Apocalypses Laurentiennes 17/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

La fuite

Nous nous ruâmes à l’extérieur pour la troisième fois de la nuit, emportant cette fois en hâte sacs, lampes et les restes du vieux grimoire. Nous courûmes longtemps sans nous retourner, traversant les buissons sans nous arrêter, tentant tant bien que mal de ne pas trop nous éloigner du sentier. La pluie incessante avait rendu le sol boueux et glissant. La pénombre était totale sous le couvert des arbres aussi ne nous fallut-il pas beaucoup de temps pour nous égarer.

Même avec nos torches, nous perdîmes vite la trace les uns des autres et nous nous retrouvâmes divisés en trois groupes. Après avoir marché un moment seul je retrouvai rapidement Max et Simon sur le sentier, abrités près d’un très grand pin. Plus loin devant nous, solitaire, Charles cherchait désespérément à situer quelqu’un sans oser élever la voix. Nous croyions que Émile et Zacharie étaient ensemble, quelque part sur notre droite.

Le lourd rideau de pluie étouffa sans doute les premiers cris de Zach. Comme il avait déjà l’oreille tendue en quête de nos voix, seul Charles entendit son appel. Il se mit à courir dans cette direction, son jacket remonté sur sa tête pour se protéger de l’averse.

Devant, les plaintes du pauvre Zach se muèrent rapidement en hurlements terrorisés.

Simon entendit ses aboiements et nous nous précipitâmes à sa suite sans songer au danger. Je me souviens d’une course folle, frénétique, de branches mouillées accrochant nos manteaux et de racines traîtres cherchant à nous faire trébucher. L’horreur et l’empressement de ces hurlements me glacèrent le sang. Nous trébuchâmes presque sur Charles et nous gagnâmes la scène tous ensemble. Nous étions si bouleversés par l’effroi que nous fûmes incapables d’échanger le moindre mot.

Les cris cessèrent d’un coup. Nous nous regardâmes angoissés à l’idée de la signification morbide de cet arrêt soudain. L’importance du danger était bien réelle. Quelle qu’elle soit, cette chose possédait le pouvoir d’affecter le monde de la matière. Charles ne comprit qu’alors que nous jouions ici avec plus que notre équilibre mental. Nous jouions notre vie. Il y eut un bruit sec puis le hurlement reprit en se rapprochant rapidement. À peine soulagé, je priai Max de me passer sa lampe.

Je sus instinctivement que la chose inhumaine avait quitté les bois un moment à peine avant que Zacharie apparaisse. Je crois que c’est cette certitude qui me permit de traverser le reste de la nuit sans perdre la raison. L’ange cyclope n’était plus parmi nous. Je ressentis un étrange silence, un sentiment inconnu que je décrirai maladroitement comme une paix sèche et tiède. Ce fut presque comme si toute l’humidité qui nimbait ces bois s’était retirée d’un coup. Le phénomène ne persista que le temps d’un souffle. L’instant suivant les buissons remuèrent devant nous et Zacharie en émergea en courant. Le pauvre ne nous vit même pas. De nombreuses égratignures lacéraient son visage et ses avant-bras. Ses yeux étaient brumeux. Il s’écrasa presque dans nos bras, passant à deux doigts de renverser Simon en le bousculant. Dément, il se débattit, griffa, hurla. Max tenta de le restreindre en le plaquant au sol. Simon attrapa ses jambes et me cria de venir à son aide. Je ne l’entendis pas. Rassuré par le départ de la présence maléfique, je m’étais avancé de l’autre côté des arbustes et y avait fait une découverte des plus macabres. Je n’avais d’œil que pour la forme brisée éparpillée derrière, à quelques pas de moi.

Ma lumière accrocha d’abord une étrange guirlande rosée qui pendait au branchage d’un chêne sans feuilles. Le gros cordon ruisselant de pluie semblait empêtré dans quelque bout de tissu lacéré. Une part de mon esprit prit étrangement note que les branches de l’arbre étaient tournées vers le haut d’étrange façon. J’écartai le faisceau de ma lampe. Plus près, quelques morceaux de matière jaunâtre reluirent lorsque le mouvement les attrapa. Je fis encore quelques pas, soudain insensible au dénouement de la lutte jouée derrière moi. Mon soulier s’enfonça dans quelque chose de tendre aussi braquai-je précipitamment ma torche à mes pieds. Il me fallut un moment avant de réaliser sur quoi je venais de marcher. À demi embourbées dans la vase, les ruines déchiquetées de ce que crois avoir été la cuisse du jeune Émile saillaient de chaque côté de ma semelle. La pluie avait déjà lavé une bonne partie du sang. L’os de sa jambe avait disparu, extrait avec violence de son carcan de chair. Je relevai les yeux. Tout autour de moi des fragments de corps humain maculaient cette partie de la forêt, la plupart embrochés à l’extrémité d’autant de petits épieux, mille branches et branchettes toutes retournées anormalement vers les cieux.

Grands Dieux, Benoît. Tu ne peux savoir à quel point il m’en coûte de me remémorer ces images horribles. Max est un homme béni. Le don d’oubli est parfois salvateur.

Je reculai, horrifié, et percutai Simon. Je n’avais pas entendu les cris s’éteindre dans mon dos. Zacharie s’était tut. Max et Charles étaient toujours avec lui. Seul Simon et moi avons vu le spectacle immonde qu’était devenu Émile. Nous deux et Zach.

Nous nous enfuîmes à toutes jambes transportant à demi un Zach pratiquement catatonique. Max et le Français n’eurent pas besoin de regarder la scène, l’expression dépassée de Simon et moi suffit à les motiver. Je ne sais combien de temps dura notre fuite mais au bout d’un long moment nous débouchâmes à nouveau sur la piste bordée de roches.

Écrasés les uns sur les autres, nous ne reprîmes notre souffle qu’une minute avant de continuer à avancer. Bien que personne n’osa alors formuler cette crainte à voix haute, je sais que chacun d’entre nous songeait avec horreur à la possibilité de retrouver au bout de ce chemin la clairière et sa cabane damnée. Nous cherchâmes la boussole inutilement avant de conclure qu’Émile l’avait vraisemblablement ramassée lors de notre sortie précipitée. Notre angoisse devint totale. Sans boussole comment savoir dans cette tempête si nous ne revenions pas sur nos pas vers la gueule de ce loup invisible ?

Nous marchâmes des heures dans la tourmente et les ténèbres, harcelés de toute part par les illusions et les provocations des esprits naturels. Revenus en masse combler le vide laissé par le Révélateur, ces lutins cherchèrent à se nourrir de notre peur. Nos consciences à vif nous avaient laissés sensibles à leurs jeux malicieux. Nous dûmes maintes fois ignorer les appels lointains de notre ami disparu ou chercher notre courage devant les mouvements inexpliqués repérés partout autour de nous. J’intimai seulement aux miens de poursuivre leur chemin sans prêter attention à ces manifestations. J’ignore comment nous sommes restés sains d’esprit.

La pluie cessa avant le matin. Quelques minutes à peine après la fin des averses, le chant d’un merle accrocha l’oreille de Simon qui nous fit remarquer l’apparition de ce chanteur matinal, signe que le soleil se lèverait bientôt. Nous pressâmes le pas, exigeant encore un peu d’efforts à nos muscles meurtris. À une centaine de pas de là, je fus surpris lorsque le sentier s’ouvrit soudainement sur une route de terre accidentée. Nous nous écroulâmes à même le sol, pleurant de joie et de délivrance. Nous reprîmes tous notre souffle et nous aurions dormi à même le sol détrempé si ce n’eut été de la chose inconnue restée derrière.

Je me souviens que Zach a alors relevé le menton pour la première fois depuis le début de notre course sur ce sentier réclamé par les bois. Il parut alors prendre une mesure prudente du monde extérieur. Il chercha autour de lui, peut-être pour Émile, puis il rabaissa seulement la tête sans formuler le moindre commentaire.

C’est encore Simon qui remarqua le premier une couleur cyan gagner le ciel. Le monde nous apparut plus clair maintenant que nous étions enfin libérés de la voûte étouffante des arbres. Nous avions atteint l’aube. Repérant la position du soleil en se fiant à l’aura de lumière qui gagnait déjà l’horizon, nous pûmes nous orienter et chercher à rejoindre la civilisation. Tonte tenta bien de faire parler le pauvre Zach à quelques reprises mais sans succès.

Moins d’une heure après que le soleil ait percé la cime des arbres, Simon qui marchait en tête repéra une voiture stationnée au bord de la route. Quelle ne fut pas notre surprise de constater que cette vieille Pontiac était nulle autre que la voiture du père de Max. Nous courûmes jusque là, portés par un regain de vie insoupçonné.

