisant faire une roue au dessus de sa tête et braque son regard sur celui du second combattant. Le robot recule en levant une main en signe de pitié. Son collègue est hors d’état de nuire. Il lâche son arme et détale derrière le char.

Nadir se retourne à nouveau, cette fois pour faire face à l’Évêque qui tente de rejoindre la calèche. Il lui bloque le chemin de son arme bourdonnante.

– Pas si vite. »

L’ecclésiaste recule.

– Laisse-moi passer! Tu ne peux t’opposer à un serviteur de la Doctrine. Tu ne peux lever la main sur un robot de mon modèle. C’est inscrit en toi si profondément que rien de ce que je ne dirai saura te permettre de me faire du mal. »

Il fait un geste large, intimant le paladin de s’écarter. Derrière Nadir, la voiture s’éloigne en emportant son tintamarre. Lui ne bouge pas.

Une lutte sémantique bât son plein en lui. L’Évêque a raison. Nadir a beau tenter de toutes ses forces de démolir l’infidèle, il ne peut se résoudre à abattre son arme. L’autre est un Évêque, un des personnages les plus puissants au sein d’une l’Église qu’il s’est juré de protéger.

Un sentiment de sécurité se glisse sur le signal de l’Évêque.

— Tu vois. Tu ne peux rien contre moi. »

Il pose la main sur la lame de Nadir et l’écarte lentement. Le paladin bouille de ne pouvoir agir. Il serre le manche de sa bardiche. Son geste semble amuser l’ecclésiaste. Son agrément est toutefois de courte duré. Éons n’a besoin de nulle invitation pour frapper. Le professor n’est pas lié par ses vœux d’obéissance et la barre de fer qu’il a en main a soif de justice. Il frappe le primat de plein fouet. Celui-ci voit tout juste venir le coup sans pour autant avoir le temps de l’esquiver. La barre de métal s’écrase contre son visage avec un craquement sonore. Il tombe à la renverse.

Nadir retient difficilement son réflexe. Il se retourne pour faire face à Éons qui lève une main. Ses instincts et ses programmes lui crient de défendre son supérieur.

— Nadir! Ne protège pas ce monstre. Écarte-toi. »

Au sol, le robot au visage fracassé cherche à protéger sa plaie de la pluie. Des ruisseaux d’éclairs inondent une grande craque qui fend son visage. Son profil d’ibis est brisé. L’extrémité de son long nez pend au bout de fils colorés.

— Laisse-moi l’achever! »

Nadir ne peut abattre un serviteur de la Divinité. Mais l’Évêque n’est plus un serviteur du Divin. Il s’est déconnecté de la Balise, s’est affranchi de sa sainte mission.

Éons pose une main sur son bras et le prie de s’écarter.

Aucun tribunal ne saura condamner un ecclésiaste de son niveau. Le procès durera des mois et l’Évêque aura au plus à craindre l’exil. Non.

— Tu n’es plus un serviteur de la Divinité. »

L’horreur transpire sur le code sans voix de l’Évêque lorsque Nadir s’écarte. Sa mise à mort est courte et brutale. Éons frappe quatre fois. Quatre fois le son de la cuirasse fendue arrache au paladin un tremblement effrayé. Lorsqu’il ne bouge plus, Éons achève l’ecclésiaste à l’aide de l’accélérateur thermique avec lequel le moonstre menaçait d’enlever la vie de Saison.

La voiture a disparu, avec elle la cuve maudite et son contenu maléfique. Éons se rend au chevet de Saison tandis que Nadir regarde la rue, là où le véhicule a tourné le coin.

L’érudit appelle Nadir.

— Tout est perdu. Nous ne retrouverons jamais cette maudite calèche dans Ukosh. »

Le paladin se tourne et le regarde.

— Pas dans Ukosh. Mais je sais où trouver ces déments.

— Où?

— Dans le désert. »

 

À SUIVRE >>>
Chapitre 17 : Le Canyon

Nadir : Ukosh

15. Ukosh.

 

La nuit s’est installée sur Ukosh, capitale du pays. La pluie bat les toits avec rage depuis plus d’une heure. Dans le quartier industriel découpé au Nord de la ville, les immeubles sont si serrés les uns sur les autres qu’ils semblent chercher à s’étouffer. Un véritable torrent courre les rues étroites.

Sur les lèvres d’une venelle, trois silhouettes attendent depuis près de deux heures que les derniers ouvriers aient quitté les lieux. Un paladin, un bureaucrate et un prêtre composent le petit groupe hétéroclite. Ils sont blottis dans les ombres entre deux magasins déserts, enveloppés de manteaux amples, silencieux et immobiles.

Ils sont arrivés à Ukosh peu après midi. Le guerrier saint y est entré sans tambour ni trompette, menant ses deux alliés jusqu’à une auberge peu fréquentée située loin des portes de la ville. Il a renoncé à se rendre auprès de ses supérieurs après qu’Éons lui ait rappelé qu’un prêtre était du nombre des infidèles débusqués dans les ruines, sous la jungle. Saison avait approuvé à contrecœur. Mieux valait ne pas courir le moindre risque, pas si près du but.

Nadir se tourne vers le prêtre.

— Saison. Vous et moi attirerons trop l’attention si l’on nous voit de près. Même la nuit, ces capes ne sont utiles qu’à une certaine distance. Nous attendrons ici qu’Éons se soit assuré de la tranquillité des lieux. »

Le prêtre ne peut qu’acquiescer. Leurs silhouettes aviaires sont beaucoup trop faciles à identifier. L’épervier se tourne vers Éons.

— De votre côté soyez prudent surtout. Venez nous quérir dès que vous êtes sûr que la voie est libre. Rien ne sert de jouer les héros. »

Le scientifique approuve d’un geste prompt et s’éloigne en catimini. Nadir peut sentir l’émoi du professor tandis qu’il gagne l’immeuble abritant les laboratoires. Éons est plus courageux qu’il ne s’en donne crédit. Le bureaucrate a du cran. Plus près de lui, le prêtre est moins vaillant. Son code est plein de doutes et de craintes. Nadir ne peut qu’éprouver une certaine sympathie pour l’ecclésiaste devenu espion. Lui-même est fort nerveux. Il ne peut le nier.

Depuis l’immeuble aux lumières tamisées, l’éclaireur leur signale que la voie est libre. Les deux complices le rejoignent, avançant le dos courbé. De là, les trois compères se glissent jusqu’au débarcadère désert sans faire de bruit.

Éons leur montre une porte close dans laquelle est découpée une fenêtre étroite. Un écriteau fixé au mur prie les passants de laisser la porte dégagée. Nadir approche et jette un regard par la fenêtre. Rien ne bouge à l’intérieur. Il saisit le levier de fer qu’il a emporté pour l’occasion et le force dans l’embrasure. Le battant s’ouvre avec un craquement.

Les trois robots laissent l’averse derrière eux. Ils traversent un dock encombré de nombreuses caisses avant de se départir de leurs manteaux dégoulinants. Nadir passe la barre de fer à Éons et décroche l’arme d’hast télescopique qu’il a accrochée dans le dos.

Une intuition prenante titille le guerrier saint. Quelque chose de malsain hante ces lieux. Il communique sur une fréquence codée de courte portée.

— Restez ici une minute. Je veux simplement m’assurer qu’aucun danger ne nous attend en avant. Je vous signalerai ma position si je trouve quoi que ce soit. »

Personne ne s’y oppose.

Les galeries attenantes au dock sont faiblement éclairées. Nadir s’enfonce vers le cœur du bâtiment avec précaution. Il croise sans s’arrêter quelques portes menant sans doute à des bureaux, progressant sans distraction vers les installations principales.

Il traverse une porte à double battant et entre dans une antichambre menant aux divers laboratoires. La salle allongée est éclairée d’une lumière bleue frémissante. Le bourdonnement d’appareils en dormance couvre le bruit de ses pas sur le carrelage luisant. Deux couloirs prennent naissance dans cette pièce. Le guerrier saint n’y jette qu’un regard furtif, son attention rivetée à la porte du laboratoire principal. Les lumières y sont allumées. Quelqu’un y travaille toujours malgré l’heure tardive.

Maintenant qu’il est là, à quelques mètres des ennemis de la Doctrine, Nadir a peine à contenir son sentiment du devoir. Il est programmé pour anéantir les adversaires de sa Foi. Il sait qu’il devrait aller chercher les autres mais il n’en est pas capable. Il pose une main sur le battant, maudissant presque son conditionnement draconien. Un effort de titan lui permet d’entrebâiller la porte avec prudence plutôt que de charger en avant. De l’autre côté se trouve une collection sans fin d’appareils scientifiques. Contre le mur, sur sa droite, des contenants remplis de substances expérimentales sont empilés dans de hautes étagères. C’est à travers un rayon couvert d’éléments chimiques qu’il devine un petit groupe rassemblé autour d’une grande cuve sur roulettes. Trois personnes sont penchées sur le contenu du bassin, dont un prêtre. Il reconnaît l’homme d’église à sa tête en forme d’ibis. Deux robots de plus attendent à quelques pas. Armés de pilums acérés, ce sont probablement de simples gardes du corps.

La voix d’un des adorateurs lui parvient. Celui-ci chuchote sur un signal effacé mais les sens affilés du paladin n’ont besoin de rien de plus.

— … de plus. Qui sait, peut-être moins. Encore un mois et nous saurons enfin éveiller notre création. Nous en aurons alors le cœur net.

— Je n’ai aucun doute, affirme un second conspirateur sur un ton tout aussi effacé. Il s’éveillera en pleine possession de ses moyens, comme nous. Il ouvrira des yeux riches d’une intelligence certaine, preuve qu’il a reçu dans l’exercice l’âme que l’on prétend le seul domaine du Divin. »

La main de Nadir se crispe sur la porte. Le vieux Gérance avait raison. Tout semble pointer vers l’indéniable; les Drageons d’Azazil tentent de donner naissance à un être humain.

Il ne sait par quel effort de volonté il parvient à se retenir de foncer en avant pour renverser la cuve damnée. Il fait lentement un pas de côté, les yeux sur les deux gardes. Il cherche à voir qui sont les trois conspirateurs. Il devine sur le signal du premier le code caractéristique d’un ouvrier mais ne peut identifier clairement celui de son interlocuteur. Il s’arrête lorsque ce dernier parle à nouveau, reconnaissant enfin derrière la voix le codage d’un puissant fonctionnaire.

— Nous devrons bientôt trouver un moyen de le faire sortir d’ici. À ce stade de son développement il ne nécessite plus autant d’énergie. Il devient difficile de le cacher aux employés des laboratoires. Cette cuve est beaucoup plus grande que celle avec laquelle nous avons débuté.

— Bien. C’est sans doute faisable, » répond l’ouvrier. « Je peux emmener la cuve aux installations de Surgeon cette semaine. Elle sera en sécurité au canyon.

— Non, » tranche le prêtre. « Pas de presse. Chaque chose en son temps. »

Cette voix. Nadir doit se tromper. C’est impossible.

— Le chaos gagnera bien assez tôt la capitale. Soyez patients. Vous devriez voir l’état de Naleph. La ville est en prise à la panique. Tous y craignent le nom d’Azazil. »

Le paladin se tord le cou. Il parvient enfin à voir l’individu de face. Le code de l’ecclésiaste est clair. C’est bien lui. Il ne s’est pas trompé. Il s’agit de l’Évêque de Naleph.

