Apocalypses Laurentiennes 9/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

Les Laurentides

Arrivé à proximité de l’endroit désigné par le point de stylo, nous engageâmes le véhicule sur un rang accidenté repéré au hasard d’un virage. Nous y reconnûmes le moyen qui nous rapprocherait vraisemblablement le plus près possible de notre destination finale. Ce fut une route sinueuse, cahoteuse, un chemin tertiaire découpé dans les bois pour rejoindre quelques lots de terre privée laissés en friches. La boue gorgeait certains tournants. De grosses pierres nous obligèrent fréquemment à rouler si lentement qu’il aurait par moments été plus rapide de marcher. Nous attendîmes de nous être embourbé à deux reprises avant de renoncer à continuer en voiture. Crottés et fatigués d’avoir poussé la lourde Pontiac du père de Max, nous convînmes de casser la croûte sur place avant de s’enfoncer à pieds dans les bois. Selon nos calculs, il ne nous restait de toute façon que deux ou trois kilomètres à marcher à travers la végétation avant d’arriver à notre but.

Équipés de sacs de couchage et d’une grande provision de batteries pour nos quatre lampes de poche, nous pressâmes le pas espérant rejoindre le site mystérieux avant la tombée de la nuit. Marcher droit en forêt n’est toutefois pas une entreprise aisée. Même aidés d’une boussole et d’une bonne carte topographique il nous fallut quelques heures pour couvrir cette distance.

Je tiens à mentionner un détail que seul Charles Tonte remarqua à l’époque et qu’il ne partagea avec nous que des mois plus tard. Il expliqua ne pas nous avoir révélé ses constatations sur le coup de peur que de les mentionner cristallise ses craintes en vérités. Le Français expliqua qu’il n’avait entendu aucun oiseau saluer notre marche, qu’il n’avait vu nulle bête se faufiler entre les fougères et les buissons. Tout au long de notre trajet le bois avait été atrocement calme, trop calme. Même les insectes s’étaient faits rares.

Je me souviens pour ma part avoir regardé le soleil descendre le cœur chargé d’appréhension. Je ne désirais pour rien au monde avoir à passer la nuit dans cette forêt en compagnie d’une équipe aussi disparate. Eus-je été seul, les choses de ces collines aux bois sauvages ne m’eurent guère tourmenté. Je les aurais gardées à distance respectueuse à l’aide de ma seule présence et de ma volonté. Dans le pire des cas je les aurais chassées d’une parole ou d’un geste sacré. Je savais toutefois que protéger le reste des miens de leurs mauvais tours risquait de s’avérer une toute autre paire de manches. Je ne désirais pas avoir à défendre ces novices contre les illusions de génies naturels surtout lorsque ceux-ci trônent au sein de leur royaume aussi poussai-je mes acolytes à se hâter le plus possible afin que nous puissions gagner à temps notre but, quel qu’il soit.

Après plus de deux heures de marche nous croisâmes enfin un sentier timide. Se penchant sur ces traces, Simon put déclarer le chemin inutilisé depuis longtemps. Il nous désigna quelques repères prouvant que celui-ci avait jadis été beaucoup plus large. Deux rangs hésitants de pierres moussues alignés le long de cette voie confirmèrent que ses limites s’étaient trouvées autrefois à quelques pas de là. Une dizaine de mètres plus bas, les restes d’une vieille souche nous indiquèrent que cette piste avait été mieux entretenue par le passé. Elle avait visiblement été protégée de la végétation envahissante durant des années avant d’être abandonnée aux ravages du temps. La route semblait avoir déjà été assez large pour accommoder le passage d’une automobile.

Nous choisîmes de suivre ce chemin en faisant toujours face vers le soleil couchant. Je continuai à encourager les moins vaillants à garder l’allure, devinant l’emprise toujours grandissante de cette présence maligne se masser autour de nous. Esprits des bois et lutins de la terre épiaient notre passage.