La suite est facile à deviner. Nous avons convenu de garder le silence. L’occulte doit rester du domaine de l’occulte. Charles, Simon et Max n’ont pas eu besoin d’être encouragés. Tu me connais suffisamment pour savoir que j’ai su convaincre Zach de se taire. Il ne se souvenait de toute façon de presque rien. Ça a été facile de lui faire croire que nous avions simplement abusé des bonnes choses de la vie. L’excès de drogue explique sûrement suffisamment les terribles terreurs nocturnes qu’il endure depuis.

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Affaires courantes

Steampunk Exposition 2017

 

Notre passage au
Grand Canadian Steampunk Exposition

C’est épuisés mais heureux comme des boulons dans l’huile que Guylaine et moi rentrons du Grand Canadian Steampunk Exposition 2017, à Niagara-on-the-Lake, en Ontario. Ce fut une expérience unique en son genre, une explosion de douce folie qui nous a conquis tous les deux.
Comprenez d’abord que toute l’affaire est beaucoup plus intime que ce à quoi je m’étais attendu en premier lieu. Le site enchanteur de Fort George est assez vaste pour que les quelques centaines de visiteurs s’y sentent totalement à leur aise. On ne se marche pas sur les pieds, loin de là! Quelques bâtiments de bois cernent un vaste espace dégagé où on a monté des pavillons de taille variée. Vendeurs de trésors, marchands de victuailles et expositions étranges occupent plusieurs petites tentes qui entourent le grand chapiteau dressé au centre de la cour.
L’organisation est souple, ses organisateurs et bénévoles sont adorables. On comprend rapidement que tous sont fort excités de nous livrer le meilleur d’eux-mêmes. Je crois que la passion débordante de tout ce beau petit monde y est pour beaucoup dans le grand succès de l’entreprise.

Vendredi soir fut une expérience explosive. Afin de débuter en beauté et de rencontrer de près les acteurs principaux de ce festival de l’étrange, nous avons choisi de participer à un événement d’introduction exclusif, un petit cocktail d’accueil au parfum de meurtre et mystère, the Perforated Messenger. Quelques-uns des artistes de la fin de semaine étaient sur place. Nous y avons fait de très belles rencontres.
Sous le chapiteau, des acrobates introduisent la soirée en exécutant un numéro de voltige. Les organisateurs nous livrent ensuite un très court mot de bienvenue. On commente la chaleur puissante. On rit un peu.
Punch Drunk Cabaret entre ensuite sur scène. Le trio de l’Alberta nous livre un rockabilly puissant et endiablé. Leur énergie est impressionnante. Je bondis sur ma chaise au son de la contrebasse, me dandine avec joie au son de Beard of Bees, leur succès le plus connu par ici. Malgré ce tourbillon de notes l’audience est un peu timide. Certains dansent vers l’arrière mais on hésite à conquérir l’avant du parterre.
À mon plus grand plaisir apparaît ensuite sur scène une créature au visage couvert de tentacules, le crooner HP Lovebox, un des personnages du délicieux Tom Baker. Le Grand Ancien nous chante quelques pièces connues remaniées avec art. Imaginez mon sourire!


C’est ensuite au tour du Professor Elemental de faire bouger la salle. La superstar du monde steampunk est en grande forme. Il chante pour nous plusieurs de ses succès : All in together, Inn at the end of time, Fighting Trousers. Tout le monde danse, saute et chante. À un point de sa prestation, il descend dans la foule et improvise ses vers en interagissant avec le public. Il nous livre même un court hiphop à mon sujet, me donnant des conseils afin de me trouver un éditeur.

 

C’est sous un soleil puissant que nous avons passé la journée de samedi. Malgré la température presque trop clémente pour nos costumes élaborés, nous avons accumulé beaucoup de merveilleux souvenirs. Je soulignerai seulement deux de mes coups de cœur :
Le premier est le Batfrog Habitat monté sur place par les membres de Frenchy and the Punk. Cet oasis de paix et de fraicheur rappelait une tente chamanique et offrait une pause spirituelle dans la pénombre et la tranquillité.
Le second est le Hullaballoo An Anomalous Revue, un spectacle de variété mariant habilement magie, danse et musique. Nous avons bien rit. J’ai été impressionné par le son unique des Vaudevillians, un trio de musiciens qui évoque avec brio les années de la prohibition. La dextérité de la dame qui joue de la planche à laver nous a laissé sans mot.

Le spectacle de samedi soir était survolté. La petite foule de joyeux énergumènes était belle à voir. Des amateurs de steampunk de six à quatrevingt-six ans se sont rassemblés sous le grand chapiteau après une journée digne d’une canicule.
Frenchy and the Punk ont ouvert la soirée avec leur belle énergie. L’audience s’est vite massée sur le parterre pour danser et chanter au son des pièces rythmées. Ils nous ont livré plusieurs succès (Don’t fear the rabbit, Steampunk Pixie, etc.) et ont épaté tout le monde avec un double solo de percussions à couper le souffle.
C’est enfin au tour de Abney Park de monter sur les planches. Très attendus par la communauté, ces incontournables du monde steampunk sont des artistes à la renommée internationale. Ils sont sept sur scène, alliant avec art les cuivres, le violon, le clavier. Le bassiste et le guitariste sont en feu. Captain Robert, le leader de la bande, mène son équipage avec brio. Ils ont joué plusieurs de mes pièces favorites dont Throw them overbord et Two Elixirs. La foule est en délire. On danse et crie beaucoup.


Après le spectacle, en fin de soirée, on prie les plus jeunes d’aller au lit et on annonce le début imminent du Starlight Speakeasy, une prestation aux sujets plus matures. On peut y déguster des prestations des Vaudevillians qui reviennent avec des chansons aux textes grivois. Little Mae nous fait danser le charleston. Tom Baker et sa marionnette Hugo nous livrent un numéro de ventriloque peu ordinaire.

 

La chaleur ne nous a laissé aucun répit dimanche. J’ai opté pour un costume plus léger, laissant de côté mon long manteau de toile noire et mon magnifique veston cousu d’engrenages. Guylaine s’est armée d’un éventail et d’un parasol de dentelle.
Après avoir assisté au Compliment Duelling, une série de joutes des plus civilisées, nous avons participé au Western Tea Duelling avec la délicieuse Madame Askew. Je suis fier de vous annoncer que je fus nommé le champion du jour! Mon biscuit imbibé de thé ne s’est pas brisé malgré mes tactiques cavalières de déstabiliser mon adversaire.
En après-midi, nous avons participé à la course de théières motorisées, the Splendid Teapot Racing. La compétition fut rude. Soudoyer les juges est de mise si on veut avoir une chance de triompher. Je suis fier de vous annoncer que notre bolide, Velvet and Lace, a remporté le premier prix avec son apparence à couper le souffle. Quel honneur!

En fin de journée, nous disons à la prochaine à Fort George et au du Grand Canadian Steampunk Exposition avec la ferme intention de revenir l’année prochaine. Notre seul regret est de n’avoir pas eu le temps de tout voir (steampunk lego, steampunk art, history of flight, etc). Et je n’ai pas parlé de la démonstration d’oiseaux de proie, du duel d’art où chacun n’a que quinze minutes pour produire son œuvre, du spectacle aérien d’authentiques avions anciens ou des nombreuses présentations thématiques.

 

Nous avons hâte à l’année prochaine !

 

Apocalypses Laurentiennes 16/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

Folie et obsession

Longtemps après minuit, peu satisfaits des trésors repêchés des abysses, nous commençâmes à entrevoir la possibilité de redescendre cette nuit dans la cave. Quelle folie. Que d’insouciance. La plus grande part de notre peur était passée et l’idée de squatter le reste de la nuit ici sans vivre plus d’aventures nous parut ridicule. Septiques, Émile et Zach avaient définitivement mis notre trouble sur le compte des ombres, convaincus qu’un bruit suspect avait décuplé nos craintes et nous avait poussés à fuir le sous-sol. Il fut décidé que Tonte et Zacharie seraient cette fois de la partie. Comme rien ne l’aurait fait redescendre, Max se proposa pour rester en poste au sommet de l’échelle. Émile choisit de rester avec lui.

L’eau n’était pas revenue. Nous retrouvâmes le manteau de Simon là où il l’avait laissé, accroché au guidon de la vieille bicyclette. La porte maudite était refermée et, mis à part une légère odeur de cendres mouillées et les restes éparpillés de la barricade, aucun signe de nos mésaventures n’était apparent. Le Français me désigna de sa lampe une des planches couvertes de glyphes et je vis avec surprise que les traces brûlées étaient disparues. Les runes enchantées étaient intactes.