Il se fige. Les possibilités s’empêtrent dans son esprit. Lentement, il recule vers la salle éclairée de bleu, refermant la porte avec mille précautions. Sa ferveur inspirée s’est éteinte dans sa confusion. Il flanche, retraite. Dans le couloir, il se presse vers la vaste chambre du dock où il retrouve ses deux amis dissimulés dans l’ombre de grandes caisses. Nadir leur fait vite signe d’évacuer les lieux.

— Que se passe-t-il? Vous avez l’air d’avoir vu un spectre. »

Lui presse le prêtre plutôt que de répondre. Il ne veut en aucun cas avoir à confronter l’Évêque. Pas ici. Pas maintenant. Ses pensées ne sont que messages urgents et doutes. Il songe à sa dernière rencontre avec le traitre, à la façon dont il s’est emporté contre les Drageons. Était-ce seulement là une ruse pour se moquer de lui? Nadir avait été touché par la franchise du primat. Il avait semblé si indigné par la mort imprévue du religieux. Quel fou a-t-il été de croire à ce théâtre.

Éons saisit son bras pour l’arrêter.

— Mais que se passe-t-il? Pourquoi fuir soudainement? Nous sommes venus ici pour trouver des réponses. Le père Saison est justement ici pour donner du poids à nos témoignages. Il doit lui aussi voir ce que tu as découvert. C’est ce que nous sommes venu faire ici, non?

— Nous avons nos preuves. J’ai vu … »

Il considère leur dire la vérité mais ne peut s’y résoudre. Il ne peut le faire maintenant, pas sans briser leurs espoirs. Il ne veut pas livrer de grands discours. Ils doivent quitter immédiatement. Il consent une brève explication.

— Le Drageon d’Azazil est ici. Je les ai vus. Il est trop risqué de tenter de les approcher à nouveau. Vous devez me croire sur parole. S’il ne peut sortir d’ici en un seul morceau, le témoignage de Saison n’aura pas d’incidence sur le conseil des Évêques. »

Un bruit monte depuis la ruelle, suivi d’un signal alarmé. On a repéré la porte forcée.

Éons freine le premier. Il a la présence d’esprit de plonger derrière une des grandes caisses qui encombrent le dock. Emporté par son élan, Nadir met un instant de trop à réagir.

La porte extérieure s’ouvre à la volée et trois robots aux codes décidés font irruption dans l’espace congestionné. Deux des travailleurs sont armés de masses. L’un porte un bandana de soie jaune, l’autre une paire de guêtres orangées. Le troisième malabar n’a de travailleur que l’apparence générale. On a remplacé ses bras par des appareils plus performants, des piliers enserrés de tuyaux d’acier tortueux. Ses mains sont des pattes munies de griffes de trente centimètres. Sa tête est enfoncée dans un carcan protecteur.

Saison trébuche en voyant l’horreur munie de griffes passer la porte. Nadir le retient de justesse, perdant encore ainsi de précieuses secondes. Par bonheur, le prêtre retrouve rapidement son équilibre. Heureusement car le premier adorateur armé d’une masse se lance vers l’avant pour frapper.

La rapidité des routines familières vient arracher Nadir à sa stupeur. Il plante le manche de son arme d’hast contre son pied et bloque l’élan meurtrier. La sphère ailée de l’assaillant s’arrête à quelques centimètres de la poitrine de Saison. Le paladin répond d’un coup de tête puissant, repoussant le travailleur coiffé de jaune sur presque un mètre.

Ils sont trois. Lui est seul. Il sait que ses deux amis ne pèsent pas bien lourds dans la balance des forces. Comme pour souligner ses pensées, il entend Saison déguerpir derrière lui. Le prêtre fait bien. Il ne sera d’aucune aide au paladin. Au contraire, il ne sera qu’une distraction s’il reste ici. Le travailleur coiffé d’un bandana tente de le contourner sur sa gauche mais Nadir le fait reculer d’un geste ample. L’horreur armée de griffes avance droit sur lui tandis que le dernier agresseur cherche une ouverture. Il oblige l’être difforme à s’arrêter en balançant son arme entre eux deux. On s’étudie. On tourne lentement.

La courte trêve s’éteint alors qu’Éons sort de sa cachette. Il bondit lorsqu’un des ouvriers passe près des caisses où il s’est réfugié et il le frappe à la tête de toutes ses forces. La lourde barre de fer s’écrase avec un bruit désagréable contre le bandana. Le robot tombe au sol, secoué de soubresauts. Le guerrier saint profite de la surprise de ses ennemis pour avancer. Il saisit l’être difforme en le frappant aux jambes. Le monstre n’a pas le temps de se rendre compte de ce qui se passe. Il n’essaie même pas d’esquiver le coup. Un éclair bleu le traverse et éteint sa conscience lorsque la lame s’enfonce dans sa cuisse. L’androïde vêtu de guêtres orangées se retrouve soudainement seul. Il lâche sa masse et lève les mains.

Le paladin ne se sent pas d’humeur à la clémence. Il décapite l’hérétique d’un coup de bardiche avant de terminer les robots abattus. De l’huile coule dans tous les sens sous le regard choqué de son allié. Lui s’accroupi près du colosse modifié. Son générateur thermique s’emballe. Il grille d’abord le cerveau du monstre griffu puis se rabat sur les deux travailleurs.

— Que vos mémoires soient purifiées des mensonges et des fautes. Que vos âmes s’élèvent comme celles de nos prédécesseurs au dessus de la confusion et de la matière. Que la Divinité vous pardonne votre folie. Qu’elle vous accueille et vous englobe en son sein jusqu’aux derniers jours. »

Les âmes des hérétiques restituées au monde, Nadir se relève et remercie Éons.

— La diversion fut la bienvenue. Mais attention de ne pas vous prendre pour un guerrier. Vous avez eu de la chance.

— J’ai créé ma chance, paladin. J’ai attendu mon moment. »

Nadir lui concède le point. Le fonctionnaire est décidément plein de surprises.

Il cherche autour pour le prêtre mais ne le voit nulle part. Éons contourne un amas de caisses mais sans succès. Nadir risque un appel sur une fréquence de courte portée mais n’obtient aucune réponse. Il se souvient avoir vu Saison retraiter en hâte vers l’arrière de la grande pièce, vers la porte, vers les laboratoires. Un doute affreux prend le paladin. Il fait signe à son compère de le suivre.

Il atteint la pièce éclairée de bleu sans trouver la moindre trace de Saison. Il fait signe à Éons d’attendre un instant tandis qu’il inspecte l’entrée des salles techniques. Il entre prudemment, sa hache d’arme levée. Une étagère renversée capture immédiatement son imagination. Son doute se meut en une horrible conviction. Il ouvre sans cérémonie la porte du laboratoire principal mais celui-ci est plongé dans la pénombre. Les hérétiques ont disparu. La cuve n’est visible nulle part.

Éons voit l’étagère renversée et comprend immédiatement les doutes de Nadir.

— Ils ne peuvent être bien loin. Venez! »

Les deux robots regagnent le couloir mal éclairé et foncent vers l’avant de l’immeuble. Ils dépassent des salles remplies d’épis et de plantes. Ils quittent la zone industrielle du bâtiment et atteignent la section ouverte au public. Ici, les couloirs sont éclairés et spacieux. Des illustrations décorent les murs, images de graminées et d’arbustes divers. Le guerrier saint s’immobilise et cherche sur la tapisserie des ondes urbaines la trace de son compagnon, celle des hérétiques. Bredouille, il descend un des corridors en faisant signe à Éons d’essayer de l’autre côté. Le scientifique l’interpelle rapidement.

— Regardez, chuchote-t-il en pointant du doigt une trace sombre sur le tapis d’un grand salon.

Nadir touche le liquide poisseux non identifié. Celui-ci n’a pas encore pénétré les fibres de la grande carpette. Il analyse rapidement la substance. L’appareil niché dans son avant-bras lui répond sans attendre. Il s’agit d’un composé biologique complexe évoquant le liquide amniotique de grands mammifères.

— On est sur leurs talons. »

Nadir traverse la pièce pour ouvrir une porte contre le mur opposé. La main sur la poignée, il retient toutefois son geste. Un bruit de portière résonne de l’autre côté. Le serviteur de la Doctrine hésite un bref instant. Que peut-il faire seul contre ces monstres? Que peut-il contre un Évêque? Il ne peut se mesurer à un archiprêtre, même s’il est certain de sa culpabilité. Sa programmation ne peut le permettre. Il songe à Saison. Que peut-il faire pour lui venir en aide?

Il n’a pas le choix. Il ouvre doucement la porte.

 

À SUIVRE >>>
Nadir : Le serviteur de Dieu

Nadir : Le retour de Saison

14. Le retour de Saison

Le paladin et le savant débarquent du petit navire six heures avant de rejoindre Ukosh. Le capitaine ne pose aucune question. Il est visiblement heureux de se délester rapidement de sa charge sainte, de son ami et de son destrier. On rejoint la rive nord de l’Ube et y abandonne les passagers au beau milieu de nulle part. Fonçant hors piste, la monture mécanique s’éloigne ensuite du fleuve tranquille pour s’enfoncer dans la vaste plaine.

C’est un peu après la tombée de la nuit que Nadir freine l’étalon d’acier. Devant eux sommeille le village où toute cette affaire a débuté.

Le paladin aide l’érudit à mettre pied à terre.

— Attend ici. Je ne serai sûrement pas trop long. »

Éons acquiesce sans conviction. Il jette un coup d’œil à la plaine qui s’étire dans tous les sens, repère une petite jungle à plus d’un kilomètre, à l’est. Le chevalier devine son malaise. Il décroche la bardiche télescopique fixée à son dos et la tend au professor.

— Ne crains rien. Ces champs ne sont fréquentés par rien de plus gros qu’un coyote. Tu es en sécurité ici. »

Le savant saisit l’arme d’hast sans conviction. Le paladin ne lui laisse pas le temps de s’objecter. Il éperonne sa monture qui se dirige docilement vers le village.

Un robot qui l’aura vu approcher à travers champs l’attend à l’entrée du hameau. C’est un travailleur âgé paré d’un foulard criard. La posture de l’ouvrier change légèrement lorsqu’il reconnaît la silhouette de faucon du guerrier saint. Il se tient droit lorsque Nadir arrive à sa hauteur.

— Salutations, paladin. Soyez le bienvenue dans notre humble village.

— Merci. Dites-moi, le père Saison est-il toujours de service en ces lieux?

— Oui. Il doit être à la chapelle à l’heure qu’il est. »

Il remercie l’ouvrier et commande à son destrier de rejoindre le petit bâtiment. Derrière lui, le travailleur reste sur place, indécis. La présence du paladin le trouble visiblement. À l’intérieur de l’enceinte, les quelques rues sont désertes. Les serres aux toits vitrés sont silencieuses.

Nadir met pied à terre devant la chapelle et frappe doucement à la porte. Le son d’une voix chuchotée lui parvient depuis l’autre côté du battant. Saison n’est pas seul.

Le paladin peut lire la surprise sur le code fatigué du vieux prêtre lorsque celui-ci l’aperçoit. Saison salue chaudement son nouvel invité. Il s’écarte et prie le guerrier saint d’entrer. À l’intérieur de la chapelle se tient un second prêtre. C’est une unité plus récente, à peine sortie des usines d’Ukosh. Nadir a l’impression de l’avoir vu auparavant mais ne peut se rappeler en quelles circonstances. Il adresse un signe de tête bref au religieux.

