le Souffle Jaune (extrait)

le Souffle Jaune

(Extrait)

La camionnette dévore la route secondaire depuis un peu plus d’une demi-heure. Le gravier crisse sous ses pneus. Les branches tendues sur le chemin cherchent à frôler le véhicule, à attraper ses miroirs. La poussière et la boue recouvrent sa peinture rouge en couches successives, témoignage qu’il est habitué à arpenter ces voies accidentées. L’air est brûlant. Les vitres ouvertes déversent sur son passage le tempo rapide d’un mix rythmé mais elles n’aident guère à rafraichir l’habitacle et son unique occupant.

Autour, la forêt défile à belle allure. Les érables et les bouleaux se disputent le soleil estival sur les pentes du paysage montagneux. Les arbres ont la mine basse, courbés par la canicule. Sur les flancs plus rocheux, des épinettes et sapins rouillés embaument l’air de parfums d’une richesse subtile. De chaque côté de la bande de terre et de graviers, un fouillis de buissons et d’arbustes sépare le familier de l’inconnu. Derrière ce mur enchevêtré, la végétation est si dense que le chaud soleil de juillet s’y fait presque timide. Depuis des centaines d’années, ces ombres ne connaissent du monde des hommes que la rumeur de rares voitures ou le ronronnement lointain des motoneiges, l’hiver.

Comme la route familière est déserte, Alex tente de laisser ses pensées vagabonder. La journée s’avère radieuse. S’il ne rencontre pas trop de trafic en approchant la civilisation, il saura flâner un peu en ville et être de retour pour le souper. Passer à l’épicerie ne nécessitera que quelques minutes et dévaliser le kiosque de revues pour Nadia ne prendra qu’un instant ; il aura l’occasion de traîner à la librairie et même de reluquer les nouveautés au magasin de hobbies. Perdu dans la liste de ses projets, il négocie chaque virage sans trop prêter attention aux alentours. Il a fait ce chemin des centaines de fois. Enfant, il a fait la route jusqu’au lac sur la banquette arrière du Jeep de son père, le nez collé à la vitre. Depuis qu’il peut conduire, il a appris à prévoir les nids de poules et les rochers saillants du sol par endroits. Il reconnaîtrait chaque mètre de cette route entre mille.

L’horloge du tableau de bord marque tout juste 10h08 lorsque la camionnette émerge des vallons boisés et vire sur le rang longeant une série de pâturages déserts. Un soupir de soulagement éclipse le fil de ses souvenirs. Il est presque arrivé à la grande route. À peine une minute et il sera en vue de la maison du vieux Gerry. Il n’a jamais cru un jour être soulagé d’en voir la silhouette inclinée.

Un pli vient barrer le front d’Alex lorsqu’il remarque que le camion du vieux renard n’est pas stationné devant la cambuse. Son plus proche voisin est absent, sûrement parti en ville pour renouveler sa réserve de bière. Ennuyé, il ralentit en approchant de l’entrée. Il a espéré trouver Gerry chez lui afin de lui emprunter quelques litres d’essence. Il sait que l’ermite ne lui tiendra pas rigueur s’il se sert en son absence mais Alex hésite tout de même. L’idée de s’engager sur a propriété de Gerry Beaubien en son absence n’a rien pour lui plaire. Il lorgne sans enthousiasme la jauge de la camionnette. Il n’a pas réellement le choix. Il roule déjà sur des vapeurs.

Il a toujours trouvé le vieux filou un peu bizarre. Enfant, il en avait même une peur bleue. Il restait caché dans la voiture chaque fois que son père arrêtait saluer le reclus, sur le chemin du chalet. Même à présent, ses conversations avec l’ogre de son enfance se limitent souvent à quelques phrases échangées à travers la vitre ouverte de la portière.