Je me retournai pour en faire la remarque à Simon lorsqu’un grand coup résonna contre la porte de la seconde cave. Nous sursautâmes tous. Le pan de bois vibra dangereusement mais tint bon. Nous restâmes pétrifiés. Ce qui venait de frapper contre ces planches possédait une force considérable. Une colère animale emplit la pièce. Charles s’élança vers la sortie. Au même moment un second assaut fit voler la porte en éclats. Quelque chose d’invisible traversa l’espace entre Simon et moi en entraînant une forte odeur de décomposition et de sel marin. Cette présence vint saisir le Français avant que celui-ci n’ait le temps de s’accrocher aux barreaux de l’échelle. Elle le souleva de terre puis le projeta contre le mur.

Zacharie hurla. Je crois que c’est ce qui attira l’attention de cette chose. Je la vis presque se retourner sur elle-même pour lui faire face et je sus m’interposer entre eux avant qu’elle ne l’atteigne. Inconscient de se trouver face à un adversaire plus dangereux que le pauvre Tonte, l’être n’hésita qu’un instant avant de chercher à me frapper. Au même moment, je libérai sur lui un éclair cinglant de ma volonté. La chose vacilla à peine mais ce fut suffisant pour la déstabiliser. Je sus esquiver son attaque de peu. Simon profita de la diversion pour attraper Zach et le pousser vers l’échelle. En un clin d’œil Tonte fut sur leurs talons.

Je m’interposai une nouvelle fois entre la chose et eux, les mains tendues devant moi, les doigts crispés en un signe protecteur, mon esprit dressé au secours de mon armure lumineuse. Je sentis la présence se gonfler de sentiments noirs et bouillonner à la façon d’un nuage tempétueux. Aidés par les autres, Zach et Tonte parvinrent à grimper avant que l’esprit malin ne trouve le courage d’attaquer à nouveau. Cette fois je ne le vis pas approcher. Je sentis seulement sa vie mouillée se presser contre moi. J’eus froid. Je fus soulevé et ballotté. Le monde s’éloigna de moi. Mes sens se brouillèrent.

Passer la plus grande partie de ma vie à me pencher sur les secrets de l’occulte me sauva sans doute d’une fin tragique. Je ne serais sans doute plus ici pour écrire ces mots sinon. Toutes ces années à fortifier ma cognition et à aiguiser mon esprit me permirent de résister à mon agresseur. Aux limites de l’inconscience, je forçai mon âme à se rebeller. J’inscrivis de force mon aura de pensées lumineuses en ce monde et la fit se gonfler de pouvoir. Elle s’hérissa de pointes, se couvrit de lames tourbillonnantes. Je l’alimentai en esprit jusqu’à la faire exploser, déversant autour de moi une énergie blanche et pure. Mes efforts conjugués aux incantations psalmodiées par Max surent intimider celui que je crois pouvoir nommer Awaë Wargdjan et le repousser vers ses domaines. Je retombai lourdement sur le sol, fort étourdi.

L’entité avait été momentanément chassée.

Nous détalâmes. Je me souviens à peine avoir jeté un œil terrorisé vers la baignoire, au rez-de-chaussée. Ai-je imaginé une forme remuant sous la surface de l’eau ? Ai-je réellement vu des cheveux flotter à la lumière de nos torches ? Tu comprendras que je ne me suis pas attardé pour vérifier.

 

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La Fuite

Apocalypses Laurentiennes 15/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

Awaë Wargdjan

Nous restâmes dehors un moment, jusqu’à ce que le froid et la pluie nous incitent doucement à braver notre peur. C’est fou comme notre poignée de jeunes déments s’abreuvait alors de dangers. Quitte à se bâtir des mensonges éhontés afin de tromper notre sens de la vérité, nous finîmes par considérer l’impensable. Sans preuves, la présence surnaturelle devint peut-être aux yeux des autres un possible concours de circonstances. Simon souligna que nous avions laissé nos sacs, la nourriture et la drogue à l’intérieur et comme notre ami aurait joué sa vie dix fois pour son bag de pot il fut le premier à suggérer de retourner à l’intérieur ne serait-ce que pour chercher nos affaires, sans même compter que son manteau et sa canne étaient restés au sous-sol. On mentionna bientôt les clés de la voiture et le sort fut joué.

Nous rentrâmes donc au sec, résolus de ramasser en hâte nos effets puis de fuir le lieu maudit. À l’intérieur la chaleur sèche nous convint toutefois d’attendre un peu que ne passe le plus gros de l’orage. Finalement, grelottant et transis de froid, nous avons tous décidés de rester au sec jusqu’à l’aube en se promettant de ne pas fermer l’œil de la nuit. Je crois qu’il n’était même pas encore 23h00.

Oui tu as raison. Nous étions fous, jeunes et fous.

Trois joints plus tard, je m’assis à table avec Maximilien pour tenter de mettre en ordre les restes ruinés des pages récupérées à la cave. Consultant à l’occasion l’ouvrage, je classai les fragments de mon mieux pour y trouver un indice tant à la nature du rituel accomplit ici par Beaubonhomme. Durant ce temps, les autres cherchaient un peu de courage dans les méandres d’une partie de carte insipide tout en jetant vers nous des coups d’œil accusateurs. Je sais qu’ils auraient de loin préféré que nous laissions tomber le sujet. La paix qui nous entourait n’était qu’illusion. Chacun de nous pouvait entendre nos cœurs s’affoler de concert à chaque bruit suspect. Ils avaient beau chercher à nier notre expérience dans la cave et rationaliser toute l’affaire, ils n’étaient pas totalement dupe.

Le peu que j’appris de ces nouveaux extraits m’aida à confirmer certaines de mes hypothèses. J’y découvris nombre de témoignages hachurés rapportant autant de voyages fantastiques. Je relus chaque extrait trois fois à la recherche de plus de pistes. L’ouvrage avait vraisemblablement été écrit par un homme d’Église ou encore quelqu’un qui avait gravité longtemps dans l’entourage de celle-ci. Certains indices me laissent croire qu’il s’agissait probablement d’un Anglais venu se mêler aux prêtres de la Nouvelle-France. Il était sans doute un jeune missionnaire jésuite aux comportements discutables poussé par sa congrégation à partir prêcher chez les peuplades autochtones de la région au tout début des colonies. Max suggéra qu’il s’agissait possiblement d’un martyr ayant en fait truqué son décès pour éviter de retourner dans le monde en portant avec lui le poids de ses robes noires. Peut-être était-ce sa façon de référer à sa mort et à sa vie passée qui nous a fait parler ainsi, je ne sais pas. Ce sont avant tout des impressions. L’auteur avait vraisemblablement rédigé cette bible à la fin de sa vie, après être rentré en Europe. Je crois qu’une vague référence à la campagne anglaise nous poussa à tirer ces conclusions. Son discours métaphysique puisait selon ses propres dires autant dans la tradition occulte occidentale et les mystères d’Orient que dans les secrets naturels des peuples méconnus du Nouveau Monde.

Qui qu’il ait été, ce magicien était un génie dément.

L’essentiel du récit référait à une série de sept visions, sept révélations livrées à l’auteur par ce qu’il nommait tantôt un ange, tantôt un ancien dieu païen. Ces aventures fantastiques auraient toutes eu lieu dans sa jeunesse, ici en Amérique, avant qu’il n’ait atteint l’âge symbolique attribué au Christ, trente-trois ans. Le messager divin semblait être apparenté aux esprits amérindiens invoqués par les shamans animistes bien que l’écrivain laissait supposer que les sauvages chez qui ont l’avait envoyé craignaient ceux qui vouaient un culte à cette déité oubliée. La relation entre l’homme et l’esprit revêtait divers visages tout au fil du texte. Parfois, l’ange le cajolait et le reprenait tel un jeune enfant. Ils riaient ensemble et plaisantaient au sujet du pape et des cardinaux. À d’autres moments, l’être menaçait le dévot de l’emmener avec lui jusqu’aux confins du monde et de le laisser là à trembler de démence. Je me souviens qu’un passage particulièrement impressionnant décrivait comment Awaë Wargdjan, le Révélateur, brisa à mains nues les deux poignets de son témoin afin de le punir d’avoir osé toucher la connaissance sans attendre son accord. Malgré ces écarts, le sorcier jésuite paraissait apprécier ou même admirer la chose. Il affirmait que la créature immatérielle lui avait enseigné comment percer les brumes du temps et de l’espace et qu’elle lui avait révélé encore bien d’autres mystères.

Il y était souvent fait mention du monolithe et une grande part des révélations offertes par Awaë Wargdjan avaient débutées ou s’étaient achevées près de cette grande pierre levée. Je ne peux affirmer avec certitude qu’il s’agissait bien du même objet mais je crois pouvoir en soulever le doute raisonnable.