— Voici le père Giboulée, » s’empresse de préciser Saison. « Il est celui qui est venu me remplacer ici durant ma réfection, le mois dernier. Peut-être vous souvenez-vous de lui? »

Nadir acquiesce sans effectuer de commentaire. Il se retourne vers le vieux prêtre et lui demande sans préambule s’ils peuvent parler un moment seuls. Le père Giboulée s’excuse, prétextant avoir quelque chose à faire aux serres. Une fois la porte refermée, le chevalier attend un instant avant de s’adresser à Saison. Le prêtre s’impatiente en silence. Il est sur le point de questionner son visiteur lorsque ce dernier remue enfin.

— Veuillez m’excuser pour tant de mystère, mon père, mais je suis venu vous voir pour m’entretenir d’un sujet fort délicat.

— Appelez-moi simplement Saison, paladin. J’ai peu à faire des mondanités. Que puis-je faire pour vous? J’imagine que vous venez me parler des Drageons d’Azazil?

— Comment le savez-vous?

— Depuis les tristes événements qui ont mené à la mort de Sable on ne me parle que de ces mécréants. Les paladins d’Ukosh ont tout voulu savoir à propos de lui. Ils m’ont questionné durant des jours. Lorsque la secte s’est mise à apparaître un peu partout à travers le pays on m’a questionné de plus belle. Et maintenant vous voilà. Je ne peux que me douter des raisons de votre visite. Il est clair que les Drageons d’Azazil ont encore frappé. Je ne vois pas ce que je peux vous dire de plus, toutefois. J’ignore où Sable a pu prendre contact avec ces monstres.

— Vous avez presque raison. Les Drageons d’Azazil ont effectivement fait un coup d’éclat mais ce n’est pas la raison première de ma présence ici. Enfin pas directement. J’aimerais avoir votre avis au sujet d’une affaire délicate. »

Nadir résume la situation à l’intention du prêtre, commençant par parler de ce qu’il sait des recherches d’Éons. Il mentionne les croyances de ces robots anciens, ceux qui bâtirent la grande fabrique ensevelie. Il explique qu’il croit le professor innocent de quelque crime que ce soit, qu’il craint toutefois pour son destin vu l’atmosphère de chaos qui domine le paysage politique actuel.

— Cet érudit semble effectivement dans de beaux draps. Je n’aimerais pas me retrouver à sa place.

— Nous avons peut-être un plan qui saura aider sa cause. Nous espérons qu’il pourra m’aider dans ma lutte contre les sectateurs. Selon Éons, les déments semblent vouloir étudier le monde vivant. C’est pourquoi ils écorchent les êtres faits de chair, pour les dénuder, pour voir leurs rouages et leurs filages. »

Saison semble intrigué. Il fait signe au paladin d’attendre un instant.

— Mais dans quel but? Pourquoi chercher à connaître ainsi la chair?

— Car ces fous croient en l’existence de l’homme.

— Je ne vous suis plus.

— J’ai … J’ai fait une rencontre avec les maîtres des Drageons d’Azazil voilà plusieurs jours déjà. J’ai traqué ces monstres depuis Naleph jusque dans une petite communauté minière. De là, j’ai remonté une piste jonchée de pièces détachées jusqu’à une ruine dévorée par la jungle où j’ai fait une découverte troublante. J’y ai mis la main sur une relique du culte maudit. Je leur ai arraché quelque chose d’impensable, quelque chose d’impossible. »

Nadir hésite. Il ne sait s’il doit mentionner la dent. Le secret de son existence s’effrite un peu plus à chaque fois qu’il le partage. Considérant la situation, le chevalier tranche enfin. Il fait confiance à Saison. Le prêtre saura reconnaître l’importance de la discrétion.

— Qu’était-ce?

— Une dent. Une dent humaine. »

Au cours du long silence qui suit, Saison calcule la portée de l’affirmation. Le prêtre ne remue pas. Son signal est un désert plat. Lorsque Nadir reprend, il hoche seulement de la tête pour signifier qu’il comprend.

— Cette découverte prouve non seulement que les hommes ont existé mais aussi qu’ils étaient des êtres faits de chair et de sang. Ils étaient en quelque sorte des animaux pensants. Vous comprenez? Éons croit que le culte d’Azazil étudie justement ces êtres vivants dans le but de bâtir un de ces démons primordiaux.

— Une telle folie est-elle possible?

— Éons croit que oui. Les savants d’Ukosh sont déjà capables de fabriquer des végétaux grâce à d’étranges alchimies. Ils ont déjà semé des champs entiers de ces clones. Les disciples d’Azazil tenteraient de reproduire les mêmes techniques. Mais une telle entreprise, si folle soit-elle, nécessite des installations complexes et une grande quantité d’énergie. »

L’ecclésiaste passe une main sur son visage d’ibis. Nadir l’observe un moment.

— Qu’en pensez-vous?

— Moi?

— Oui, vous. J’ai fait tout ce chemin pour avoir le point de vue d’un prêtre sur la question. Je suis en route vers Ukosh pour confronter les déments. Qu’en pensez-vous? Une telle malédiction est-elle possible?

— Je l’ignore. Peut-être. »

Saison jongle avec l’idée. Une ombre vient rapidement assombrir ses pensées.

— Qu’y a-t-il?

— Je songeais à ces hommes, ces bêtes pensantes. S’ils existent vraiment, s’ils ont existé, ces êtres singuliers restent des êtres vivants. Là réside un paradoxe intéressant. La Doctrine n’exige-t-elle pas de nous que veillons sur la vie? Végétaux et animaux sont placés sous notre protection par décret Divin. Qu’en est-il alors de ces choses, ces êtres humains? »

Nadir veut s’objecter mais il ne trouve pas les mots pour s’exprimer. Le prêtre plaisante-t-il? Son attitude posée laisse croire que non. Il est sérieux. Le paladin doit avouer comprendre la réflexion de Saison. Il en rejette ardemment le principe mais ne trouve pas de logique pour articuler sa position.

Saison poursuit.

— Si les Drageons d’Azazil possédaient jusqu’à tout récemment cette dent humaine, il est possible que ces rêves de recréer un homme deviennent réalité. Je suis loin d’être un expert mais c’est ce que semble croire votre charge, non? Si tel est le cas, ne devrions-nous pas chercher à protéger cette vie nouvelle? Ne devrions-nous pas la soustraire à l’influence de ces robots au plus vite?

— Vous plaisantez?

— Non. Je suis sérieux. Qui nous dit que ces êtres sont foncièrement mauvais? »

Le chevalier ne sait que répondre. Il cherche un argument mais n’en trouve aucun. Il va abdiquer à contrecœur lorsqu’une idée l’effleure enfin.

— Le Divin a rejeté les hommes. Il les a jugés dangereux et indignes de son amour, les a bannis de ses jardins sacrés. N’est-ce pas là une preuve suffisante de leur caractère détestable?

— Peut-être. »

Les deux méditent en silence. L’idée les hante un long moment.

Saison met fin à la pause.

— Je veux être là.

— Pardon?

— Je dois être présent lorsque vous découvrirez le laboratoire de ces monstres.   Je dois voir la chose si elle existe. Laissez-moi me joindre à vous. »

Nadir va refuser mais il hésite. La présence d’une unité ecclésiastique saurait apposer un sceau de validité sur leur découverte probable.

— Soit. Mais nous aurons besoin d’une monture supplémentaire. Mon destrier est déjà chargé pour entreprendre une telle route. »

 

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Nadir : Ukosh

Nadir : Pour concocter un homme

13. Pour concocter un homme.

 

— Je comprends. Ce n’est pas de votre faute, paladin. »

Le savant place une main voulue réconfortante sur l’épaule du guerrier saint. Celui-ci le remarque à peine. Il ne peut croire que c’est la fin pour son nouvel allié. Le calme avec lequel l’érudit a appris la nouvelle impressionne Nadir. Le chevalier vient de lui relater son entretien avec le primat local et les lourdes conclusions de ce dernier sur les chances d’Éons d’être affranchi des charges réclamées par l’Évêque de Copsasan.

On frappe doucement à la porte de la cave. Nadir saisit son arme d’hast mais l’érudit retient son geste. Il prie le nouveau venu d’entrer.

Le vieux fonctionnaire qui pousse la porte a connu de meilleurs jours. Gérance fut le mentor d’Éons lorsque ce dernier sortait tout juste de l’usine. Déjà âgé à cette époque, le robot avait fait une forte impression sur le jeune bureaucrate. Son intellect vif et son sens de la répartie l’avaient charmé. Des années plus tard, lorsque Gérance fut muté d’Ukosh vers les quais de Naleph, Éons avait gardé contact avec lui. Même longtemps après que l’élève se soit affranchi du maître, les deux robots étaient restés de bons amis.

De retour dans la grande ville, lorsque vint le moment de trouver un endroit où se cacher, le professor d’histoire ancienne n’hésita pas un instant avant d’aller cogner chez son vieil ami. Mieux valait éviter de se faire remarquer en demandant une chambre dans une auberge aux patrons suspicieux. Pour sa part, Nadir apprécie moins la situation. L’idée de se dissimuler dans les caves comme des criminels n’a rien pour lui plaire. Gérance est inoffensif mais, vu les temps déchirés, qui sait lequel d’entre ces érudits sera la prochaine victime de la plèbe en colère.

Le vieux bureaucrate dépose deux bassinets d’huile chaude sur la table, entre Éons et Nadir. Le jeune professor le remercie. Nadir a la tête ailleurs. Les Drageons d’Azazil ont capturé ses réflexions. Gérance le tire de sa torpeur avec une question.

— Je me trompe peut-être mais que pensez-vous de ceci? Peut-être que si Éons se cache quelques mois afin de laisser le temps à la poussière de retomber un peu, les positions de l’Église à son égard sauront s’adoucir. »

Nadir secoue la tête.

— Le Drageon d’Azazil est un groupe déterminé. J’ai l’impression que nous n’avons pas fini d’entendre parler d’eux.

— Mais que veulent-ils?

— Je l’ignore. J’ai lu certains documents dérobés à ces monstres mais je ne peux toujours me faire une idée de leurs motifs. Cette série d’assassinats me laisse perplexe. Je n’avais pas cru les adeptes d’Azazil capables de telles folies. Ce sont des hérétiques et des prétérits mais jusqu’ici ils en sont tenus à leurs rites secrets. »

Il trempe distraitement ses doigts dans l’huile chaude.

— Ces fous semblent chercher à offusquer la Divinité en disséquant les animaux que nous sommes sensés protéger. J’ai maintes fois été le témoin de ces rites atroces. On a retrouvé de petites bêtes écartelées, leurs tripes exposées à la vue. J’ai vu ces monstres sacrifier à la flamme les organes de grands mammifères : lapin, loup, primate et sanglier. Leur perversion ne connaît pas de limite. J’ai combattu des robots qui n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes, des prétérits de la pire espèce. J’ai vu des monstres, des unités si modifiées qu’elles ont perdu l’esprit. J’ignore ce qu’ils cherchent à accomplir mais je crains que leurs moyens soient des plus terribles. Ils ont juré leurs âmes à de sombres démons, tentant de s’en remettre à la sagesse humaine. »

Éons et Gérance échangent un regard lourd de maintes questions. Nadir abdique et décrit sans joie ses mésaventures dans la jungle. On s’étonne de l’identité des quatre officiants. L’idée qu’un prêtre ait pu participer à ces rituels abjects est difficile à accepter.