Le terrain devant la maison est tel qu’il l’a toujours connu, un capharnaüm de ferraille et de pneus épars où trônent les carcasses de vieilles voitures rongées par la rouille. La porte du grand garage fait de tôle situé près du chemin est toujours ouverte sur un fouillis de bouteilles vides, de boîtes de carton et de meubles brisés. Un hangar de fortune appuyé contre un de ses murs n’a rien à envier au reste de cette décharge. La clôture qui encercle les lieux est en manque flagrant de soins. L’herbe sèche qui sort des gouttières et qui pousse sur le toit porte à croire que la propriété est abandonnée. La seule chose qui ait changé depuis son enfance est le petit poulailler situé derrière. Il s’est effondré voilà quatre ans de ça. Poussé par son père, Alex a offert un coup de pouce pour le réparer mais le vieux solitaire a refusé. Lui n’a pas insisté. Il remarque que les ruines sont toujours au même endroit et se demande s’il a bien fait.

Le silence qui frappe les lieux lorsqu’il coupe le moteur tranche drastiquement avec les trilles sifflants du système de son. La musique s’éteint d’un coup, abandonnant le duo de chanteurs en plein milieu d’un mot. Alex récupère son téléphone et vérifie le signal avant de le mettre dans sa poche. Il songe en ouvrant la portière qu’il ne peut s’imaginer vivre en permanence hors de portée du réseau. Passer deux semaines au chalet a son charme mais c’est là la limite de sa fortitude.

Debout près de la portière ouverte, une main sur la tête, il se laisse un moment pour considérer ses options. Il se souvient que Gerry garde toujours quelques bidons d’essence dans le hangar et que la porte n’en est jamais verrouillée. Il hésite pourtant.

Il sait que l’homme partage cet idéal rural voulant qu’on ne peut laisser son prochain dans le besoin, cet esprit de confiance qui pousse les gens à partir sans barrer leurs portes. L’ermite lui a souvent répété qu’il préférait qu’Alex se serve en son absence que de savoir qu’il a dû rouler trente kilomètres de plus simplement pour acheter un paquet de cigarettes ou une pinte de lait. Pour autant qu’Alex retourne éventuellement ce qu’il a emprunté, le reste l’importe peu. Fils de la ville, lui a plus de difficulté avec le concept. S’insinuer ainsi dans la vie privée d’autrui fait vibrer en lui une alarme silencieuse. Il préfère de loin que chacun reste chez soi. Il a bien succombé quelques fois à la facilité au fil des ans mais il n’en a jamais fait une habitude.

– Allez, je n’ai pas le choix. »

Il ferme la portière avec bruit. Pas un souffle de vent ne vient faire danser les foins sauvages qui ont repris possession de la cour. Rien ne bouge à la fenêtre. La chaleur qui émane de la camionnette est intolérable. Le soleil n’est guère plus clément.

L’entrée du hangar est effectivement déverrouillée. La poussière vole à l’intérieur lorsqu’il en pousse le battant. Il attend sur le seuil que celle-ci retombe, fouillant l’unique pièce du regard à la recherche d’un jerrican. La remise est sombre. Une forte odeur d’humidité flotte dans l’air surchauffé. Mis à part la lumière qui se déverse depuis la porte, seule une fenêtre dissimulée derrière un rideau de fortune lui permet d’inspecter l’espace encombré. Il devine quelques photographies encadrées accrochées au mur, un véritable arsenal d’outils tachés de rouille. Une vieille tondeuse à laquelle manque une roue ainsi que deux bicyclettes partiellement démontées occupent sinon presque toute la place.

Alex fait un pas dans les ombres pour se couper du jour. L’odeur rance l’empêche d’aller plus loin. Gerry doit avoir oublié de la nourriture quelque part ici ou peut-être un de ses chats a-t-il laissé la carcasse d’une petite bête derrière ce capharnaüm. Une main sur le nez, il repère heureusement quatre bidons rangés sous l’établi. Il en ramasse un à demi rempli et sort sans traîner en fermant la porte du pied.

Zigzagant jusqu’à la camionnette entre la ferraille et les pneus abandonnés aux éléments, il songe qu’il n’a justement pas encore vu les chasseurs du vieux Gerry. Ses chats sont sans doute les seuls êtres vivants capables de cohabiter avec l’ermite. La plupart sont aussi amochés que lui, mités jusqu’aux os, pleins de nœuds et de mauvais poils. L’été, il n’est pas rare d’en voir quatre ou cinq paresser au soleil. Alex en a déjà vu une douzaine. Il doute que Gerry lui-même connaisse le nombre exact de ses pensionnaires.