À l’opposé, il n’y était nulle part question de la statuette. J’eus beau chercher, je ne trouvai nulle trace de l’illustration repérée plus tôt sur le pilier de pierre. Les pages correspondantes avaient fort possiblement été oubliées en bas. Nous n’avions récupéré qu’une petite partie des feuilles, laquelle était à présent à peine lisible. Des recherches ultérieures me confirmèrent toutefois qu’il s’agissait bien du Révélateur. Tu pourras lire toi-même cette brève référence dans Cultes des Sorcières de l’occultiste français Yvon Delettre au début du chapitre sur les cultes autochtones (demande à Klauss). Prépare-toi à une surprise. Tu remarqueras sûrement qu’il n’y est toutefois nulle part question d’une idole ou du monolithe.

Mais nous ne pouvions en rester là.

 

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Folie et obsession

Apocalypses Laurentiennes 14/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

La Manifestation

Pauvre Ben. J’imagine ta tête en ce moment. Oui, sacré. Ce n’est pas parce qu’un lieu, un culte ou un rite n’est pas catholique qu’il est pour autant impie. Le sacré existait avant l’Eglise du Christ, que tu le veuilles ou non. Je crois que des hommes se sont agenouillés aux pieds de cette idole grotesque longtemps avant l’arrivée des blancs sur ces terres, peut-être même longtemps avant la venue de celui que tu nommes notre Sauveur. Le sacré dépasse les conceptions obtuses que s’en fait ton Eglise. Tu devras l’accepter bien assez tôt si tu choisis de te mêler à mes histoires. Nier les forces de ses adversaires ou négliger certains outils et pouvoirs mystiques par manque de foi est la meilleure façon de courir à sa perte. Je suis un sorcier confirmé et capable tandis que Max a déjà traversé avec moi les pires régions des enfers et pourtant je crains fort que nous n’aurons pas la force d’accomplir ce qui doit être fait alors crois-moi lorsque je te dis que le temps des doutes est passé. Un puritanisme catholique ne te servira ici en rien.

Je dis l’autel ancien. Plus encore que l’aspect usé de ses angles, une impression d’âge vénérable me pousse à étaler cette affirmation. Le lieu lui-même respirait le temps. Des époques oubliées et primaires avaient assisté à son édification puis à sa longue vie immobile. Je ne suis pas géologue mais je crois avoir déjà entendu dire que le dessin des Laurentides est formé par la limite du Bouclier Canadien, une gigantesque plaque de roche mère, un roc ancien et immuable. Et bien j’eus alors la ferme impression que cette massive pièce de granite en avait été tirée. La masse de pierre d’où émergeait ce pilier ne pouvait être autre chose qu’une part de ce bloc primordial. Les deux pieds sur les os du monde, je sus ressentir sa conscience remuer. Beaubonhomme n’avait pas taillé ce bloc, les adorateurs d’une foi disparue l’avaient fait. Avec le recul il me semble plus que probable que le clochard n’a fait que bâtir sa demeure directement au-dessus de ce site. Mes trois compagnons sont du même avis.

Apres nous être rapidement consultés, Simon suggéra de récupérer les pages et de monter rejoindre les autres dès que possible. Il s’agissait sans doute là des feuilles les plus précieuses d’un authentique grimoire et le jeune explorateur expliqua qu’il ne désirait pour rien au monde les laisser pourrir dans ce sous-sol humide. Bien que notre appétit de secrets occultes fût titillé grandement par cette proposition, Max et moi ne pûmes nous résoudre à satisfaire en ce sens nos instincts de pillards sans d’abord nous assurer de ne rien perturber en agissant ainsi. Le rappel de certaines histoires de malédictions égyptiennes et la promesse de rétributions karmiques déployées par ce monde pour compenser l’horreur d’un possible sacrilège suffirent à apaiser l’ardeur de notre ami. Beaubonhomme n’avait sûrement pas arraché les pages de ce grimoire pour en placarder cet autel sans avoir de bonnes raisons d’agir ainsi. Vu la nature première de l’ouvrage, Max suggéra qu’il s’agissait possiblement d’un rituel, d’une sorte de cérémonie d’invocation.

Je me souviens qu’un sentiment de malaise grandissant nous poussa toutefois à abréger notre conseil. Max affirme que nous entendîmes un ricanement mais ni Simon ni moi ne nous souvenons du moindre bruit. Une seule chose est certaine : nous ressentîmes tous trois un certain changement. Nous relevâmes lentement la tête et nous dévisageâmes en silence. Une peur froide et humide se glissa sur mes os. Même Simon qui n’a pas l’habitude de pressentir les forces invisibles se mit à trembler. Max et moi échangeâmes un regard et comprîmes que la même pensée venait de nous traverser : nous n’étions plus seuls.

Sans réfléchir nous nous ruâmes sur les pages et les arrachâmes en hâte. Le papier détrempé céda facilement, déchirant lâchement plus que décollant de la pierre. Plusieurs parts du texte furent abîmées au-delà de tout espoir de reconstitution dans notre empressement démentiel. Nombre de passages déjà rendus presque illisibles sous les attaques de cette eau poisseuse furent alors complètement ruinés.

De la porte, cherchant à comprendre la cause de notre soudain silence, Émile nous héla en balançant sa lumière à bout de bras. Le bruit nous fit tous sursauter. Max releva la tête et vit quelque chose. Je ne sais pas précisément ce qu’il entraperçut. Comme tu le sais peut-être, mes propres dons ne me montrent que rarement en images ce que mes sens irréels choisissent de me révéler. Je suis de ceux qui ressentent, qui vivent les phénomènes plutôt que de les percevoir autour de moi. Tout ce que je sais c’est que Max lâcha les pages récoltées jusqu’ici et se mit à hurler.

Ce fut notre signal. Le courage téméraire qui nous avait mené si loin fondit sous ce cri. Nous nous élançâmes vers la sortie, tous mus par un même réflexe de terreur. J’eus à peine le temps et la conscience de ramasser les pages jetées sur le sol. Devant l’abîme, Max bondit le premier au-dessus du trou en prenant appui sur les grands rochers et il sut s’accrocher de justesse au cadre de la porte. Il remonta dans la première pièce et aida ensuite Simon à grimper. Émile avait déjà disparu.

Je posai à mon tour le pied sur les rochers bordant la fosse et me précipitai au-dessus des ténèbres mais chargé comme je l’étais de paperasses détrempées je ne sus m’élancer avec suffisamment d’élan et manquai mon bond. Le pas de la porte me heurta en pleine poitrine. J’échappai plusieurs feuillets qui tourbillonnèrent sous moi vers l’inconnu. J’eus peine à me cramponner. Mes mains déjà pleines de secrets trop précieux pour être abandonnés refusèrent de laisser aller plus de trésors. Mes pieds battirent inutilement contre la pierre mouillée et je glissai invariablement vers l’arrière. Un froid étranger ressenti dans mon dos m’avertit que la chose invisible était près de moi, flottant sans problèmes là où la mort m’attendait avec stoïcisme. J’imaginai ses mains inhumaines frotter contre mon armure de lumière, incertaines, cherchant à rassembler le courage de percer cette défense inconnue. Je fus soulevé. Simon accrocha le premier mon bras et m’aida à remonter. Max fut sur ma carcasse l’instant suivant, les yeux hagards, une main dressée entre l’être et moi en un signe de protection mystique.

Sitôt eus-je roulé sur le plancher Max referma la porte et plaqua contre elle une des planches couvertes de glyphes. Nous vîmes tous avec horreur les lettres inconnues se mettre à noircir. Simon alla en hâte ramasser une seconde partie de la barricade mais avant qu’il n’ait fait deux pas pour revenir vers la porte les runes des deux madriers prirent feu. Il jeta sa planche en reculant. Au sol, les derniers morceaux de bois griffonnés se mirent à fumer. Je criai aux autres de foutre le camp et grimpai moi-même l’échelle en quelques gestes seulement.

Nous trouvâmes les trois autres entre le poêle et la porte d’entrée, incertains à l’idée de confronter à nouveau les torrents et les éclairs. Je crois que de nous voir nous ruer vers l’extérieur les convint d’affronter les éléments.

Sous les arbres, détrempé, je sus leur résumer la situation en quelques mots pourtant insuffisants. Nous avions trouvé un grand autel tapissé à l’aide des pages manquantes, un monolithe intriguant sur lequel reposait une sorte d’idole cyclope. Nous avions tout juste eu le temps de récupérer les feuilles collées sur une des faces avant que quelque chose n’entre dans la pièce et nous pousse à fuir. Charles, Zach et Émile nous inondèrent de questions au sujet de l’être invisible et je ne pus que me tourner vers Maximilien. Celui-ci ne sut expliquer ce qu’il avait vu. Sa mémoire semblait avoir déjà effacé cette vision infernale pour protéger son esprit fragile contre plus de dommages.