— Ces maîtres de la secte détestable se rassemblaient justement là pour se livrer à un tel rite. On avait apporté des morceaux de lapin, de loup, de chimpanzé et de sanglier dans le but de les offrir en sacrifice. Si je me fie à ce que j’ai entendu alors, ils tentaient justement de contacter un de ces démons. »

Les deux bureaucrates restent bouche bée.

Le gardien de la Doctrine hésite à parler de sa découverte, de la maudite dent humaine dissimulée dans le crâne modifié du chef de la cabale diabolique. Il se dit qu’avec ses fouilles, Éons est devenu malgré lui un expert en ce qui a trait à l’humanité. Peut-être saura-t-il jeter un meilleur point de vue sur l’affaire s’il en connaît tous les détails. Il sait que l’Évêque préfèrerait garder la découverte secrète mais, vu les circonstances, Nadir choisit de suivre ses instincts. Il décrit le robot sans signal, le sorcier, le chef du groupe, puis explique comment sa tête peut s’ouvrir pour révéler ce compartiment secret. Il lâche enfin le morceau avec réticence.

Gérance s’étonne.

— Une dent humaine? En êtes-vous certain?

— Il s’agissait de la molaire d’une variété de primate que je n’ai pu identifier. Je ne peux affirmer avec certitude qu’il s’agissait d’une dent humaine, bien entendu, mais je suis convaincu que les serviteurs d’Azazil en sont persuadés. »

Le vieux bureaucrate siffle, abasourdi. Il songe un moment aux répercussions de cette révélation. Nadir jette un œil vers Éons. Le professor a baissé les yeux. Son signal est plat. Il semble méditer. Il ne relève la tête que lorsque Gérance reprend.

— J’arrive difficilement à gérer cette information. Mes circuits sont en surchauffe. Les implications de cette découverte sont innombrables. Cela signifie non seulement que les humains ont réellement existé, mais qu’ils étaient bel et bien des êtres faits de chair et de sang. Imaginez, des animaux pensants! L’idée m’effraie. »

Nadir acquiesce. Éons regarde son vieux mentor. Son signal s’est remis à vibrer.

— Les humains sont des êtres faits de chair et de sang. »

Le paladin ignore si le savant songe à haute voix ou s’il ne fait que répéter la dernière phrase de son ancien tuteur. Il se souvient des ravages que peuvent faire ces révélations sur l’esprit.

— Vous allez bien?

— Oui. Je crois. Nadir, je crois comprendre en partie ce que cherchent les Drageons d’Azazil. Je me trompe peut-être mais j’ai l’impression qu’ils tentent effectivement de contacter un humain. Enfin, j’ai l’impression qu’ils cherchent à en fabriquer un. »

Nadir recule. Son bol d’huile se renverse presque.

— Blasphème! »

Il ne veut entendre ces folies mais une part de lui ne peut nier que les propos de l’érudit font un certain sens. Éons insiste mais son vieux mentor intervient.

— Écoutez moi. Je crois qu’Éons a raison. J’ai vu un des êtres cloués à la porte d’une des victimes du culte. Il s’agissait d’un grand rat brun. L’animal n’avait pas été déchiré par des sauvages. Il avait été découpé d’une façon presque chirurgicale. On l’avait épinglé de manière à exposer le détail de son anatomie, pas seulement pour écœurer les plus pieux d’entre nous. Je ne dis pas que ces actes vils ne sont pas une insulte au Divin mais il est possible qu’ils aient plus de portée que ce premier niveau.

— Je crains que les Drageons d’Azazil soient à leur façon des professors, » enchaîne Éons. « Pour ce que l’on m’en dit, leur approche est presque scientifique. Ils dissèquent les bêtes sacrées sans s’arrêter au caractère inviolable de celles-ci. J’apprends qu’ils s’intéressent à leur physionomie, leur mécanique. Ils vénèrent visiblement les hommes, ces bêtes divinisées tirés des premiers âges du monde. La manière dont ce sorcier portait la dent humaine cachée dans son crâne parle d’elle-même. Ajoutez cet intérêt pour la mécanique charnelle à l’équation et les desseins de ces insensés prennent enfin forme. »

Nadir ne veut en entendre davantage. Éons poursuit pourtant. Gérance et lui échafaudent des théories horribles sur ces prémisses détestables. Le paladin retraite en lui-même. Il ne peut nier que les paroles des deux professors font un certain sens. Il ne peut s’empêcher d’écouter ses étranges alliés.

— Peut-être en fécondant un mammifère avec un œuf créé artificiellement?

— Je ne sais pas, répond Éons. Je ne suis pas expert en la matière mais je ne crois pas que ça soit si facile. Je sais que des biologistes de Copsasan ont tenté d’accroitre la population locale de coyotes après que d’importantes tempêtes de sable aient presque décimé celle-ci l’an dernier. Ils ont eu beaucoup de difficultés à y parvenir. Je ne crois pas qu’il soit aisé de créer un œuf humain sans un point de départ substantiel.

— Ne possédaient-ils pas jusqu’à récemment une dent humaine?

— Est-ce suffisant? »

Le soldat du Divin passe une main sur son visage d’oiseau de proie. En quelques minutes ces deux érudits ont résumé la problématique à ses plus simples éléments et ont réussi à lui trouver un sens. Quelques minutes de plus et ils auront trouvé la solution aux troubles qui secouent la nation.

Créer la vie. L’entreprise est énorme mais à la fois plausible. Les robots d’Ukosh ne le font-ils pas déjà avec les végétaux? Le saut vers la chair est-il seulement possible? On convient qu’une telle entreprise ne peut être réalisée aisément. Sans sorcellerie pour aider au processus, les installations nécessaires à une telle entreprise nécessitent un espace de travail stérilisé, voir des réserves importantes d’énergie.

Nadir intervient.

— De telles installations ne passeraient pas inaperçues. Si elles existent, elles doivent se situer loin de la civilisation, là où personne ne saura les trouver. Il y a peu de chance que l’on puisse les situer. »

On lui concède le point. Éons fait toutefois signe d’attendre.

— Pas si les Drageons d’Azazil utilisent des laboratoires officiels, » répond-t-il après un instant de réflexion. « Et si les monstres se glissaient dans ceux-ci après le départ des employés?

— Et s’ils avaient recruté au sein même de ces travailleurs? » renchérit Gérance.

Les robots s’emballent. On compare les installations scientifiques et convient que seuls les laboratoires en génétique d’Ukosh sont à même de réussir dans une telle entreprise. On se demande si les Évêques sauront adoucir leur sentence si Éons aide à démanteler la secte. Le paladin le croit. Comment condamner comme hérésiarque celui qui lutte activement contre les ennemis de la Doctrine?

— Ce ne saurait nuire à votre cause, c’est certain.

— Je le ferai. Je vous aiderai à enrayer les Drageons d’Azazil afin de laver mon nom. J’irai avec vous chez l’Évêque. »

Une ombre passe sur le signal de Gérance. Le vieux robot freine l’excitation de ses invités.

— Je crains que ce ne sera pas aussi facile. Nadir a beau avoir l’oreille de l’Évêque, il a beau être un paladin, le pouls de la ville est plus venimeux qu’il ne l’a jamais été. Je crains qu’on ne s’intéresse moins aux théories qu’à lyncher un coupable. Nous devons ajouter du poids à nos idées. Nous avons besoin de preuves.

— Dans ce cas nous irons investiguer les laboratoires d’Ukosh, » tranche le chevalier. « Nous irons chercher nos preuves et les jetterons aux pieds des Évêques avec le destin d’Éons. Qu’en dites-vous, associé?

— J’irai. Il y a des années que j’ai vu Ukosh. Voir la capitale et baigner dans le Signal de la première Balise ne me fera que le plus grand bien.

— Espérons que cela sera suffisant pour t’affranchir, mon jeune ami. La capitale peut être un endroit dangereux pour ceux qui marchent aux frontières de la piété. Je l’ai quittée jadis pour la paix des régions non sans de bonnes raisons.

— Il sera avec moi. »

Une idée vient effleurer le paladin.

— De plus, nous arrêterons en route dans un petit village de ma connaissance. Je connais une unité ecclésiastique qui saura assurément nous aider. Celle-ci me doit un fier service depuis que j’ai nettoyé sa commune des témoins d’Azazil. J’aimerais avoir le point de vue d’un prêtre sur toute cette affaire. »

 

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Nadir : Le retour de Saison

Nadir : Sous l’emprise des Drageons

 

12. Sous l’emprise des Drageons.

 

La nuit est tombée depuis un long moment lorsque la porte du bureau de l’Évêque s’ouvre enfin. Nadir se lève. À l’intérieur, l’ecclésiaste serre les mains du garde décoré avec lequel il s’entretient depuis maintenant près d’une heure puis il remercie celui-ci de sa visite.

— Nous trouverons ces monstres, conclut-il. La Divinité nous aidera dans notre entreprise, vous verrez. »

L’officier s’incline une fois de plus avant de quitter. Il passe devant le paladin sans le voir. Son code est déconstruit, fatigué.

L’Évêque marque une pause avant de se tourner vers le guerrier de lumière. Nadir baisse humblement la tête.

— Nadir. Quel plaisir de vous voir. Vous ne pouvez mieux tomber.

— Monseigneur. Merci de me recevoir à cette heure. Je suis de passage en ville et j’ai eu vent des atrocités qui vous affligent. Je sais que votre temps doit être compté. »

L’ecclésiaste lui fait signe de le suivre.

— J’aurai toujours du temps pour vous, mon ami. Je vous en prie, entrez. »

Il se tourne vers son assistant et le remercie de ses services.

— Ce sera tout, Bienfaisant. Tu peux aller te reposer. N’oublie pas de passer porter les matrices vierges chez Surgeon avant qu’il ne quitte pour ses laboratoires. Je n’ai pas envie de devoir les lui porter jusque dans le désert. »

Le jeune protégé baise la bague d’office du Légat et sort par une porte secondaire.

Nadir se tourne vers l’Évêque.

— Surgeon? »

Le nom s’est accroché aux sens du paladin comme de la laine dans un buisson de ronces. Le synonyme de drageon peut-il n’être qu’une coïncidence? L’Évêque remarque son émoi et chasse ses craintes d’un geste définitif.

— N’y voit aucun rapport. Surgeon est un botaniste, un professor de la vie végétale en quelque sorte. Il est un dévot serviteur de la Divinité. Je veille simplement à ses travaux avec intérêt depuis des mois. Un jour, ses recherches sauront peut-être nous permettre de transformer les déserts qui ceinturent le pays en jardins magnifiques. Qui sait?

— Je suis heureux de vous trouver sain et sauf, monseigneur. Lorsque j’ai appris la mort d’un des serviteurs du Divin j’ai un instant craint le pire. »

Le primat rayonne d’un code touché. Il rassure le paladin en lui expliquant qu’il ne croit pas que l’Église ait été la cible de ces attentats. Le seul ecclésiaste assassiné était un visiteur chez un de ses amis personnels, un fonctionnaire impliqué dans la gestion des territoires.