Il pose le jerrican et hésite une dernière fois. La maison en ruine semble le juger. Il anticipe déjà le moment de revenir rendre l’essence au vieil homme. Un coup d’œil au tableau de bord lui rappelle qu’il n’a malheureusement pas d’autres options.

Une fois l’opération achevée, il se penche par la fenêtre du passager et ouvre le coffre à gants. Il écarte à tâtons une lampe de poche et ramasse le bloc note qu’il laisse là en permanence. Il griffonne un court message, espérant que le reclus saura le lire, puis gagne le porche non sans une certaine appréhension. Rongé par l’impression ridicule qu’il agit en voleur, Alex coince la note près de la poignée, dans la fente de la porte. Après un regard vers la route pour s’assurer de ne voir venir personne, il recule prudemment, se retourne et s’éloigne en catimini.

Sitôt assis dans son véhicule, il démarre et s’empresse d’embrayer la marche arrière. Pas un chat ne remue dans son rétroviseur tandis qu’il s’éloigne. Les félins doivent tous être cachés quelque part, à l’ombre.

À sa place sur le tableau de bord, son téléphone communique une nouvelle liste de lecture au système de son. Le tempo bondissant d’un morceau récent couvre presque le bruit du moteur rassasié.

Huit kilomètres plus loin, il retrouve avec plaisir de l’asphalte sous ses roues lorsqu’il rejoint le rang Saguenay qui se transforme plus loin en rue Principale. Dix minutes de plus et il sera en vue de la vraie route. Un peu plus calmes, ses pensées reviennent à des sujets plus sobres. Il se souvient du temps où on trouvait toujours une station service au village. Elle n’avait guère a envier à qui que ce soit mais on pouvait au moins y faire le plein ou y acheter des jujubes ou des cigarettes. Les quelques habitants du village doivent maintenant rouler presque une demi-heure depuis le village pour trouver un poste d’essence, à St-Raymond.

En approchant de la vraie ville, Alex remarque un véhicule familier arriver en sens inverse. La vieille voiture de son voisin dévale la route sinon tranquille, trainant derrière elle un écran de fumée opaque. Gerry le croise en envoyant la main et Alex lui répond de même. Il considère s’arrêter ou même faire demi-tour pour rattraper le vieil homme mais il s’abstient. À quoi bon. À St-Raymond, il paye l’essence directement à la pompe avec sa carte de crédit et prend la route de Québec sans s’attarder. Il a l’intention d’éviter l’autoroute sûrement bondée au profit de voies moins fréquentées. Faire de la vitesse sur les routes secondaires lui permettra d’éviter le plus gros du trafic.

Les pièces musicales s’alternent à tue-tête, déchirant la forêt sur son passage. Coupant à travers les bois par des pistes peu connues du commun des mortels, il évite Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier en traversant les rues résidentielles de Fossambault-sur-le-Lac. Il emprunte la route Montcalm et rejoint Québec en faisant un détour par Valcartier. Il compose sans ennui avec le kilométrage supplémentaire en gardant le pied au plancher. Il sait que seuls les locaux passent par ici. La route est à lui seul et il est loin de s’en plaindre. D’humeur asociale après son passage forcé chez le vieux Gerry, il préfère s’isoler sur ces chemins déserts.

Ainsi perdu dans ses pensées, Alex remarque à peine l’activité accrue près de la base militaire. Il contourne les soldats installés sur le bord de la route, reléguant leur présence sur le compte de quelque manœuvre. S’il avait seulement tourné la tête, il eut vu l’air alarmé de l’homme chargé de veiller au trafic. Peut-être alors eut-il remarqué l’aura de panique nimbant les jeunes guerriers. Peut-être eut-il remarqué qu’ils édifiaient un barrage, que celui-ci était tourné face à la ville.

 

(Extrait du roman « le Souffle Jaune »)