Tu n’es peut-être pas sans savoir qu’il ne s’agissait pas de la première occasion lors de laquelle la mémoire de Max le gardait de vérités trop horribles pour être vraies. Une de nos escapades nocturnes dans l’immeuble de la junkie l’avait marqué de la sorte. Depuis, un malaise indéfinissable semble s’emparer de lui chaque fois qu’il tente de chercher à se souvenir de cette nuit maudite. Il n’a jamais aimé en parler. Il pâlit, s’enferme alors dans un mutisme malsain. Comment lui en vouloir pour ces fugues et ces omissions ? J’y étais et je préfèrerais de loin avoir oublié ces images grotesques. Un an plus tard ces symptômes menaçaient de le reprendre.

Enfin. Je déclarai seulement que l’entité avait été froide, une chose humide et ancienne puis m’arrangeai pour faire bifurquer le sujet vers les pages.

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Awaë Wargdjan

Vikingar : Hraesvelg

 

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Hraesvelg

« Les géants sont nombreux et la plupart peuvent adopter diverses formes. Certains sont des monstres fantastiques mais tout de même possibles à affronter. Quelques uns sont toutefois si puissants qu’ils influencent des mondes entiers. Aucun mortel ne peut imaginer se mesurer à ces titans primordiaux. Hraesvelg est un de ces derniers.

« Son nom signifie l’avaleur de cadavres. Ce géant prend généralement la forme d’un aigle gigantesque. Il est assis aux limites du monde, sur le coin nord des cieux. Lorsqu’il prend son vol, il bât de ses ailes si fort qu’il créé des vents glacial qui souffle sur Hel, le monde des morts. Certains lui attribuent aussi les vents qui soufflent sur tous les mondes des hommes. »

Écrit pour Vikingar,
printemps 2017

Apocalypses Laurentiennes 13/18

Apocalypses Laurentiennes 

L’idole grotesque

Max venait de m’éviter une chute dangereuse.

Je tus toutefois mes remerciements, muet devant le spectacle inquiétant révélé par sa torche. La lumière réfléchie sur cette surface baignait les lieux de lueurs ondulantes. L’important ruissellement créé par l’ouverture de la porte agitait la nappe souterraine de milliers de rides clapotantes. L’effet mouvant conférait aux ombres animées des propriétés oppressantes. Nous étions au seuil d’un espace ouvert aussi vaste que le précédent. Plus loin, quelques piliers faits de grands madriers dissimulaient en partie l’unique attrait des lieux : un objet massif au contour perdu dans les ténèbres. La chose semblait située tout au fond, contre le mur. J’éclairai dans cette direction et crus deviner une sorte d’idole rebondie reposant sur un meuble bas. J’eus beau arquer ma lampe de tout côté, je ne pus me faire une idée précise de sa forme depuis notre perchoir.

J’attendis que presque toute l’eau à nos pieds se fût écoulée dans la pièce voisine avant de m’aventurer plus loin. Puisque la lumière de ma lampe ne pouvait percer la surface noire de ce nouveau bassin et que je ne pouvais par conséquent évaluer avec certitude sa profondeur, je choisis de me retourner pour descendre prudemment à reculons. On informa rapidement Tonte et Zacharie des récents développements puis je m’agenouillai sur le sol boueux.

Lorsque j’atteignis la surface miroir redevenue plus calme, le liquide froid s’insinua immédiatement sous la toile de mon soulier mouillé puis resserra sa présence glaciale autour de mes chevilles. Eus-je été seul je crois que ma crainte m’eut arrêté à ce point. J’aurais rebroussé chemin et aurais cherché à revoir mes plans auprès d’un bon feu. Je n’eus pas cette sagesse … Je sentis mes mollets puis mes genoux glisser sous l’eau, de plus en plus inquiet de ne pas avoir déjà trouvé le fond. Cette seconde salle était définitivement beaucoup plus profonde que la première. Le souvenir tout récent de la chose dissimulée dans la baignoire menaça de me chasser pour de bon, témoins ou pas. Je fus sur le point d’abandonner et de remonter vers les autres lorsque mon pied effleura quelque chose de solide. Je me retirai d’abord nerveusement avant de redescendre le plus lentement possible et d’assurer à tâtons la fermeté du sol. Le liquide douteux atteignait maintenant le centre de mon torse.

Sitôt mon pied posé avec plus d’assurance, je lâchai prudemment le pas de la porte pour m’avancer avec réticence vers le meuble et l’idole. Je fus immédiatement surpris par un mouvement soudain sous moi. J’eus à peine le temps de me retourner et d’attraper la jambe de Maximilien qui s’accrocha précipitamment au cadre pourri. Nos deux lampes volèrent. La mienne plongea sous les flots. Il y eut un grand bruit de ressorts et le monde s’ouvrit sous mes pieds. Je me retrouvai suspendu aux mollets de Max, le reste du corps ballottant au dessus du vide. Tout autour, l’importante masse d’eau s’engouffrait avec fracas dans cette nouvelle trappe en tirant inlassablement sur moi. J’ai vaguement souvenir d’avoir entrevu les mains tendues d’élémentaux vicieux tentant de s’accrocher à mes vêtements pour m’attirer avec eux vers les ténèbres de je ne sais quel conduit souterrain. Peut-être aussi était-ce seulement mon imagination débordante, les relents inattendus des champignons de la veille ou le jeu des torches tourbillonnantes.

Tous se précipitèrent à ma rescousse. Toutes ces mains se saisirent de moi pour me hisser vers le haut, vers la sécurité relative du reste du sous-sol. Je roulai sur le dos. Au dessus de nous, les cris affolés de Charles et de Zach pressèrent mes sauveteurs de leur expliquer ce qui se passait. Le sauvetage ne dut durer que cinq ou six secondes mais il me parut s’étirer sur plus de dix minutes.

Une fois le choc passé et nos alliés informés, Simon m’invita à jeter un nouvel œil à la salle piégée. J’approchai avec réticence, le nez froncé sur les effluves d’une odeur nauséabonde. Toute l’eau avait disparue, emportée par la grande trappe. Il ne restait à présent au sol qu’une poignée de flaques opaques. Le gouffre sournois se trouvait juste sous la porte, sa gueule ouverte à près de deux mètres sous nos pieds. Je compris que si je m’étais précipité ici sans m’être fait intercepté au passage par Max j’eus été bien embêté de réagir à temps une fois ce piège déclenché. Surpris par la profondeur de cette vaste citerne, je n’aurais su retrouver mon équilibre et, faute de trouver pied, j’aurais rapidement été emporté vers les profondeurs de cette fosse insondable.

Simon me dit de m’agenouiller et me désigna certains défauts du mur que son œil aiguisé avait su relever. Nous convînmes de tenter d’escalader la paroi à l’aide de ces prises afin de contourner les limites de l’abîme. Deux gros rochers situés sous ces accidents nous permettraient d’amortir notre chute.

Seul lui et moi sommes d’abord descendus. Crois-moi lorsque je te dis seulement que l’entreprise fut fort complexe.

En bas, l’odeur de poissons morts montant de la trappe nous incita à nous couvrir le nez. À demi assommé par la puanteur, j’évitai de justesse les flaques solitaires, vestiges isolés des centaines de gallons d’eau avalés au fond de ce trou une minute plus tôt, et cherchai ses abords en quête d’indices tant à son utilité première.

Alors que je m’inquiétais stupidement du sort de ma torche disparue, Simon avança sans attendre à l’autre bout de la salle. Son hoquet de surprise étonné me tira de ma bêtise et je trottai rapidement jusqu’à ses côtés. Je dépassai sans vraiment les voir les piliers faits de madriers entièrement recouverts de champignons gigantesques. Leur surface était complètement maculée de ces grands bulbes maladifs aux allures de crustacés difformes. De l’autre côté, dressé vers le haut du mur, le cercle jaunâtre créé par la lumière de l’éclaireur passa sur un minuscule visage rondelet à l’expression maligne. Je reculai rapidement, levant un bras devant mon visage pour parer un assaut potentiel de cette chose aux traits de cyclope. Simon m’intima d’attendre aussi retins-je mes réflexes et réévaluai-je la situation.