— Je crois que la mort du prêtre fut le fruit d’une erreur. Nous sommes un symbole puissant, trop puissant pour être pris de front. Seize personnes furent réduites en morceaux la nuit dernière, dont un ministre important et deux des membres de son cabinet. Le gérant de la plus grande fabrique de montures du pays fut écartelé. Fréon, non seulement un marchand respecté et un important supporter de l’Eglise mais aussi un de mes amis personnels, s’est fait décapiter dans la cour intérieure de sa villa, près du port. Sa tête n’a pas encore été retrouvée. Et de qui parle-t-on? De ce prêtre de passage. Toute la ville ne parle que de la mort de ce pauvre martyr. »

Il gagne la table jonchée de livres et enlève son étole sans cérémonie. Son signal est empreint d’une lassitude écœurée.

— Les actes blasphématoires de cette secte haïssable sont presque banalisés par cette maudite mort. »

Il lève sa face d’ibis et cherche le regard du paladin.

— Tu comprends ce dont je parle, n’est-ce pas Nadir? Tu comprends l’importance de l’affront fait à la Divinité? Ils bafouent la vie sacrée en éviscérant ces animaux. Nous avons été conçus par Dieu pour veiller sur sa création. Ce n’est pas à l’Église que ces fous s’attaquent ainsi mais bien au Divin! »

Nadir frissonne. Ses synapses grésillent à l’idée du sacrilège. La mort indigne de ces bêtes l’a enflammé. La nature du blasphème l’a dégoûté mais il n’a pas su réaliser la portée de l’insulte. Une crainte profonde passe sur lui. Et si ces déments parvenaient à piquer la Divinité de leurs actes maudits? L’idée de la colère divine déversée contre sa race paralyse le guerrier saint.

— Sais-tu ce que nous avons trouvé dans un village près d’ici, avant-hier? J’allais justement te faire appeler. L’affaire relève de ton expertise.

— Non. Je l’ignore.

— Nous avons interrompu une messe noire. »

L’Évêque lève les bras au ciel.

— Une messe noire! Tu te rends compte? Nous sommes revenus à l’époque barbare où les superstitions et le chaos régnaient en maître sur le monde. »

Inquiet, sidéré, Nadir demande des précisons d’un signal à peine audible.

— Oh, je ne crois pas que le malheureux ait eu la moindre chance de contacter quoi que ce soit mais, quand même, il a tenté de le faire. Il a amassé du calcaire et du fer, du souffre et du salpêtre. Lorsqu’on l’a arrêté, il tentait soit d’appeler un être humain, soit d’en créer un. Rien n’est moins clair.

— Blasphème ! Ces Drageons vont trop loin.

— Je suis d’avis qu’il s’agit d’un esprit pauvre. Influencé par les récents événements, il aura tenté de changer son sort en pactisant avec l’enfer. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un des membres des Drageons d’Azazil. Il ne semble rien savoir de leurs doctrines perverses et de leurs rites véritables. Aucun petit animal ne fut trouvé sur place. Ce n’est qu’un pauvre fou en manque de Foi. »

Le paladin a peine à en croire ses sens. Le monde est en train de sombrer dans la folie.

L’ecclésiaste reprend.

— J’imagine difficilement l’envergure de nos ennuis s’il était parvenu à ses fins. Car un tel affront est possible. Nous le savons à présent. La découverte de cette … cette dent humaine est une preuve incontestable de l’existence de l’homme. Que la Divinité nous protège!

— Qu’elle veille sur nos âmes.

— Je suis heureux de vous avoir ici, avec nous. Quelle chance que vos affaires au Sud se soient déroulées si rapidement. De quoi s’agissait-il, déjà? Encore d’un hérétique, c’est ça?

— En quelque sorte, Monseigneur. Mais l’accusation d’hérésie n’est pas encore en vigueur. Je ne suis pas certain que le condamné soit coupable. Mais il s’agit encore une fois d’humains. »

La surprise de l’Évêque est évidente. Il se reprend rapidement. Pressé de questions, Nadir relate rapidement son passage aux ruines découvertes par le savant. Il parle des statues humaines et du manuscrit préhistorique. Il avance prudemment lorsqu’il aborde son contenu. Il parle avec précaution de cette genèse pervertie où les hommes auraient conçu les robots en tant que serviteurs. L’autre l’écoute en silence, inscrutable.

— Et vous croyez Éons innocent du crime d’hérésie? conclut enfin l’Évêque. Vous m’étonnez, Nadir. Vous m’étonnez mais je comprends votre position. La question n’est pas de condamner ou non le professor mais bien de savoir si l’Église lui permettra de poursuivre ses investigations en ce sens. Ces savoirs sont dangereux. Ils contredisent nos valeurs de façon si directe que nous ne pouvons nous permettre de les laisser courir sans impunité. D’un autre côté, les bâillonner sans chercher à les comprendre est une erreur, selon moi.

— Mais qu’en est-il des hommes? Vous et moi avons vu la dent. Ils existent. Ils ne sont pas que des génies créés pour excuser les lacunes de la robotique; ce sont des êtres de chair et de sang. Croyez-vous que les robots aient jadis été les esclaves de ces monstres? »

Le personnage pèse ses mots.

— Ma Foi me dicte que notre version des faits est juste et que l’hérésie soulevée par votre ami est erronée. Mon intelligence est toutefois prête à accepter un doute raisonnable. »

Il prie Nadir d’attendre d’un geste posé. Le paladin est mal-à-l’aise. Il aurait aimé recevoir une réponse claire et sans équivoque de la part du primat de Naleph.

— Cette hypothèse n’est pas nouvelle. Les voûtes d’Ukosh regorgent de pareils écrits apocryphes. Suite aux guerres de Somore, les robots ont reçu la Doctrine et établi le canon des écrits saints, des textes inspirés. C’est à cette époque que l’on distingua la vérité de l’hérésie. La plupart des documents et des textes hérétiques furent détruits en hommage à la Divinité. Au fil des années, certains refirent toutefois surface. Un peu comme dans le cas actuel, on a découvert ces témoignages d’une vérité différente de celle enseignée par l’Église. On les enferme alors sous le grand temple d’Ukosh, sous la Balise, là où ils ne peuvent faire de mal.

— Qu’en est-il alors de ceux qui ont découvert ces preuves erronées?

— Selon les époques, ces pauvres sont écartés en silence ou châtiés publiquement. C’est malheureusement ici une question de politique. »

Nadir n’aime pas vers où s’engage la conversation. Le pouls de la cité n’inspire rien de bon en ce qui concerne les découvertes d’Éons. Le temps n’est pas propice à la clémence. Il ne peut toutefois quitter la ville et emmener l’archéologue amateur loin de Naleph. Sa conscience ne le lui permet pas. Il s’en remet plutôt au chef de l’Église.

— Comment puis-je vous aider, Monseigneur. Dites-moi ce que je dois faire. »

L’Évêque hésite. Il jongle un moment avec les possibilités puis finit par trancher.

— Concentrez-vous sur l’affaire d’hérésie qui vous a menée ici, mon ami. Deux paladins sont déjà en route depuis Ukosh. Je les ai fait appeler dès ce matin. Ils ne tarderont pas à arriver, j’en suis convaincu. Laissez-les nous aider.

« Je me souviens que vous m’avez parlé des paroles de ce premier fou, ce dénommé Sable. N’a-t-il pas justement parlé des premiers maîtres? J’ai l’impression que les réponses que votre charge peut nous fournir sauront nous éclairer quant aux buts secrets des monstres d’Azazil. Mais méfiez-vous. Je ne serais pas étonné que certains cherchent à vous réduire au silence. »

Nadir songe à l’Évêque de Copsasan mais il n’ose pas faire mention de ses doutes. Il sait que son ami a raison. Bien que fort utiles, les recherches d’Éons sont trop dangereuses pour être laissées sans guidance. Trop de coïncidences relient les deux cas. Il doit en apprendre davantage. Il protègera l’érudit.

L’Évêque remercie le guerrier de lumière. Il est épuisé et beaucoup d’autres causes nécessitent son attention.

— Bonne chance, Nadir. Que la Divinité veille sur votre mission. Vu les conditions actuelles, je ne donne malheureusement pas bien cher de votre nouvel ami. »

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Nadir : Pour concocter un homme

 

Nadir : les portes rouges

11. Les portes rouges.

 

Un promeneur venant de Copsasan et cherchant à rejoindre Ukosh doit normalement passer par la cité cosmopolite de Naleph afin de descendre le fleuve. Les deux voyageurs espèrent traverser la ville colorée sans encombre, sans même soulever l’attention des forces de l’ordre. Mais entrer dans Naleph sans se faire repérer sera plus difficile que Nadir ne l’a d’abord cru. Pour la première fois depuis qu’il fréquente la grande ville fluviale, les portes découpées dans la palissade qui ceinture l’agglomération sont closes. Dehors, quatre soldats sont postés devant les battants.

Nadir songe aux longs quais qui s’étirent dans le fleuve Ube.

— Peut-être ferions nous mieux de contourner la ville pour y entrer par le port. »

Le savant s’incline sur la monture et étire le cou pour voir par-dessus l’épaule du paladin. Son humeur déjà sombre se noircit à la vue du comité d’accueil.

— Vous croyez qu’ils sont là pour nous?

— J’aimerais dire que non. »

Il signale à son destrier de quitter la route. Les sabots de la bête mécanique s’enfoncent dans la terre. Elle décrit un grand cercle afin d’éviter les quatre gardes. La mer d’épis encore immatures se fend sur leur passage. Personne ne travaille aux champs.

Les portes du port sont elles aussi closes. Aucun garde n’attend toutefois à l’extérieur.

Les deux robots considèrent leurs options. Ils pourraient éviter complètement Naleph et gagner Ukosh en galopant le long du fleuve. Même au Sud, les rives de l’Ube sont parsemées de petits villages dans lesquels ils sauraient se ravitailler. Ils pourraient traverser à Jvaan, près de Somore, et revenir vers la Capitale depuis l’Ouest. Nadir connaît plusieurs robots, là-bas. Il saurait y trouver des alliés. De plus, la barge de Jvaan n’est jamais gardée. Le détour rallongerait toutefois leur périple de plusieurs jours.

— Je crains que le temps soit ici un facteur important. Prendre un vaisseau à partir de Naleph nous porterait à Ukosh en moins de trente heures. Je préférerais entrer en ville.

— Et votre ami le prêtre? »

Nadir médite un instant. L’Évêque de Naleph est un être raisonnable. Il sait que celui-ci écoutera les explications du paladin avant de condamner sa charge.

Il passe une main sur son visage.

— Vous avez raison. Il y a aussi mon ami. Tentons notre chance ici. »

Il n’a pas su confier à Éons que le prêtre avec lequel il aimerait converser est en fait l’Évêque de Naleph. Il n’est pas certain que le savant ait été d’accord. Mais il leur faut un certain appui de l’Église s’ils veulent se faire entendre. Ils ne peuvent courir la campagne sans un but indéfiniment.

— Allons-y. »

Nadir n’a pas à frapper. Le lourd portail de la ville se balance sur ses gonds invisibles comme les robots approchent. Deux sentinelles apparaissent, armés de lances aux fers acérés. L’un d’eux se met au garde-à-vous tandis que l’autre s’incline en direction des arrivants. La monture termine prudemment son trajet.