Apercevoir la vieille cabane avant la tombée de la nuit ne me fit toutefois pas bien chaud au cœur. Les arbres noueux laissèrent d’abord entrevoir ses murs de planches fatiguées entre leurs branches chargées de mousses grisâtres. C’était une maisonnette plus qu’un camp, un petit bâtiment d’un seul étage au toit en pente couvert de bardeaux soulignés de limon. Son porche défoncé en mains endroits semblait l’égal d’une gueule édentée. Une fenêtre unique perçait sa façade avant. Trois carreaux sur quatre y étaient brisés. La porte principale était close.

J’ignore ce à quoi je m’étais attendu. Je crois que j’avais uniquement hâte de quitter le territoire des esprits sylvains et franchir la frontière symbolique d’une quelconque clairière, d’un ravin ou d’un amoncellement de rochers, n’importe quoi.

N’importe quoi sauf ça.

Arrivés au seuil de la clairière timide qui entourait la bicoque, l’allure étrange de l’endroit nous laissa tous paralysés durant une bonne minute. Ce ne fut pas que les lieux aient été effrayants, non, ils étaient plutôt inquiétants, plongés dans trop d’ombres pour cette belle fin d’après-midi de juin. Le site avait quelque chose d’anormal. Je me souviens avoir remarqué que les branches des arbres qui ceinturaient la place étaient toutes tournées vers le haut, tendues vers les cieux. C’était comme si on les avait soufflées, comme si un vent puissant s’était élevé depuis la terre pour grimper vers les nuages en modelant à jamais la course de croissance de ces végétaux moussus. Le sol y était détrempé. Quelques grandes flaques boueuses dessinaient les côtes imaginaires de terres inconnues. Émile fit la remarque que toute cette eau ne lui inspirait rien de bon. Je crois que c’est Simon qui ajouta à mi-voix que pas une goutte de pluie n’était tombée sur la région depuis plus d’une semaine.

Une humidité inexpliquée semblait en effet s’être accumulée contre la construction frêle, tapissant la clairière d’une mousse épaisse et spongieuse. Elle avait attaqué le bois, l’avait pourri en mains endroits. De larges champignons étaient accrochés dans l’angle des murs. Un des montants du toit avancé du porche en était complètement recouvert. Il avait un angle inquiétant et paraissait sur le point de s’effondrer. Un cerne noirâtre entourait la porte et le cadre de la fenêtre trahissant la présence de nombreux autres fongus plus discrets. Les latrines construites à l’écart s’étaient écroulées sous leur propre poids, rongées depuis longtemps par ces organismes affamés.

Max s’avança le premier. Il monta sur le porche en prenant garde de ne pas traverser les planches les moins solides et s’étira le cou vers la fenêtre. Émile, sur ses talons, lui suggéra anxieusement de commencer par frapper à la porte. Gêné, il fut le seul à rire du ridicule de sa proposition. Le rêveur ouvrit simplement et entra sans plus de cérémonie.

Je restai à l’extérieur encore un moment. J’ai l’impression que j’ai pu deviner une présence, une force latente propre à l’endroit. Les extrémités de mes doigts s’étaient mises à picoter dès mon entrée dans le cercle de la clairière. Je sentais la puissance latente des lieux, reconnaissant des effets ressentis qu’une fois par le passé. Je fus conscient que nous venions de trouver un site de haute puissance, un croisement tellurique, un nid de dragon, un nœud dans les trames énergétiques de ce monde. J’étais en présence d’un de ces sites légendaires d’où peuvent être tirées des quantités presque illimitées de possibilités mais j’étais loin d’être assez dupe pour croire que cette merveille était disponible, non gardée. Les forces de ce monde allouent à de pareils endroits un destin qui fait d’eux des trésors que l’on passe d’une main à une autre. Un site comme celui-ci peut être gagné, arraché à ses maîtres ou encore être étouffé subtilement mais il n’est jamais découvert par hasard, pas si près de la civilisation.

Mes craintes se densifièrent.

 

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Apocalypses Laurentiennes : La cabane

Vikingar : Deildegast

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Deildegast

« As-tu une terre qui est tienne, jeune viking? Non? Et bien si un jour tu deviens propriétaire d’une parcelle de terre, respecte-en les délimitations de peur de revenir après la mort en Deildegast pour hanter ton bien illégalement acquis.

