Apocalypses Laurentiennes 5/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

La terreur de Zacharie

Sous les regards médusés de mes paroissiens, je me penchai et j’essayai de m’emparer du sac du mort. Ma première tentative se noua toutefois dans l’échec. Le coude replié de l’épave m’empêcha de libérer son bien. Je me ravisai rapidement et je soulevai le rabat de la vieille sacoche pour tenter d’en extraire l’ouvrage. Je me souviens encore de ce premier contact, de l’étrange douceur de son cuir sous mes doigts. Je tirai un moment sur le trésor mais son gardien ne voulut pas lâcher prise. Ne pouvant glisser le havresac de sous le bras du défunt, je tentai plutôt de forcer sa grippe mais ma lutte fut vaine. J’eus beau secouer le corps de droite à gauche, je m’aperçus que Beaubonhomme désirait visiblement conserver à tout prix son avoir.

Je me souviens avoir relevé la tête pour chercher un levier, quelque chose pour m’aider à plier son bras par la force. La vue des visages horrifiés de mes compagnons m’incita rapidement à chercher une autre solution. Fouillant mon propre sac, j’en extirpai une paire de ciseaux à l’aide desquels je coupai la ganse rebelle. Je reculai avec mon trophée, ouvris la poche kaki et m’emparai en souriant du livre maudit.

Je libérai la besace de sous le bras du clochard comme Zacharie atteignit le halo lumineux de nos briquets allumés. Voyant la scène il poussa un cri apeuré qui brisa la bulle silencieuse qui s’était emparée de nous. Le sacré de notre découverte laissa la place au macabre, à l’inconfort. Max et Simon refermèrent les couvercles de leurs briquets à larges flammes. Seule la torche de Charles éclairait à présent la scène.

J’avoue sur le coup avoir regretté grandement d’avoir emmené le jeune rebelle. Je parie que de son côté, le trouble-fête avait aussi regretté de s’être joint à nous.

Plusieurs diront que c’était tout sauf brillant de souffler sur la flamme du Français. J’avoue avec le recul que ce fut un peu bête et plutôt méchant mais je dirai pour me défendre que le démon qui tiraillait mon âme durant ces années-là n’avait de repos que lorsqu’il tourmentait autrui. Quoi dire d’autre ? J’ai tant changé depuis. Je ne voulus que lui filer une bonne frousse, me venger le plus simplement du monde en ébranlant son univers comme il venait de briser le moment éphémère auquel je m’abreuvais. La part rationnelle de mon cerveau me dit aujourd’hui que je me suis alors glissé jusqu’à lui dans la noir pour lui coller ma main au visage. D’un autre côté, je me rappelle plutôt n’avoir étiré vers lui que ma volonté de nuire, n’avoir envoyé sur lui que ce démon malicieux qui m’habitait. Tous se souviennent de son hurlement déchiré, de son cri aigu s’interrompant soudainement par un son discordant de fêlure. Zacharie fut si surpris par le contact étranger sorti des ténèbres qu’il en hurla à s’en claquer la voix.

Les cris montèrent de toutes parts. On me réprimanda, me traita encore une fois de fou, de con. Dans le chaos et les ténèbres, tous oublièrent la sacoche et le livre ancien.

Lorsque Max ralluma son vieux briquet, nous fûmes choqués de voir le jeune Zacharie étendu grotesquement sur le sol, inconscient. Émile se jeta rapidement sur lui et le secoua en hurlant son nom. Je me souviens du regard noir chargé d’accusation et de rage que le petit m’a alors lancé. Simon m’a révélé l’autre jour qu’Émile lui avait confié plus tard qu’il avait réellement craint pour Zach. Il avait cru que j’avais tué le voyou d’un mauvais sort aux origines terribles.

C’était l’époque. Il y a longtemps.