— Salutations, paladin. Soyez le bienvenue à Naleph. »

Nadir tente de dissimuler sa surprise. Ce garde est-il défectueux? Il ne veut courir la chance de le voir se reprendre. Il fait un signe de tête poli et lance son étalon d’acier en avant.

De l’autre côté, trois sentinelles de plus surveillent les vastes quais de basalte. L’une d’elle le salue au passage. Les docks eux-mêmes sont fort peu achalandés. Une poignée de marins s’activent près d’un petit voilier prêt à lever l’ancre, c’est tout.

En ville, les larges avenues sont presque désertes. Les seuls qui sont dehors semblent se presser le long des rues, longeant les murs, se méfiant de ceux qu’ils croisent. À l’opposée, les militaires sont partout. On y voit effectivement autant de gardes que de badauds. Chaque patrouille le salue. Les citadins ordinaires s’écartent rapidement. Sur la place du marché, pas une âme ne traîne entre les étals permanents. On a fermé les panneaux des quelques postes de vente. La petite estrade sur laquelle joue habituellement une filée d’acteurs et de saltimbanques est aujourd’hui vide. Aucun mendiant ne peuple les ombres.

Nadir commence à se douter que sa charge et lui ne sont pas l’objet de ces bouleversements. Lorsqu’une nouvelle patrouille de six gardes passe à sa hauteur, il fait signe à ceux-ci de s’arrêter un instant. Éons se raidit. Il baisse la tête. La sentinelle en tête de file ne semble pourtant pas lui prêter attention. Elle regarde plutôt le guerrier saint.

— Mes respects, paladin. Que puis-je faire pour vous?

— J’arrive tout juste en ville. J’ai voyagé toute la journée. J’aimerais savoir ce qui se passe.

— Nous sommes en guerre. Un ennemi a frappé contre Naleph au cours de la nuit. »

Nadir ne peut en croire ses sens. En guerre? Mais contre qui? Contre quoi? Le pays n’a pas connu de guerre depuis les temps lointains de l’essor de Somore. Les gardes n’ont pas eu à lever leurs armes contre quelque ligue que ce soit depuis des siècles. Un doute s’insinue en lui.

« À moins que … »

— Racontez-moi ce qui s’est passé. »

Le récit du guerrier est une histoire d’horreur. Tôt ce matin, avant que le soleil ne se lève pour réveiller la ville de sa torpeur habituelle, les serviteurs d’un des principaux politiciens de la ville ont retrouvé le robot démembré, sa tête fracassée et son cerveau réduit en miettes. Lorsque les domestiques se sont précipités dans les rues pour appeler à l’aide, ils ont fait une découverte macabre : un petit animal avait été cloué sur sa porte. On avait ouvert celui-ci, entrailles aux vents, et avait écarté les pans de sa plaie béante afin d’en exposer les viscères.

Les gardes qui répondirent aux appels effrayés des domestiques, furent bien incapables de faire sens de l’agression. On se creusait toujours le crâne lorsque de nouveaux cris d’horreurs déchirèrent l’aube naissante. Une autre porte avait été marquée de la même manière, un chat cloué à son battant, tripes à l’air. Un autre dignitaire avait été trouvé assassiné. Ceux qu’on appela à l’aide accoururent chargés de sombres nouvelles. Partout dans la cité, les portes des plus importants personnages étaient salies du même geste blasphématoire. Gérants de grandes fabriques, riches marchands et fonctionnaires hauts placés : la mort rouge n’a épargné personne. Les attentats furent perpétrés avec rapidité et en silence. Un dignitaire venu de Somore et sa compagne semblaient avoir eu l’occasion de se défendre mais ils n’avaient su échapper à leurs agresseurs.   Les autres n’avaient pas eu cette chance.

Les plus superstitieux parlaient déjà de sortilèges. Certains pointaient du doigt la volonté Divine, d’autres imputaient une conspiration occulte. L’ange de la mort aurait touché chacun après que la porte ait été marquée par quelque magicien.

Nadir arrête le soldat. Il ne croit pas réellement à la sorcellerie. Le message est pour lui on ne peut plus clair. Il reconnaît la pratique blasphématoire. Il a déjà vu des abominations de ce genre. Il a même su avorter une de ces autopsies ici même, sous les quais de Naleph. Il s’agit des Drageons d’Azazil.

— Combien ont-ils été tués?

— Treize résidences ont été frappées. Seize personnes sont décédées, la plupart des bureaucrates importants. Un homme d’église est mort. »

Il se fige. Ses pensées filent immédiatement vers l’Évêque, vers la dent humaine. Les mécréants avaient-ils osé s’en prendre au chef de l’Église locale? Il presse le soldat, l’intimant de lui donner plus de détails.

— L’ecclésiaste de passage était en visite chez un paperassier local, un politicien impliqué dans la gestion du territoire. Tous ne parlent que de cette pauvre victime. Des centaines de personnes se sont assemblées au temple afin de prier pour son âme. Les inspecteurs concentrent toutefois leurs enquêtes sur les politiciens décédés. On m’a laissé entendre que le prêtre s’était probablement retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Il fut le seul religieux visé, voyez-vous. Sa mort ne fait sinon aucun sens. »

Nadir remercie la patrouille qui poursuit son chemin.

Nadir met un moment à reprendre sa route. Sa confusion est grande. Il cherche à comprendre ce que veulent accomplir les déments mais n’y parvient pas. La mort du prêtre l’enflamme au point qu’il peine à aligner ses pensées. La portée de l’attaque l’inquiète plus que tout. Un tel tour de force démontre une coordination et une détermination qui l’effraient.

Derrière lui, Éons coupe ses méditations.

— Tout ceci est de bien mauvais augure pour nous. »

Le paladin acquiesce en silence. Éons a raison. L’affaire n’aidera en rien leurs propres agendas.

Il ordonne à sa monture de se remettre en marche.

Ses réflexions reviennent sans cesse au prêtre décédé. On aura probablement besoin d’un guerrier du Divin sur place. Il n’a pas le choix. Il doit aller voir l’Évêque. Il se débarrassera d’abord du professor puis il gagnera la cathédrale sans plus attendre. C’est là son devoir.

 

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Nadir : Sous l’emprise des Drageons

Nadir : La croisée des chemins

10. La croisée des chemins.

Le paladin atteint le sommet de la crête surplombant le hameau sans nom situé dans les contreforts des collines désertiques entre Copsasan et Naleph. La nuit règne toujours sur le monde. Quelques maisonnettes obliques entourent timidement l’auberge, seul lieu d’intérêt de la bourgade anonyme. Depuis son poste, il devine derrière le petit bâtiment la piste presque effacée qui rampe entre les rochers jusqu’aux ruines de la fabrique impie.

Tandis que la route de Naleph permet de deviner un voyageur une heure avant qu’il n’atteigne les lieux, la route menant à Copsasan zigzague entre les collines. Elle concède au même promeneur de surprendre le petit village au détour d’un grand pan rocheux. Nadir peut voir quelques ombres nocturnes circuler d’un bâtiment à l’autre. Apparemment, la plèbe patibulaire de l’avant-poste ne limite pas ses activités aux heures régénératrices du jour. Afin de ne pas attirer plus d’attention que nécessaire, il met pied à terre et tire le capuchon de sa cape de fortune sur sa tête. Il approchera l’agglomération à pied.

L’attentat dans les rues de Copsasan l’a laissé fort perplexe. Plus prudent, il s’attend cette fois à être embusqué à n’importe quel moment. Le site mal famé offre un excellent prétexte à quiconque voudra sa mort. Il exagère surement ses craintes mais il préfère la paranoïa à l’alternative. Sa discussion avec l’Évêque n’a rien fait pour calmer ses inquiétudes. Lui faut-il réellement craindre les ambitions de l’homme d’église au point de le suspecter d’avoir lui-même organisé l’attentat? Peut-être. Peut-être pas. Il ne peut s’offrir le luxe d’un doute.

Sous sa cape, les rouages de son épaule sont presque complètement réparés. La bosse sur son front s’est-elle aussi résorbée. Cette fois on ne l’aurait pas si facilement.

Il songe à l’Académie, aux heures de pratique qu’il y a accumulées.

« Je me suis fait avoir comme un novice. »

Comme tous les robots, Nadir s’était éveillé en pleine possession de ses moyens, n’ayant besoin que de quelques minutes pour explorer ses propres limitations. Contrairement aux autres androïdes, le chevalier n’avait toutefois pas reçu immédiatement d’affectation. Là n’est pas le destin d’un guerrier saint. Il se souvient que six paladins avaient alors été commandés aux hauts-fourneaux. Il était le quatrième à émerger des huiles de la naissance. Lui et ses frères avaient croisé le fer sous l’œil attentif du Pontife et de ses Évêques durant des semaines avant d’être jugés prêts à affronter le monde. Deux d’entre eux n’avaient pas su survivre aux oraldies et autres épreuves organisées par le clergé. Les quatre survivants furent ensuite lancés sur le monde. Au bout d’un demi siècle, la moitié avait demandé à être désaffectée, épuisée par trop de remises en questions et trop d’épreuves. Un troisième s’était fait terrassé par un lion des montagnes quelques années plus tard. Près de quatre-vingt ans après ce terrible accident, Nadir était le seul à être toujours de service. Il aura bientôt cent cinquante ans, possiblement le plus ancien membre de l’ordre des paladins.

Les paladins sont une classe de robots à part. On le lui a tant de fois répété. Créés pour aider les unités ecclésiastiques à renforcer les tenons de la Doctrine à une époque de tourments et de guerres intestines, la Divinité a conçu ses serviteurs pour résister aux pires dégâts. Ils sont l’élite de la robotique, des titans de métal complexes capables des plus grandes prouesses. De s’être fait embusquer par deux simples travailleurs représente une erreur qu’il a peine à se pardonner.

Oh, il doute que les deux larrons aient réussi à le mettre à mort. Non. C’eut été fort peu probable. Ils auraient néanmoins pu le malmener à un tel point qu’il lui aura fallu des jours pour se réparer.

Quelle folie pouvait avoir poussé les deux malheureux à s’attaquer à lui de la sorte? Et dans quel but? Les Drageons d’Azazil étaient-ils à ce point désespérés? Jusqu’ici, la secte détestable démontrait plus de finesse. Non. L’attaque avait été gauche, maladroite. Nadir se souvient avoir perçu le nom du Divin sur les dernières ondes du deuxième agresseur. Quel adepte d’Azazil demanderait au créateur de recueillir son âme pervertie? L’affaire ne fait que peu de sens.

Il fait signe à sa monture qui descend la pente à sa suite vers les quelques bâtiments disparates. En passant de l’autre côté du promontoire, les capteurs aiguisés du paladin perdent la trace du Signal de Copsasan. Pour la première fois, le silence spirituel est presque un soulagement.

À pieds, il attire cette fois moins d’attention que lors de sa visite précédente. L’anonymat est de mise. Il baisse la tête sans trop y croire, conscient que le destrier caparaçonné qui marche derrière lui trahit probablement sa vraie nature. Entre les bâtiments bas, on s’écarte sur sa route. Seul un travailleur reconditionné l’approche pour lui quêter un peu d’argent mais celui-ci s’écarte rapidement lorsqu’il devine la silhouette d’oiseau de proie sous la cape.