« Ces spectres sont liés aux bornes de pierre qui délimitent les terrains. Ils existent dans le tourment et terrifient ceux qui s’approchent de leurs territoires. Si un homme bouge de son vivant les bornes de sa terre afin de l’agrandir aux dépends de son voisin, il reviendra assurément peiner sa sentence mystique des années durant. Chaque nuit, il tentera de remettre les pierres en place afin de lever sa malédiction mais les bornes glisseront et tomberont, lui soutirant des plaintes lourdes de peines innommables. »

Écrit pour Vikingar,
printemps 2017

Vikingar : Berserker

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Berserker

« Si j’ai déjà croisé le fer avec un Berserker? Oui, jeune ami. Tu vois cette cicatrice? Je la tiens d’un combat contre un de ces guerriers à la force légendaire. Nous étions une dizaine de vikings contre deux de ces fous de guerre et je suis le seul survivant de cette bataille.

« Les Berserkers sont les guerriers sacrés d’Odin. L’esprit de l’ours les habite. Ils combattent sans égard pour leur vie, se lançant comme des bêtes dans la mêlée. Ils se ruent souvent au combat nus, ne craignant nullement les armes de leurs ennemis.

« Un des deux Berserkers que j’ai affronté s’est métamorphosé sous mes yeux ahuris en grand ours brun. Il m’a donné un coup de griffes qui m’a fait voler jusque dans la neige, à dix pas de là. Il a abattu quatre de mes compagnons avant de tomber, ma hache plantée droit dans son cœur. »

Écrit pour Vikingar,
printemps 2017

Apocalypses Laurentiennes 8/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

L’Apocalypse

Le lendemain, je m’éveillai le dernier. Je ne fus nullement surpris de ne pas découvrir le livre derrière mon dos. Je trouvai la bande dans la cuisine, tous penchés sur deux grandes cartes dépliées et un petit atlas de la région. Il était près de midi et les pirates en étaient déjà à leur seconde cafetière. Seul Max était absent.

Leur soif de mystère l’avait vraisemblablement emporté sur mes mises en garde. Je m’assis, n’eus pas la force de faire de remontrances. On me servit un café. Je me roulai une cigarette de tabac tiré des mégots laissés dans le cendrier mais Simon plaça un joint entre mes mains avant que j’aie terminé ma sale besogne. Émile m’offrit des toasts que j’acceptai volontiers. Lorsque je demandai où était parti Max on m’apprit qu’il était allé chez son père pour lui emprunter sa voiture.

Je ne fis aucun commentaire.

Max ne conduisait presque jamais. Je crois qu’il était pourtant le seul d’entre nous à posséder un permis de conduire. Nous étions si habitués de marcher partout où nous allions que nous tendions à oublier que notre rêveur national possédait un accès à un véhicule. Tout est si près lorsqu’on vit à deux pas du centre-ville … Québec n’est pas si grande après tout. On marche aisément de Limoilou au carré D’Youville, du Petit Champlain aux plaines d’Abraham. Max ne quémandait pratiquement jamais à son père l’usage de la voiture. Cette nouvelle ne pouvait donc signifier qu’une chose : nous allions aujourd’hui nous promener en forêt.

Je me pliai aux vœux du groupe et aidai mes comparses à rassembler quelques provisions volées à même les armoires de la mère de Pépierre. Émile trouva une boîte de matériel de camping qu’il ajouta à notre butin. N’avaient-ils pas de toute façon attendu jusqu’au lendemain avant d’arrêter leur décision ? Lorsque notre chauffeur revint enfin de son périple tous embarquèrent tant bien que mal à bord puis nous nous mîmes en route sans attendre vers les dangers de cette destination inconnue.

Sur le chemin, nous avons cherché à passer le temps en tentant d’imaginer quelles aventures nous attendaient là-bas. Tous y allèrent de leurs suppositions, allongeant des histoires souvent lugubres, parfois farfelues. Maximilien suggéra que nous allions tomber sur l’entrée d’une caverne ouvrant la voie vers des mondes inconnus. Émile parla d’un site sacré aux énergies puissantes et palpables. Simon se vit rassembler en hâte un trésor de secrets occultes, pressé par l’arrivée de mille gardiens immondes. J’avais fini par me décrisper un peu et, faute de pouvoir rester le plus loin possible de l’endroit mystérieux, je m’y précipitai avec le même engouement que les autres. On s’excita à décrire les dieux enchaînés gardés là depuis les temps d’avant les temps par les rites nocturnes des premiers habitants de ces hauteurs boisées. On allongea tentacules et orifices, sortit nombre d’appendices inhumains de nos esprits fiévreux.

