« Little Shop of Horrors » et l’œuvre de H. P. Lovecraft

« Little Shop of Horrors »
et l’œuvre de H. P. Lovecraft

Le film « Little Shop of Horrors » est un grand classique de la science-fiction qui fut présenté sur nos écrans en 1986. Ce film musical américain réalisé par Frank Oz est une adaptation de la comédie musicale de Broadway du même nom (1982). L’histoire est toutefois tirée du film éponyme du célèbre Roger Corman, sorti en 1960.

Plusieurs passent outre la place singulière de ce film dans le paysage cinématographique lovecraftien. Comment leur en vouloir? Son ton comique et son déploiement exagéré se prêtent peu à l’idée que l’on se fait généralement du Mythe. La version musicale ajoute un verni étrange qui se détache encore plus des histoires de Lovecraft. Le film ne met pas en avant plan des intellectuels cultivés comme dans l’œuvre du génie de Providence. Ses personnages principaux sont même plutôt simples, des représentants que plusieurs considéreront comme sous la moyenne.

Pourquoi alors compter ce bijou de la sci-fi dans le compendium expansif du Mythe lovecraftien? Je propose d’éplucher son scénario afin d’y dégager les éléments inspirés par l’œuvre de notre auteur favori. Après quelques considérations au sujet du film de Corman, je parlerai essentiellement de la version de 1986 qui présente encore plus d’éléments du Mythe.

Mais penchons-nous d’abord brièvement sur le réalisateur du film d’origine, Roger Corman. Ce réalisateur de renom est un incontournable de la science-fiction. On lui doit plus d’une cinquantaine de films au titre de réalisateur et plus de 400 à titre de producteur! Lovecraft est visiblement une de ses influences. On devine déjà sa trace à l’époque où « Little Shop of Horrors » est tourné. Trois ans plus tard, Roger Corman réalise même « The Haunted Palace » (1963), un film inspiré du roman L’Affaire Charles Dexter Ward de H. P. Lovecraft.

Épuré de ses pièces musicales et de son ambiance Broadway, le scénario du film dévoile son vrai visage. Son synopsis est digne des cannons établis par Lovecraft. Un homme découvre chez un vendeur étranger une nouvelle variété de plante jusqu’ici inconnue. La plante semble miraculeuse et attire la bonne fortune sur son propriétaire. Celle-ci s’avère toutefois être un être carnivore assoiffé de sang humain. Dans la version musicale, elle est même une créature originaire de l’espace venue sur Terre pour s’emparer de notre monde. Le botaniste amateur doit finalement se retourner contre sa créature au péril de sa vie.

Le décor est situé à l’origine dans le Skid Row, à Los Angeles, bien que la version de 1986 transporte l’action à New York. Skid Row est une partie défavorisée de la ville, là où s’entassent les gens privés d’avenir, les pauvres et les affamés. J’y vois une première référence à Lovecraft qui séjourna un temps à New York. Ce furent pour lui des années difficiles. Dans Horror at Red Hook, l’auteur souligne la misère omniprésente de la grande ville. En ce sens, la perception que Lovecraft a de New York cadre à merveille avec le décor du film.

À première vue, le personnage principal, Seymour Krelborn, n’a que peu de liens avec les protagonistes lovecraftiens. Il est un orphelin sans éducation. On le présente même comme un jeune homme un peu simple, sans ambition. Lorsqu’on s’attarde un peu plus sur son cas, on devine toutefois que Seymour nourrit un intérêt marqué pour la botanique. On remarquera dans sa chambre la présence de plusieurs boutures et de quelques livres sur le sujet. Un peu comme l’était Lovecraft lui-même, Seymour est un chercheur autodidacte. On pourra imaginer que dans son monde de misère, il est ce qui se rapproche le plus d’un expert ou d’un savant.

La troisième pièce musicale du film explique comment Seymour a acquis la plante fantastique chez un vendeur oriental, Mr. Chang. L’étrange créature apparaît sur les tablettes lors d’une éclipse inattendue. Nous rejoignons ici deux thèmes chers à Lovecraft. L’astronomie joue un rôle dans l’apparition de la plante sur Terre. Est-ce un clin d’œil à la célèbre référence « when the stars are right »? De plus, la chose extra-terrestre est acquise chez un vendeur d’origine étrangère, un homme d’origine chinoise. Ceci cadre à merveille avec la propension xénophobe de l’auteur.

La nature végétale de l’être venu d’ailleurs peut être un rapprochement entre ce film et le Mythe. Lovecraft et ses collaborateurs sont avides d’êtres qui n’ont rien à voir avec la vie terrestre telle que nous la connaissons. Des Mi-Gos faits de matière fongique aux mystérieux membres de la Grande Race, de nombreuses créatures issues des textes du cercle lovecraftien évoluent hors du règne animal. Ces intelligences étranges sont-elles des cousins éloignés de la plante maléfique?

Au fil du film, on découvre que la plante extra-terrestre, Audrey II, est capable d’effets singuliers. Sa vue attire les clients chez le fleuriste où travaille Seymour. L’intérêt de la plèbe pour le végétal est surnaturel. Audrey II attire la bonne fortune vers Seymour mais il s’aperçoit rapidement que cette bénédiction vient avec un prix sombre. Pour survivre, la plante a besoin de sang frais. L’orphelin paye d’abord cette note au prix de sa force vitale. Il se coupe en secret pour garder son trésor vivant. C’est lorsqu’il n’en peut plus que la créature montre son vrai visage en s’adressant à lui d’une voix suave : « Feed Me! » (Nourrit-moi). Manipulé par Audrey II, Seymour se tourne finalement vers le meurtre pour satisfaire son allié venu d’ailleurs.

Cette dégringolade morale évoque bien l’univers dépeint par Lovecraft. Dans de nombreux récits, le protagoniste vient à remettre en question sa morale afin de poursuivre sa quête du merveilleux. Il se met à déterrer des cadavres ou entreprend la lecture de tomes maudits; il se livre à des expériences repoussantes. Comme dans les écrits de Lovecraft, la découverte qui semblait d’abord une bénédiction se révèle être de nature plus sombre. Enfin, l’idée que la curiosité scientifique du personnage principal lui ouvre un monde qu’il apprend à craindre vient cadrer à merveille avec les idées de l’auteur de Providence.

La finale du film peut paraître un brin trop heureuse pour un film lovecraftien. Après avoir vaincu la plante maléfique, Seymour et sa fiancée Audrey fuient New York pour s’établir en banlieue, loin de Skid Row. Je vous invite toutefois à considérer le montage original, considéré trop sombre pour les audiences de l’époque : le végétal maudit dévore les acteurs principaux puis s’élance hors de la boutique pour semer le chaos sur New York. On assiste à la débandade tandis que des plantes géantes détruisent la cité dans une scène digne d’un vieux film de Godzilla. Voilà un scénario qui ferait sourire Nyarlathotep.

Allez-y. Retournez regarder ce petit bijou avec un œil neuf. Tapez du pied au rythme de ses chansons entrainantes. Dans cette ère de Cthulhu en peluche, Lovecraft est entré dans la culture populaire et s’y est taillé une place importante. De toutes les interprétations du Mythe, on ne peut passer outre l’humour subtil de certaines ses facettes. Créé quelques décennies avant son temps, Little Shop of Horrors a-t-il enfin trouvé sa place? Je le crois.

 

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