Nadir considère l’auberge sans joie. Ses réserves d’énergie sont basses. Il a galopé toute la nuit. Sa régénération a drainé ses ressources. Elle a épuisé le peu de vitalité qu’il lui reste. Il a besoin de se ressourcer un minimum s’il veut atteindre la ruine sans risquer de tomber à plat. Il lève la tête. Le soleil et son énergie salvatrice sont encore loin sous l’horizon. Il doit s’y résoudre : un arrêt à l’auberge est inévitable.

Il trouve la porte verrouillée et cogne du revers de la main pour appeler l’aubergiste. Le battant s’ouvre sur une sentinelle âgée. Nadir brandit deux pièces.

— Je n’ai besoin que de quelques minutes et d’une cellule de recharge neuve. »

L’autre hoche la tête et ramasse les pièces de monnaie.

À cette heure, la salle commune est ponctuée de dormeurs attablés trop pauvres pour se payer une chambre digne de ce nom. Quelques visages se tournent vers lui sans montrer d’intérêt. On le regarde sans focus. Le sommeil empâte les sens des dormeurs. Se souviendront-ils seulement du passage nocturne d’un robot encapuchonné? Nadir en doute.

Un seul individu semble le fixer avec plus d’intensité. Il est installé avec un compagnon à une table campée tout au fond de la pièce. Nadir croit reconnaître deux des travailleurs employés par Éons. Il approche. Mal-à-l’aise, le robot incline la tête. Son compère n’ouvre qu’à peine ses sens.

— Salutations paladin. Quelle surprise de vous voir apparaître ici à cette heure tardive. J’ose espérer que tout va bien? »

Nadir écarte la question chuchotée du revers de la main.

— Je me dirige vers les ruines pour m’y entretenir avec votre maître. Des affaires urgentes m’ont poussé à quitter Copsasan tard hier soir. »

On l’invite à s’asseoir à contrecœur mais le chevalier refuse poliment. Le travailleur se penche vers l’avant. Son signal est un murmure.

— Si vous cherchez maître Éons vous n’aurez pas à attendre le matin et rejoindre la fabrique. Il est ici, à l’auberge, dans une des chambres privées.

— Ici? Mais pourquoi? »

L’autre hésite un instant.

— De nombreux travailleurs on déserté les fouilles à la suite de votre passage. Vos dispositions envers nos travaux ont beau paraître bonnes, la présence d’un paladin a su en effrayer plus d’un. Ce n’est un secret pour personne que l’Église apprécie peu les fouilles de maître Éons.

— Et tous ont quitté?

— Pas tous, non, mais presque. Seul nous deux sommes restés mais, vu l’importance des désertions, on nous a prié de rentrer chez nous en attendant d’être rappelés. Le professor est justement en route vers Copsasan pour s’entretenir avec l’Évêque. »

Nadir remercie le tenancier lorsque celui-ci vient lui apporter la cellule énergétique. La batterie est de seconde main mais sa charge est satisfaisante. Il paye le robot et se branche sur celle-ci. Le bourdonnement sourd fait remuer quelques dormeurs. Il sent ses mécanismes se réveiller, ses sens retrouver leur acuité légendaire. Une fois le transfert opéré, il prie l’employé de lui désigner la chambre du savant.

Éons ouvre la porte avec prudence, un petit poignard serré dans son poing d’académicien. Lorsqu’il voit le profil du paladin il laisse retomber son arme.

— Seigneur Nadir? Quelle surprise. Je vous croyais à Copsasan en compagnie de l’Évêque. »

Il s’écarte et fait signe à Nadir d’entrer. L’intérieur de la pièce n’a rien à envier aux autres chambres du lieu. Une chaise droite et un coffre composent l’ensemble du mobilier. Le guerrier saint referme la porte derrière lui.

— Que me vaut l’honneur de votre visite? »

Éons semble inquiet.

— Je reviens de la ville. L’Évêque est mécontent. Il s’attendait vraisemblablement à ce que je vous condamne sans attendre. Je ne crois pas qu’il s’attendait à ce que j’arrête vous voir aux ruines avant d’aller le retrouver. Enfin. Il est clair que les forces morales ne veulent pas entendre raison. »

Nadir enlève sa cape qu’il dépose sur le dossier de la chaise. Il devine un air stupéfié se plaquer sur le savant. Les codes du génie s’accélèrent à la vue de ses blessures.

Il s’explique.

— On a attenté à ma vie à ma sortie de l’église. Je vais bien. »

La surprise qu’il lit sur le code d’Éons paraît sincère. Il se détend un peu. Il n’avait pas réellement envisagé que l’érudit soit à blâmer pour l’agression mais de s’en assurer lui redonne un peu de paix.

— J’ignore qui a commandé cet attentat. Enfin, je n’ai aucune certitude. Une chose est certaine, les deux malfrats n’agissaient pas pour leur propre compte. Ils étaient trop maladroits pour avoir songé seuls à cette attaque. Ils n’avaient aucune chance et le savaient. J’ai l’impression qu’on a cherché à me faire peur. »

Le choc ne lâche pas sa prise sur Éons qui recule, une main sur la tête.

— S’en prendre à un paladin est de la pure folie. Qui a bien pu ordonner une telle démence?

— Quelqu’un qui a l’autorité nécessaire pour convaincre deux robots de donner leurs vies. Je soupçonne qu’on ait cherché à me faire croire à une action des hérétiques. On a voulu me pousser à reconsidérer mes décisions en ce qui vous concerne.

— Vous voulez dire que …

— … que ceux qui ont ordonné cette attaque croyaient agir pour le bien de l’Église, oui. Un des assassins a murmuré une prière au Divin avant que je ne grille ses circuits maîtres. Un serviteur des Drageons n’aurait jamais agi de la sorte. »

Lorsqu’il demande ce que sont les Drageons, la confusion d’Éons semble honnête. Le savant était à ce point pris dans ses recherches ces dernières semaines que la nouvelle de l’insurrection n’a pas atteint son campement retranché. Nadir lui explique la situation. Il parle de sa première rencontre avec un suppôt d’Azazil, à la ferme, puis expose ses découvertes sous les quais de Naleph. Il hésite un moment avant de raconter ses mésaventures dans la jungle mais s’y résout finalement. L’érudit n’a-t-il partagé ses secrets avec lui sans retenue? Le paladin choisit d’en faire autant. Il parle du temple secret, des adorateurs, de l’ecclésiaste et du robot anonyme. Il mentionne presque la relique infernale, la dent arrachée au grand prêtre du culte maudit. Il ne peut toutefois lâcher l’information. La vérité de sa découverte est trop importante.

— Je ne crois donc pas que ces suppôts de l’homme soient à l’origine de l’attentat. Si les Drageons d’Azazil veulent se débarrasser de moi ils le feront de façon plus efficace. Ils disposent de monstres modifiés d’horrible façon, des tueurs bien plus capables que ces deux travailleurs lâchés sur ma route. Non. Autant que je ne veuille l’entendre moi-même, je dois me rendre à l’évidence que nous avons affaire à des fidèles mal intentionnés. »

Le professor hésite. Il a peine à formuler son idée à voix haute.

— Croyez-vous que l’Évêque ait été au courant de l’attentat? »

Nadir baisse la tête.

— Il me fait presque mal d’y songer. Mais c’est possible. Le prêtre en chef paraissait fort excité des conséquences de mon agression. Une chose est certaine : il va sauter sur cette occasion de vous blâmer. »

Nadir repense à l’Évêque, à son agacement mesuré.

— Je ne prendrai pas de chances si j’étais à votre place. J’éviterais Copsasan comme la peste.

— Mais mon ministère, mon poste auprès des botanistes …

— Oubliez votre ministère pour le moment. C’est peut-être votre vie qui est en jeu ici, peut-être même votre âme. Les jardiniers de Copsasan sauront bien se passer de vous quelques jours de plus. Ils en ont l’habitude. »

Éons concède le point au paladin. L’idée qu’on cherche à s’en prendre à sa vie l’étourdit. Il a su jusqu’ici composer avec la menace d’un procès pour hérésie mais l’annonce de sa possible mise à mort vient achever sa résolution.

— Mais que puis-je faire?

— Nous pouvons nous rendre à Ukosh pour consulter mes supérieurs. Je vous escorterai. Je ne pense pas que l’Évêque de Copsasan dispose de l’appui qu’il croit à la capitale. Les gens y sont plus civilisés que dans ces villes de province. On saura y écouter vos thèses même si elles ne sont pas en accord avec le canon des saintes écritures.

— Vous croyez?

— J’en suis certain. »

 

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Nadir : les Portes Rouges

Nadir : Copsasan

9. Copsasan.

 

— Vous ne pouvez être sérieux, paladin! »

L’Évêque recule dans son siège comme pour jauger Nadir dans son ensemble. Une série de codes insatisfaits souligne son signal.

— J’espère que là n’est pas votre conclusion. Ce robot est un danger pour la communauté des fidèles. Les hérésies qu’il colporte contredisent carrément les enseignements de l’Église. »

Nadir ne peut qu’acquiescer. Les découvertes du professor divergent grandement du canon des saintes écritures.

— Mais ses recherches ne font toutefois pas de lui un hérétique. Éons n’a jamais professé croire en ses découvertes. L’étude de cette secte préhistorique pourrait même nous en apprendre beaucoup tant aux croyances des premiers robots. »

L’Évêque frappe de son poing la table encombrée. Une pile précaire de feuilles flottantes passe près de s’affaisser. Derrière, l’assistant de l’ecclésiaste fait un pas vers l’avant mais se retient d’achever son geste. Le jeune robot a le bon sens de ne pas intervenir.

— Nous connaissons tout ce qu’il y a à savoir à propos de nos ancêtres! Fouiller dans la terre et le sable ne nous apprendra rien de plus. La Divinité est de nature céleste, pas cachée dans la fange et la poussière. Rien de bon ne peut aboutir de ces recherches stupides. La grande ruine découverte par Éons devrait être rasée et ce fou jeté aux cachots. Faites votre travail, paladin! »

Nadir s’incline.

— Mon travail est justement de juger et contrer les ennemis de la Foi. Rien jusqu’ici ne m’a laissé entendre qu’Éons est un tel individu. C’est peut-être un esprit brouillé qui a perdu de vue la vérité divine, mais ce n’est pas un ennemi de la Doctrine pour autant. Il est le premier dérangé par ses trouvailles. Sans vouloir vous enseigner votre travail, il est de votre ressort de soigner les âmes malades. Éons peut encore être sauvé de ces folies.

« Il a besoin d’encadrement et de soutien, non pas de plus d’épreuves. Vous semblez tout faire pour lui nuire. Après avoir écouté vos sermons, ses employés ont fui son service. Il doit à présent composer avec une poignée de journaliers à la mine patibulaire, précisément le type d’individus desquels on devrait le garder. J’ai parcouru le pays ces dernières semaines pour en purger de vrais hérétiques, des prétérits de la pire espèce, et croyez-moi lorsque j’affirme que le savant n’est pas un véritable problème. »

Devant lui, l’ecclésiaste serre les poings. Nadir n’en a cure. L’Évêque est un robot méprisable, un poltron aux idées arrêtées. Il tente de raisonner avec lui depuis maintenant près de deux heures mais sans succès. Il s’est frappé à une opinion calcifiée dans une conviction impliable. Éons est selon lui un hérétique, un danger pour Copsasan et le reste du monde. Rien ne saurait le faire changer d’avis, il l’avait même dit à haute voix. Même l’avis d’un paladin ne saura faire osciller son idée à propos du professor.