Un peu passé Hervey-Jonction, peut-être inquiété par l’étrangeté de nos délires et l’impossibilité de nos divagations, Zacharie tenta timidement de nous ramener à la raison. Le sixième larron rassembla son courage et osa demander à voix haute ce que plus d’un, j’en suis sûr, méditait en silence depuis un bon moment. Il souleva la question d’une conclusion plus sombre et demanda franchement si nous croyions que tous reviendraient entiers de cette journée. Comme il ne reçut que quelques rires un peu jaunes et mal assurés, le nouveau venu chercha à nous faire réagir et tenta de briser le silence qu’il avait tout juste engendré. Il dit croire sérieusement à ces histoires noires, ces légendes d’invocations et de démons anciens. Il parla de sa grand-mère, la fille d’un marin irlandais et d’une guérisseuse crie qui lui racontait des histoires bien différentes lorsque sa chère fille regardait ailleurs. Il expliqua comment ses ancêtres autochtones avaient caché aux envahisseurs blancs l’entrée de certaines cavernes sacrées en y murant les dieux anciens auprès de qui ils venaient parfois chercher conseil. Il parla de peuples oubliés côtoyant les hommes dans la jeunesse du monde et partageant avec eux des secrets amassés au fil de cent âges. Ces êtres anciens auraient marché le monde du jour en compagnie des humains jusqu’à ce que ceux-ci, plus nombreux, choisissent de les repousser jusque sous la surface de la Terre.

Si seulement Zacharie avait su ce que certain d’entre nous connaissions de ces êtres sans chair l’imbécile eut gardé ses commentaires sous silence. De telles allusions eurent pour effet d’alarmer Max et Simon qui se retournèrent vers moi, glacés d’appréhension. Nous connaissions tous les trois plus que notre lot de monstres cachés sous le sol.

Voilà quelques heures de cela, autour d’un café, chez moi, Simon m’a confié avoir été particulièrement marqué par un échange survenu lors de cette discussion. C’est à vrai dire lui qui se souvient le plus du trajet. Max et moi étions alors davantage plongés dans nos propres méditations. Je sais que notre chauffeur jonglait avec sa propre peur, conscient de risquer ici peut-être un peu plus que sa santé mentale. L’affaire tendait à ressembler à nos premières expériences sérieuses et ni lui ni moi n’étions bien chauds à l’idée d’en revivre les grandes lignes. De plus, je crois que Max était atrocement conscient d’avoir agi cette fois encore contre ma mise en garde. D’une certaine façon, je crois que d’avoir désobéi à mes intuitions le travaillait plus que l’ombre des dangers embusqués au devant. Il savait qu’il avait commis une faute en s’étant laissé embarquer dans cette expédition. Je crois qu’il regrettait sa curiosité et craignait que le destin ne profite de cette faiblesse pour le rattraper pour de bon.

Pour celui qui avance sur la voie du bandit tout en poursuivant une quête spirituelle, il est primordial de savoir où et quand plier ses valeurs. Un bandit doit s’accrocher à ses vertus tout autant sinon davantage que celui qui suit la voie du moine ou celle du guerrier. Le bandit n’a que peu de guides pour l’aider à ne pas tomber dans les affres du mal. La tentation fait partie de son quotidien. Il est comme le cuisinier affamé qui a fait vœux de jeûner jusqu’au lendemain. Par conséquent, dans un monde de gris et de compromis, certaines choses doivent rester sacrées. Qui respecte les règles se voit récompensé et qui les enfreint paie. C’est ainsi.

Max allait de ces méditations tandis que je m’inquiétais pour ma part du message gribouillé dans mon demi sommeil. Je ne participais aux envolées macabres de mes compagnons que sporadiquement, commentant à la volée une image plus forte, ajoutant du piquant à celles qui, plus banales, passaient sous la barre de mon jugement critique de conteur.