Ce que j’avais pris pour un meuble bas lorsque la salle était emplie d’eau s’averra en fait être un autel ancien sculpté à même le roc primordial. Sa base n’était pas réellement rectangulaire. C’était une forme trapézoïdale, un quadrilatère inégal dont la face avant dépassait à peine celle de l’endos. Il n’était pas bien large, deux pieds depuis sa gauche jusqu’à sa droite, tout au plus, mais s’élevait toutefois au dessus de nos têtes. Le monolithe devait bien avoir sept pieds de haut. À son sommet, la représentation d’un personnage corpulent attendait, les mains levées, que l’un de nous grimpe pour aller la quérir. L’idole elle-même n’était guère plus longue que mon avant-bras. Son diamètre à la taille devait approcher dix pouces. Sa tête était ornée d’un œil unique aussi grand qu’un poing et d’une petite gueule souriante hérissée de dents. L’artiste qui avait donné vie à ce chef d’œuvre avait possédé une maîtrise exceptionnelle de son art. Jamais nous n’avions vu pareille merveille auparavant.

J’ai longtemps cru avoir été le seul à m’être mépris de la sorte tant à la nature de l’idole. Simon m’a toutefois avoué hier soir qu’il avait eu lui aussi la frousse la plus terrible en apercevant la sculpture, que la peur l’avait alors paralysé. Ses pieds s’étaient soudés au sol. Il s’était mis à paniquer. Il m’a dit qu’il avait cru entendre un étrange ricanement, que la vibration de tambours inaudibles avait résonné dans ses os. Il avait eu l’impression de voir le nain remuer, comme si, ennuyé par la clarté de la torche électrique, la créature de cauchemars avait cligné son œil humide. Ce n’est que lorsque j’étais arrivé à ses côtés que ce sentiment s’était éclipsé et qu’il avait compris que l’être horrible n’était en fait qu’une statue de pierre. Il m’a admis hier que son avertissement avait été destiné autant à lui qu’à moi.

L’allure singulière de la statuette baignée de lumière capta d’abord toute mon attention. Lorsque je pris conscience de l’aspect étrange du socle de pierre, je posai la main sur le bras de Simon qui sursauta. Je l’incitai doucement à descendre le faisceau de sa lampe. Le cercle brillant glissa aux pieds du monstre puis contre la face du pilier sur lequel nous découvrîmes avec étonnement un ensemble de pages jaunies. Je reconnu aisément la calligraphie emmêlée qui recouvrait ces papiers détrempés. Il s’agissait des restes du grimoire volé sur la dépouille du clochard. Je ne pouvais me tromper. Je vis le signe de Thurg’Nahal, une représentation approximative du nain obèse et un diagramme complexe illustrant certains rapports astronomiques. Quelqu’un avait pris soin de coller ces feuilles sur la pierre, tapissant minutieusement de bas en haut le curieux autel sur ses quatre côtés. Je m’approchai, inspectai avec délice ces secrets interdits, cherchant à déchiffrer l’essentiel des textes dans la pénombre mouvante de la torche de Simon.

Je n’entendis pas Max nous rejoindre. Apercevant les pages dans la distance, le grand rêveur eut la conscience de laisser Émile derrière sous prétexte qu’il devrait ensuite nous aider à remonter. Son intuition l’avertit de l’aura malsaine des lieux et, en sorcier responsable, il sut cette fois protéger les secrets de l’occulte de yeux plus profanes. Dans l’Ombre fourmille ce qui se nourrit de Lumière. À l’Esprit forgé dans la Vérité revient d’enquérir le Mystère. Je n’apprendrai pas à un ancien étudiant en théologie l’importance du mystère dans toute part de sacré.

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La manifestation

Apocalypses Laurentiennes : 12/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

La cave

 

Je ne sais pas si nous serions finalement retournés à l’intérieur avant l’aube s’il ne s’était mis à pleuvoir à boire debout. Il dut s’écouler près de vingt minutes entre notre horrible découverte et le moment où un éclair soudain illumina la nuit, unique avertissement des torrents à venir. Nous sursautâmes tous lorsque sa clarté trop blanche nous révéla les uns aux autres nos visages déchirés par la peur. Le tonnerre ébranla presque immédiatement le silence surnaturel qui régnait sur la forêt. Comme mue par ce signal céleste, l’averse choisit ce moment pour déverser ses premières trombes sur notre groupe stupéfié.

Fouetté par la pluie, Max courut le premier vers l’abri suivi de près par Émile et Zacharie. Détrempés en un clin d’œil par l’averse diluvienne, ceux qui comme moi avaient été témoins de l’apparition de la baignoire n’hésitèrent qu’un moment de plus avant de flancher devant l’urgence de nos instincts. Peut-être après tout avions-nous imaginé ces petits doigts crispés enduits de limon.

À l’intérieur, Simon rassembla quelques poignées de papiers et de morceaux de bois à l’aide desquelles il entreprit de bâtir un feu dans la vieille truie de fonte. Nous nous assemblâmes autour du poêle en silence, grelottants. L’aventure imaginée la veille par les cinq insouciants commençait à révéler son véritable visage. Dieu sait comme je me suis alors retenu de servir un I told you so amer à l’adresse de Maximilien. Je peux te dire que l’alchimiste en herbe évitait carrément de croiser mon regard.

Deux des chaises furent bientôt converties en bois de chauffage et nos craintes s’amenuisèrent peu à peu avec la montée de meilleures flammes. Nos frusques détrempées séchèrent un peu. Nos esprits engourdis de jeunesse se rassurèrent. N’étions-nous pas venu ici pour vivre l’horreur ? N’étions-nous pas des guerriers sans peur ? Avant la fin de l’heure nous choisîmes de tenter une nouvelle équipée vers la chambre fermée. Ironiquement, plus enclins à tester notre chance avec le mal que d’affronter la pluie glaciale, nous décidâmes de nous attaquer à la porte barrée plutôt que de retourner par l’extérieur à la fenêtre brisée. Max, Charles et Simon travaillèrent tour à tour contre la barrière jusqu’à ce que celle-ci cède sous leurs assauts déterminés.

Une fois l’accès libéré notre courage éphémère nous déserta hâtivement. Malgré nos projets grandioses, personne n’osa s’approcher du bain. Je m’imaginai pour ma part la forme d’une dépouille étendue sur le dos, sous l’eau, les mains toujours fermées sur le manche blanchi maintenant affaissé sous la surface. L’image me pétrifia. Zacharie s’avança le premier, suivi de Tonte puis des autres. Seul Simon entra après moi. Nous passâmes tous un à un à bonne distance du cercueil aquatique afin de nous rassembler autour de la trappe béante. Nous bougions sans quitter la baignoire des yeux ni proférer le moindre son. Au bas de l’échelle, la lumière de nos lampes reflétait sur une nappe d’eau tout aussi insondable que le liquide immobile emplissant le bain.

Ce fut sûrement cruel de ma part de braver Émile de descendre jeter un œil. Tous savaient que le pauvre n’avait jamais su tourner le dos à un défi, aussi imprudent ou suicidaire fut-il. Il était plus jeune, le dernier arrivé parmi nous. Mis à part Zacharie qui, en étranger, ne pouvait réellement être compté dans notre lot, le frère de Pépierre était celui qui en connaissait le moins sur le monde des ombres. Son insécurité le poussait sans cesse à chercher à se prouver à nos yeux. Je savais cela et je choisis sans m’en excuser d’utiliser cette faiblesse.

En bas, après maintes hésitations, Émile plongea le pied dans près de quinze pouces d’une eau stagnante. Debout au centre du carré mouvant de lumière dessiné par la trappe il nous parut étrangement isolé du reste du monde. Vu d’en haut on eut cru qu’il flottait seul au sein d’un vide insondable. Pas un seul d’entre nous n’osa élever la voix. Nous étions tous aux aguets, la plupart prêts à nous enfuir en laissant là notre éclaireur en herbe. Conscient de notre fébrilité, Émile explora rapidement les environs sans quitter l’aura de nos lampes, balayant seulement le sous-sol à l’aide de sa propre torche. Rassuré de n’y trouver nulle créature démoniaque, il s’empressa de nous faire signe de le rejoindre. Max, Simon et moi fûmes en bas en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

Sitôt les pieds dans l’eau je perçus la rumeur de la présence maligne. L’invisible ici était aussi achalandé que celui de cet immeuble abandonné où Max et toi avez surpris la junkie et son bébé l’été précédent. Je crois que je n’ai pas à te rappeler cet épisode. Tu n’es pas sans savoir que lui et moi y sommes retournés à maintes reprises une fois ma carcasse revenue en ville. Notre rêveur m’a dit que tu avais su sentir ce qui dormait là-bas. Tu te souviens de la nausée, de l’impression d’être observé, de l’élan de claustrophobie ? Et bien crois-moi lorsque j’affirme que l’un comme l’autre s’équivalent sur l’échelle du malin. Cette cave était aussi un lieu sali, une terre profanée.