Je me relis à peine et j’avoue que mes propos ont l’air excessifs dit comme ça. Tu ne m’as que peu fréquenté durant ces années maudites. Tu n’as pas vraiment idée du personnage que je m’étais créé. Poussé par je ne sais quel désir d’extrospection, je m’étais mis à chercher à confronter mes valeurs cosmogoniques aux limites de ce monde et à ses occupants. J’affichais ouvertement les savoirs que je m’étais tant évertué à garder secrets. Je pavanais mes dons occultes et mon héritage unique autant pour charmer que pour effrayer, pour déranger comme pour détruire. Mon visage de lanceur de sorts et d’exorciseur était devenu public. Aujourd’hui, ceux qui me connaissaient ont depuis longtemps décidé que les adolescents qu’ils étaient alors ne croyaient pas en ces histoires. Ceux qui ont été témoins de choses auxquelles ils n’avaient pas su trouver d’explications plus sensées ont choisi de blâmer la drogue. Certains ont parlé de mon charisme et de l’effet que j’ai sur les gens. Ils préfèrent sûrement croire que je jouais de l’hypnotisme plutôt que de concéder sciemment qu’un être humain a un certain pouvoir sur le monde et que de telles prouesses existent réellement. Il en est qui ont simplement tout oublié. Comment leur en vouloir moi qui doute parfois des épisodes les plus incroyables, moi qui sait pourtant mieux qu’eux ?

Bouleversés, nous choisîmes de porter Zacharie jusque dans la lumière, plus bas, près du mur. Lorsque lancés, portés par la peur, nous ne nous arrêtâmes qu’une fois parvenus devant le carré clair aux barreaux tordus menant vers l’air libre. Simon dit se souvenir avoir tenu entre ses mains les chevilles du malheureux. Pas un de nous ne se rappelle avec certitude qui l’aidait dans l’entreprise. Max croit m’avoir vu porter Zach sur une partie de la route tandis que Émile se serait chargé des premières longueurs. Pour ma part, je nourris des doutes à ce sujet. Je ne crois pas que les autres m’auraient laissé approcher notre charge. Je revois les coups d’œil méfiants d’Émile pressant le pas entre Simon et moi. Son visage était à la fois crainte et défi. Je suis presque certain qu’il ne m’a pas laissé toucher son ami.

Sous l’ouverture, nous hésitâmes un moment avant de rejoindre le dehors. Nous étions tous atrocement conscients que si nous passions cette fenêtre, nul d’entre nous n’allait oser ce soir revenir sous la terrasse. Nous n’aurions jamais d’autre occasion de nous approcher du cadavre. Au matin, le soir suivant tout au plus, quelqu’un signalerait le cas aux autorités qui ramasseraient la carcasse.

C’est alors que Zacharie s’éveilla, visiblement incapable de se figurer où il pouvait bien se trouver. Ses questions affolées nous fouettèrent. La panique encore dans l’air, nous nous massâmes vers l’extérieur, Émile en tête presque projeté par Charles et Max vers la fenêtre élevée. Il aida à hisser un Zacharie encore hagard sous une lune presque pleine et tous deux filèrent vers la sécurité du dessus de la terrasse, un espace bien éclairé par un rang de magnifiques réverbères électriques emprisonnés dans la fonte pour le plaisir des badauds. Le reste d’entre nous sortit en hâte, maudissant la couardise de nos deux compagnons. Nous les retrouvâmes non loin de là, sous un des chapiteaux bicolores distribués le long du trottoir. Je crois que la clarté vive des luminaires ouvragés et la présence rassurante de quelques promeneurs dans la distance furent accueillies par chacun avec un soulagement égal.

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Le grimoire

One thought on “Apocalypses Laurentiennes 5/18”

  1. Certains me reconnaîtrons peut-être dans le personnage du jeune William. Ils n’auront pas tors! William est en quelque sorte une version romancée de l’adolescent coloré que j’étais alors. Amoureux d’étrange, nous étions tous un peu fêlé!

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