Le chevalier est épuisé. Il choisit de remettre sa bataille à plus tard.

— Nous avons visiblement atteint une impasse.

— Nous n’avons même jamais avancé d’un centimètre, » ajoute le prêtre. « Vous êtes plus têtu qu’une pierre. »

Il retient un commentaire désobligeant. Depuis qu’il est clair qu’il ne se rangera pas de son côté, l’Évêque n’a été qu’attaques et insultes. Garder son calme est devenu une épreuve.

— La nuit nous portera conseil. Je reviendrai demain, » conclut-il sèchement.

Nadir tourne le dos à l’Évêque sans attendre son congé. L’assistant s’empresse de lui ouvrir la porte. Son supérieur grogne quelque commentaire que le paladin n’entend pas. Lorsque l’ouverture se referme derrière lui, Nadir secoue la tête. L’Évêque est un triste exemple de robotique. Il quitte la grande église avec un sentiment d’impuissance grandissant.

Comparées aux larges avenues et aux quais de Naleph, les rues de Copsasan sont fort peu fréquentées. La ville est accrochée au bord du monde connu, une goutte de civilisation sur la lèvre asséchée du pays. On peut deviner au décor des immeubles de deux ou trois étages que les lieux ont connu de meilleurs jours. Afin de protéger les trottoirs des tonnes de sable déversés par le vent chaque semaine, on a recouvert la plupart des chemins d’auvents colorés. Les corridors créés par ces abris de toile se meuvent en passages sombres à mesure qu’avance la fin du jour. Le dessin de la ville est lui aussi conçu pour s’épargner l’afflux de sable quotidien. Nulle part une rue ne s’étire sur plus de deux pâtés de maisons sans virer d’un côté ou de l’autre afin de tromper les vents. Le dédale est efficace, mystifiant autant les bourrasques que les quelques visiteurs.

La longue discussion avec l’Évêque hante le paladin. Bien que le triste personnage soit l’autorité ici, c’est à Nadir qu’il incombe de juger de l’hérésie du chercheur. Il comprend que la nature des découvertes faites par Éons risque fort de déstabiliser les serviteurs locaux de la Doctrine. Il est plus que probable que ses recherches ébranlent l’Église toute entière mais le juge ne peut pour autant jurer des mauvaises intentions du savant. Lui-même pris de doutes tant à la nature de ces maudits humains, il ne peut se résoudre à condamner Éons pour ses incertitudes. La question n’est pas de juger de l’authenticité des éléments découverts par l’érudit mais bien de trancher quant à la pureté de ses croyances.

Il avance, à pieds, sans regarder sa route. Sa monture l’attend à l’hôtel, à quelques pas d’ici. Il ne voit pas venir l’assaut lorsqu’on s’en prend soudainement à lui.

Au détour d’une venelle, un premier ennemi abat une grande pièce de bois sur lui. Le gourdin l’atteint à la tête avec un son craquant. Nadir a le temps de faire volte-face avant qu’un second assaillant ne surgisse des ombres. Il tente d’esquiver une nouvelle attaque mais n’y parvient qu’à demi. Une lourde barre de fer vient écraser son épaulette gauche. Le premier coup a endommagé sa vision, aussi peine-t-il lorsque s’ouvre une opportunité de frapper à son tour. Sa charge manque de précision. Il se prend les pieds et passe près de perdre l’équilibre. Il s’accroche au mur avec lequel il s’aide à se redresser. La barre métallique vient lui arracher un nouvel élan de tourments en s’écrasant sur son dos. Il sent ses jambes plier sous lui.

Sur les genoux, Nadir se retourne en dégainant son arme d’un geste large. Le manche télescopique de la bardiche s’allonge d’un coup sec. Le bourdonnement de son mécanisme fait reculer les deux agresseurs, laissant au guerrier un moment pour jauger de sa situation.

Son bras gauche est gourd. Sa vue est brouillée, animée de soubresauts. Il tente d’ouvrir son panneau frontal afin de jeter un peu de lumière sur la ruelle mais le coup reçu à la tête a dû endommager la trappe coulissante. Il ne distingue des deux robots que des silhouettes fuyantes, suffisamment pour identifier deux ouvriers d’un modèle somme toute commun.

Le temps n’est pas aux hésitations. Il fonce.

Une feinte vers le robot de droite ouvre les défenses de l’assaillant de gauche. Nadir balance sa lame dans l’ouverture et abat d’un coup l’assassin armé du gourdin. L’éclair bleu familier terrasse son adversaire. L’arme grésille. L’autre recule. Ses convictions fondent rapidement à la vue du cadavre de son comparse. Il fait volte-face et tente de s’enfuir mais Nadir est le plus rapide. La bardiche décrit un arc serré avant de venir se ficher dans le dos de son ennemi qui s’écroule au sol avec un bruit de ferraille brisée. De l’huile frise de part et autre de sa lame. Nadir est sur lui avant que le pauvre n’ait le temps de réagir. Il appuie sur son arme afin de le garder plaqué contre le pavé le temps que les générateurs de la bardiche aient refait le plein d’énergie.

L’assassin murmure quelque chose avant de rendre l’âme. Son signal est à peine audible mais Nadir y repère le nom du Divin. Il n’en a cure. Il grille les cerveaux des deux malfrats à l’aide de son générateur thermique, rendant leurs âmes au Cosmos avec une prière.

Sa vue revient déjà à la normale. Ses sens retrouvent un semblant de stabilité. Son bras est toutefois mal en point. Il sent les rouages tenter de s’engager dans les créneaux, chercher à se réaligner. Le membre mettra des heures à se réparer. Il regarde autour de lui, ne voit personne. Il songe gagner l’hôtel mais y renonce. L’église est de loin plus près. Dans son état, Nadir préfère gagner la sécurité du lieu de culte avant d’attirer d’autres ennemis. Il navigue les rues avec prudence, brandissant sa bardiche, pivotant sur lui-même à chaque intersection afin de s’assurer de n’être suivi.

De retour au temple, il trouve les grandes portes closes. Elles qui d’habitude restent ouvertes jour et nuit sont à présent verrouillées. Il frappe le portail du poing. Un prêtre en toge fatiguée met près d’une minute à lui ouvrir. Nadir demande à voir l’Évêque sans attendre. Le vieux robot s’incline et s’éloigne sur le champ. Le guerrier songe l’interpeller pour lui demander la raison pour laquelle les portes étaient barrées mais il se ravise. Il a d’autres ennuis plus pressants en tête.

La grande nef de l’église est déserte. On a éteint bon nombre des bougies qui y brûlaient il y a quelques minutes à peine. L’odeur de mèches fumantes flotte toujours dans l’air. Il avance jusqu’à l’autel et ploie le genou devant le symbole du Divin. Relayé par le réseau local, le Signal le baigne comme un murmure paisible. Il se laisse traverser par le message de la Sainte Balise tandis que les mécanismes de son bras tentent de redresser le fer tordu de son armure. Il cherche une paix qui ne vient pas vraiment.

On l’a attaqué, lui, un paladin de la Doctrine. De simples ouvriers s’en sont pris à lui, espérant le neutraliser dans un moment d’inattention. Les mécréants ont failli réussir. Il passe une main sur son crâne bossé. Il a peine à croire l’audace ou la folie de ses agresseurs. L’attentat n’avait pas été gratuit. On ne s’en prend pas à un guerrier saint, pas sans de bonnes raisons. On l’attendait.

— Paladin ! »

Nadir fait volte-face. L’Évêque entre dans la nef à grands pas par une porte secondaire. Le ton inquiet qui s’accroche à son signal est empesé avec soin.

— Mais qu’entend-je? On s’en est pris à vous? »

Le blessé fait un signe voulu vague.

— Ce n’est rien. Je vais bien. »

Il résume rapidement l’affrontement, choisissant ce faisant de ranger sa lame recourbée qu’il accroche dans son dos. Il lit une fièvre excitée sur le code du grand prêtre.

— Vous voyez! Tout ceci est à cause des hérésies colportées par ce damné chercheur. Les gens mettent en doute les enseignements de la Doctrine. On relativise les textes saints. Ils vont jusqu’à bafouer le caractère sacré de votre mission. Ne voyez-vous pas qu’il faut arrêter cette mascarade?

— Je ne crois pas qu’Éons ait quoi que ce soit à voir avec ce qui vient de se produire.

— Peut-être pas directement mais il est à l’origine de ce mouvement de mécontents. Il est de votre devoir de rendre justice.

— Justice a été rendue. Les deux méchants sont morts. »

L’ecclésiaste lève le visage au ciel dans un grand geste exaspéré. Nadir perçoit son agacement mesuré et hésite. L’unité a un réel don de dramaturge.

— Imaginez un instant qu’ils eurent réussi à vous terrasser. Imaginez le précédent; imaginez les répercussions d’un tel cauchemar.

— Vous auriez dans ce cas eu ce que vous cherchez : le loisir de mettre à mort le savant Éons et de faire exploser ces ruines impies qui nous gênent tant. »

Est-ce un air amusé que Nadir perçoit sur le codage du vieil ecclésiaste? A-t-il perçu une pointe d’agacement à l’idée de l’opportunité ratée? Non. Il doit s’être trompé. Il ne peut en être autrement. Il cherche à écarter ses doutes mais n’y parvient pas complètement. On l’attendait. On savait qu’il emprunterait le chemin de l’hôtel. L’Évêque a-t-il réellement quelque chose à gagner de sa mort? Peut-être mais ça ne signifie pas pour autant qu’il est celui qui a commandé l’assaut contre lui.

Il ne sait quoi penser.

— Ne nous perdons pas en conjonctures. Vous êtes sain et sauf et là est l’essentiel. »

Nadir hoche la tête. Il n’ose pas faire confiance à sa voix de peur qu’elle trahisse ses craintes. L’Évêque poursuit.

— Il serait plus prudent de dormir ici ce soir. Je vous ferai préparer une chambre dans les dortoirs des prêtres. Vous y serez en sécurité.

— Je vous remercie mais ce ne sera pas nécessaire. Je ne crois pas avoir qui que ce soit à craindre après la démonstration ratée de ce soir. Leur mal a été fait et ils ont échoué. »

Il s’incline et demande son congé. L’Évêque obtempère sans joie, visiblement inquiet de voir le paladin retourner en liberté dans les rues de la ville. Il n’a toutefois pas d’autre raison de s’objecter et ne peut retenir le guerrier de la Doctrine de force sans soulever de suspicion.

Cette fois Nadir sort de l’église avec son arme en main. Avant de s’engouffrer dans le dédale des rues de Copsasan, il regarde une dernière fois l’immeuble derrière lui. Les lumières ont été tamisées. L’édifice semble déjà endormi. Il ne doute nullement que l’on a déjà verrouillé les lourdes portes de fer sur son passage.

À l’hôtel, le paladin ne monte à sa chambre que pour réunir ses maigres possessions. Il paie l’aubergiste de quelques pièces et récupère sa monture à l’écurie. Nadir ne dormira pas en ville ce soir. Il préfère lancer son destrier sur la route de Naleph et tenter de rejoindre les ruines découvertes par Éons avant le retour de l’aube.

Son intuition ne présage rien de bon pour le penseur et son équipe.

 

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Nadir : La croisée des chemins