Luttant contre ces impressions étrangères, j’ordonnai à Charles et à Zacharie de rester au rez-de-chaussée au cas où quelque chose nous arriverait. Mon commentaire à lui seul eut l’effet escompté. Je vis sur leurs visages qu’ils ne braveraient pas mon interdiction. Émile s’avança durant ce temps jusqu’au fond de la chambre en compagnie de Max mais le duo n’y trouva que quelques caisses vides et les ruines d’une vieille bicyclette dévorée par la rouille. Voir leurs lumières m’aida toutefois à juger de la distance.

Nous nous trouvions dans une longue pièce au plafond bas équivalant en superficie à la salle de la baignoire et au bureau combinés. Quelques madriers s’élevant depuis le sol liquide suggéraient à mi-distance l’emplacement de la cloison séparant ces deux chambres. Les murs étaient composés de rangs serrés de planches d’érable larges de près d’un pied. Le bois gorgé d’eau était par endroit si noirci de pourriture qu’il avait cédé sous la pression et laissait entrevoir une terre noire enchevêtrée de racines avides. On eut dit que celles-ci avaient attaqué le bâtiment depuis l’extérieur, défonçant lentement au fil des ans l’enceinte de cette cave détrempée. Toujours sous l’échelle, je crois que je me tenais alors dans le coin nord-est de la cabane.

Sur ma gauche, Simon était plongé dans l’inspection minutieuse d’une porte barricadée. Je le rejoignis prudemment et m’inquiétai à la vue de ses traits tirés. Avant que j’aies la chance de formuler la moindre question, il me désigna sans dire un mot les anciennes traces de craie à peine visibles sur les travers de bois cloués contre le battant. On eut dit un symbole maladroit, un dessin exécuté par la main d’un enfant ou encore celle d’un mourant.

Nous échangeâmes un regard lourd. Notre compréhension imparfaite des actes posés en ces lieux nous laissait entrevoir des cauchemars aux implications terrifiantes. Qui avait dessiné ce glyphe et pourquoi ? Nous reconnaissions tous les deux ce symbole étrange et cette seule vérité suffit à nous glacer le sang. Bien que sa signification exacte nous échappe encore aujourd’hui, le mystère de son origine nous sembla alors trop clair. Nous avions la veille vu ce même dessin dans le livre maudit de Beaubonhomme.

Je me souviens m’être précipité sous la trappe pour demander au Français de me passer l’ouvrage. De retour près de la porte, les pages noircies soumises à l’assaut de nos quatre lampes réunies, je retrouvai aisément le symbole représenté sur les planches de bois. Il ne s’agissait encore une fois que d’une référence incomplète traitant d’un passage manquant. L’image représentait le glyphe et ses diverses dispositions astrologiques. Au dessus de l’illustration, le texte lui-même était fort court. La moitié de la première phrase était manquante, emportée par les actes du vandale. Celui-ci avait arraché à cet endroit près d’une dizaine de pages consécutives. Ce que j’y lu suffit toutefois à m’effrayer aussi prétendis-je me trouver en présence d’un dialecte inconnu. La calligraphie presque illisible de l’auteur sut heureusement couvrir mon mensonge éhonté. Je savais bien que Maximilien ne manquerait pas d’y jeter un coup d’œil plus tard mais je me rassurai en me convainquant que ces secrets resteraient néanmoins à l’abris des autres. Je lus seulement à mes compères la légende griffonnée sous l’illustration. Le texte en avait de toute façon été tracé avec plus de netteté et ne pouvait donc passer aussi aisément pour du babil d’origine douteuse.

« When aligned correctly, the symbol of Thurg’Nahal will lock the access to the place thus protected against the ones who are thoughts but not yet matter. »

Je compris qu’il s’agissait vraisemblablement là d’un glyphe de protection mystique. Quelqu’un avait cherché à barrer cette pièce aux entités astrales. Nous nous dîmes que le contenu de cette salle close devait être particulièrement précieux. Notre excitation devint presque palpable.

Oubliant toute prudence je priai mes acolytes de patienter un moment tandis que je prélèverais ces planches avec le plus grand soin. Je me mis au travail avec minutie. Je tenais à m’assurer de ne pas perturber la magie de ces dessins enchantés. Jeune idiot que je fus. Je perçus mon erreur sitôt la première des lattes retirées. Un froid immatériel glissa autour de moi et se lova contre les âmes innocentes de mes compagnons. Seul Max tourna la tête dans ma direction, incertain de ce qu’il venait de ressentir. J’aurais dû comprendre que de déplacer ne serait-ce que l’une des planches couvertes de traits de craie causerait la chute de l’équilibre magique du pentacle. J’avais désacralisé cette protection subtile ; je sus que je ne pouvais à présent reculer.

Ce qui avait été jusqu’ici protégé derrière cette marque était à présent à la merci des nombreux démons habitant les lieux. Je sentis d’instinct l’urgence de la situation. J’étais le fautif. Quelque chose devait être tenté et vite. Pris d’un élan de panique, j’entrepris sans même y réfléchir de libérer l’accès à toute vitesse. J’arrachai les planches sans difficulté et franchis le seuil en hâte, inconscient des dangers qui pouvaient m’attendre de l’autre côté. Max me reteint juste à temps. Sans lui, je crois sincèrement que ce premier pas vers l’inconnu m’eut été fort dommageable sinon carrément fatal.

Je remercie encore souvent son réflexe béni.

Max m’a expliqué que le bruit soudain de l’eau s’écoulant rapidement par la porte ouverte l’avait averti du danger. Il m’agrippa par le bras et brisa mon élan juste comme je m’élançai en avant. Un souffle avant que je n’aie le loisir de protester mon sauveur braqua le faisceau de sa lampe vers la surface d’une nouvelle nappe d’eau située près de trois pieds sous le niveau de la pièce précédente. Max venait de m’éviter une chute dangereuse.

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L’idole grotesque

 

Poésie : Sauvage

 

Sauvage

Je suis une bête sauvage
Être de ronces et de magie
La voix des autres m’enrage
Elle écorche mes sens aigris

Devenu maître avant mon âge
Peut-être ai-je déjà trop vieilli
Je marche avec trop de bagage
Mon âme est une ménagerie

Je suis une bête sauvage
Être de pulsion et d’envies
La mort nue lèche ma cage
Reculez ou gare à vos vies.

9 septembre 2015

Apocalypses Laurentiennes 11/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

La baignoire

Je retournai le premier sous les combles du repaire maudit. À l’intérieur, les ombres s’étaient multipliées et épaissies. Le rayon de ma lampe de poche dessina son trait avec difficulté contre ces ténèbres. Sur un signe de ma part, Tonte alluma sur la table deux des six bougies qu’il avait emportées avec lui. Comme je l’avais espéré, les attributs mystiques de cette clarté naturelle surent combattre les ténèbres plus efficacement que nos froids globes électriques. On dégagea un bout de sol et sortit le matelas décomposé sur le perron afin de disposer d’un carré de parquet libre où étendre les sacs de couchage. On s’attabla, grignota quelques vivres du bout des dents tandis que les derniers vestiges du jour disparaissaient complètement du monde. Une discussion plus animée écarta progressivement nos doutes et nos craintes. La peur s’éloigna sans jamais disparaître entièrement, laissant néanmoins aux six jeunes aventuriers que nous étions une heure ou deux de rire et de répit.

L’ambiance changea à nouveau lorsque je sortis sans avertissements le livre maudit de mon sac. Tous se turent. Je crois qu’Émile m’en voulut immédiatement. Il aurait vraisemblablement préféré passer une nuit tranquille dans la tradition des escapades entre amis et des histoires de peur plus conventionnelles plutôt que d’en vivre une en personne.

Nous étions toutefois là pour ça, pour vivre l’horreur, pour être transformés dans son feu purificateur, son athanor maudit. Nul n’y échapperait.

Incapable d’ouvrir immédiatement la couverture lacérée, je commençai seulement par parler de Beaubonhomme. Je racontai comment je l’avais une fois vu s’étirer au dessus du garde-fou d’une terrasse, dans le Vieux Québec, pour attraper un morceau de sandwich dans l’assiette d’une touriste effrayée. Toujours complice, Simon enchaîna en relatant à son tour un épisode où Beaubonhomme s’était assis non loin de lui un matin d’insomnies et de déboires. L’odeur du vagabond l’avait tant écœurée qu’il en avait eu pitié et lui avait offert le reste de son paquet de cigarettes. Chacun y alla de son anecdote, de sa petite histoire au sujet du défunt. Zacharie fut le dernier à parler. Il dit seulement avoir vu la veille l’homme fraîchement mort étendu sur les pierres, ne l’avoir jamais vu auparavant et souhaita à mi-voix ne jamais recroiser sa route.

Je ne sais pourquoi nous n’avons pas ouvert le livre. Je le laissai simplement sur la table après que le dernier joint eût fini de brûler, lorsque notre étrange petite équipe se leva pour parfaire la fouille de notre inquiétant refuge. Simon, Max et moi épluchâmes les ruines des documents laissés sur les étagères tandis que Zach et Émile continuèrent à la lumière de leurs lampes l’inspection des feuilles éparses éparpillées dans le petit bureau ravagé. Charles croit qu’il était allé à l’extérieur pour pisser un coup.

Max prétend que c’est Émile qui mit le premier la main sur les documents notariés. Simon et moi croyons plutôt que c’est moi qui les ai trouvés dissimulés entre deux traités d’astronomie. Toujours est-il que ce texte rédigé en anglais nous permit d’enfin fixer une date sur le passé du clochard anonyme. Selon ces pages, le terrain avait changé de mains en août mille neuf cent trente-deux. La moisissure et l’humidité avaient toutefois à ce point abîmé le papier qu’il fut impossible de deviner le nom exact de l’acheteur. Je peux seulement affirmer que son prénom débutait par les lettres Drov… et que sa signature s’achevait sur ce qui nous sembla être …joski ou …joeki.

Nous étions tous les cinq penchés sur ces pages abîmées lorsque Charles apparut à la porte pour nous empresser de le suivre. Il nous dit seulement avec énergie qu’il avait trouvé quelque chose d’intéressant avant de ressortir sans s’expliquer.

Dehors la nuit était tout aussi silencieuse que le jour l’avait été. Les brumes accrochées entre les arbres avaient peu à peu contaminé le ciel de nuages plus sombres qui cachaient maintenant les étoiles. Un vent chargé d’odeurs étranges et terreuses commençait à s’insinuer lentement vers nous.

Charles gagna rapidement la fenêtre du devant et éclaira de sa torche électrique l’intérieur de la pièce située derrière la porte verrouillée. Je me penchai le premier sur l’épaule du Français, tentant de discerner au-delà des carreaux brisés ce qui avait bien pu le mettre dans un tel état. Des feuilles mortes et des branchettes couvraient en partie le sol. Je remarquai que les murs étaient ici aussi recouverts de gribouillis inintelligibles. Le rayon de sa lampe de poche était fixé sur un objet de grande taille que j’identifiai comme étant une baignoire de fonte montée sur quatre pattes au décor félin.

Cette cuve était pleine à raz le bord. Des pages manuscrites flottaient à la surface de l’eau fangeuse sans chercher à s’y enfoncer. Au centre du bain, un long bâton de bois pâle émergeait du liquide immobile et grimpait droit vers le plafond. Située à près de deux pieds au dessus de l’eau, l’extrémité supérieure de ce bourdon était ornée d’une décoration métallique complexe. Je braquai ma propre lumière vers là. Le faisceau de ma lampe frappa ce pommeau et révéla une pierre translucide de la taille d’une pièce d’un dollar. Ses facettes taillées étincelèrent un moment d’un feu abyssal. On eut dit un sceptre fantastique, un bâton de pouvoir, une baguette aux propriétés magiques telle que celles enchantées par les grands sages de jadis.

Sans lâcher l’artefact des yeux de peur de le voir s’envoler j’éloignai mes protégés d’un geste de la main, repoussant gentiment Charles Tonte avec le reste du groupe. Max s’occupa de maintenir Émile et Zach en retrait afin de me laisser assez d’espace pour respirer à mon aise. Sans même songer à mon appréhension initiale face à la maison, j’étendis mes sens subtils vers elle et effectuai une inspection sommaire de la place en me concentrant avant tout sur cette pièce fermée. Je laissai ma conscience enfler et s’étaler hors des limites suggérées par mon corps, cherchant à me faire une idée net du paysage invisible régnant sur lieux. L’humidité froide qui passa sur mon âme me surprit tant que je retraitai rapidement en moi. Un sentiment nauséeux flottait ici, suggérant la présence d’une volonté maligne. J’eus l’impression que cette chose attendait patiemment à l’intérieur, perdue dans une sorte de demi sommeil.

Je dissimulai mes inquiétudes aux autres et, poussé par mon désir de posséder cette canne merveilleuse, je choisis de tenter ma chance et d’ouvrir la fenêtre. Je glissai une main entre les éclisses de verre brisé et cherchai à tâtons le loquet barrant l’accès. Ne trouvant aucun mécanisme, je choisis d’user de méthodes moins délicates et défonçai à grands coups de pied son cadre pourri. Ma besogne accomplie, je fis signe à Simon d’entrer le premier. Il comprit à mon regard que quelque chose n’allait pas mais il pénétra tout de même sans poser de question. Je confiai ensuite le reste des miens à la garde de Max et suivi mon éclaireur.

À l’intérieur, Simon posa une main sur mon bras en guise d’avertissement muet avant de désigner une trappe grande ouverte située immédiatement sur ma droite. Un faux pas et je me serais retrouvé dans les ténèbres quelques pieds plus bas, le cul dans la vase. Les barreaux d’une échelle apparaissaient contre le rebord de cette gueule invisible depuis la fenêtre. Je m’écartai, le remerciant d’un geste succinct.

Même de proche l’eau du bain était opaque. Elle léchait les lèvres de la baignoire de justesse, promettant de s’échapper au premier coup de vent. J’ignore ce qu’il y avait d’écrit sur les pages flottantes ; je ne crois pas avoir fait attention à elles. Je n’avais d’œil que pour ma future prise. À mon plus grand délice, la ferrure complexe rattachée au bout du bâton se révéla posséder la forme d’un dragon aux courbes étranges. Ce serpent cornu était lové autour de la gemme vermillon et la maintenait en place à l’aide de membres courts rappelant ceux d’un mille-pattes. Son détail habile souligné par les traces noirâtres de l’oxydation conférait au grand ver une allure décharnée inquiétante.

J’avançai la main au dessus des flots et fermai prudemment les doigts autour du manche en réprimant une grimace. Sa surface me parut enduite de graisse. Simon retint son souffle. Une impression de sacrilège papillonna follement à l’intérieur de ma poitrine. Je ne peux affirmer si la courte perche était faite de bois pâle ou encore d’ivoire. Je la soulevai doucement, lentement, luttant sans me presser contre une légère succion. Le résidu visqueux qui la couvrait et roulait contre mon poing rendait toutefois ma prise fort glissante et je dus par conséquent m’accrocher directement au pommeau afin d’éviter de l’échapper. Lorsqu’elle dépassa la surface de cette marre nauséabonde, la part jusque-là immergée du bâton s’avéra plus sombre que le reste. Devenue presque noire sous l’attaque de l’eau pourrissante, elle semblait recouverte d’une substance limoneuse fort épaisse qui ne m’inspira nullement confiance. Je tirai encore et une forme rebondie remonta alors à la surface, entraînée par la perche. J’hésitai, arrêtai un moment mon geste avant de dévoiler complètement la chose. Cent doutes passèrent sur moi.

Le courage me revint lorsque Charles fit une entrée fracassante en déboulant par la fenêtre et passant près de tomber dans la trappe ouverte. Tentant de se réchapper il atterrit bruyamment sur le plancher qui émit un craquement inquiétant. Le Français se releva en maudissant sa maladresse proverbiale d’un jargon pittoresque et siffla un long trait en apercevant de plus près l’escarboucle dragonnier. Le charme mis en place par ma peur fut rompu. Ma transe interrompue, je tirai plus sèchement contre la légère résistance et dévoilai à mes deux amis pétrifiés et moi-même l’horrible réalité de ce que contenait en fait cette baignoire ancienne.

Certains pourront affirmer que nous n’avons pas eu le temps d’apercevoir correctement ce qui émergea de la surface des eaux et ils n’auront sans doute pas entièrement tors. Simon qui lorgnait plutôt du côté de la trappe n’est d’ailleurs pas convaincu d’avoir vu la chose. Ce que nous avons entrevu me suffit toutefois amplement. Je sais ce que j’ai deviné sous la fange. Il s’agissait de mains jointes recouvertes d’une gangue gluante, deux petits poings fermés avec résolution sur le manche gorgé d’eau. Aujourd’hui encore, cette image inquiétante hante toujours mes nuits. Elles étaient si petites. On devinait malgré leur état pitoyable qu’elles avaient été délicates, juvéniles.

Aucun d’entre nous ne cria. Notre terreur se manifesta par le biais d’un mutisme nerveux. Je lâchai prestement le sceptre enchanté qui disparut sous la surface en agitant le liquide poisseux qui se déversa un peu hors de sa prison. Je reculai vivement, les mains blotties contre moi, apeuré à l’idée d’entrer en contact avec ce jus de cadavre. Nous sortîmes en hâte et nous nous éloignâmes en entraînant les autres jusqu’à la limite des arbres avant de leur témoigner rapidement du résultat de nos explorations.

 

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La cave