Zacharie pressait le groupe depuis peu avec ses questions funèbres et ses histoires de dieux anciens. Il venait de nous rabâcher les oreilles pour la seconde fois avec sa vieille métisse lorsqu’il avait soulevé cette question qui avait particulièrement marqué Simon. Le rabat-joie s’était inquiété du titre attribué au volume. Il avait souligné que cette dernière phrase l’inquiétait, qu’il était possible que nous risquions dans notre folie d’éveiller la pire des créatures, d’amorcer le règne de celui qui ne meurt jamais, Lucifer, Satan, le Démon. Apocalypse. Le mot les avait tous sciés.

Max avait arrêté le véhicule sur le bord de la route. Je me souviens qu’il s’est retourné vers moi avec la mort dans les yeux. Simon dit que tous m’ont regardé. Il a su me répéter presque mot pour mot ce que j’ai alors expliqué au jeune novice.

J’aurais dû saisir à ce moment cette chance ultime de remédier à cette aventure que je savais destinée à se terminer de mauvaise façon. Connaissant bien celui que j’étais alors, j’ai l’impression que j’ai vu cette opportunité mais que j’ai choisi au contraire d’utiliser l’occasion pour souligner la faute commise par Max au matin lorsqu’il n’avait su s’opposer à ma place ou en mon nom au plan illégal de nos comparses. Je suis certain qu’il avait senti mes inquiétudes de la veille. Je ne peux me prononcer avec autant de certitude en ce qui concerne le cas des autres, je ne les connaissais pas autant, mais je sais que Max avait parfaitement saisi l’importance de mes craintes. Au lieu de forger cette matière tendue afin de faire tourner la voiture, j’ai plutôt choisi de repousser la perche offerte comme on essuie une attaque offensante, avec plus d’ardeur que nécessaire.

Je leur ai expliqué avec dédain que le mot apocalypse n’avait de lien direct avec la fin du monde que dans la référence populaire offerte par l’Apocalypse de Saint-Jean, que le mot signifiait en fait quelque chose qui se rapprocherait davantage de révélation. Je n’apprendrai pas au théologien que tu fus que plusieurs écrits furent désignés en tant qu’apocalypses au cours de l’histoire de la chrétienté. Je leur ai parlé en guise d’exemples du texte « Le Pasteur d’Hermas » et de certains extraits de « Passion de Perpétue et de Félicité », leur précisant que ce n’étaient là que deux exemples parmi nombre d’autres. Je leur ai expliqué que pour figurer dans cette liste de curiosités, ces ouvrages devaient témoigner de la rencontre entre un saint acteur et un être céleste. Le messager du divin ou parfois le créateur lui-même y menait l’acteur souvent dépassé au sein de visions aussi cryptiques que révélatrices. Simon insiste que je leur ai enseigné que le titre précis du grimoire, s’il en était un, devait donc plutôt être lu comme ceci : Les Révélations d’Awaë Wargdjan.

Nous sommes passés au vote et tous ont choisi de reprendre la route.

Oui. J’ai honte. Au lieu de mener mes protégés à l’abri de la tourmente en bon pasteur, j’ai choisi de les inciter à courir vers les ravins afin d’enseigner à l’un d’entre eux le prix de ses erreurs. Je n’exclue pas non plus le fait que la curiosité qui avait rongé toute la troupe m’avait peut-être gagné. Ne voulant pas rebrousser chemin si près du but, j’ai donc choisi d’abandonner la lutte contre ma conscience et décidai que j’avais perdu ce matin mon droit à la riposte. Je m’avouai vaincu.

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Les Laurentides

Apocalypses Laurentiennes 7/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

Fin de soirée chez Pépierre

Nous traversâmes le grand parc en se faufilant de bosquets en bosquets de crainte d’avoir à croiser quelques nouveaux problèmes. Sans même se consulter, nous nous tournâmes tous d’un même pas vers l’appartement de la mère d’Émile situé à trois rues de la place Jeanne d’Arc. Les lieux étaient vides. Ni Pépierre, ni sa mère, n’étaient présents.

Isolés pour de bon de toute interférence extérieure, je jugeai enfin les autres prêts à m’offrir le meilleur d’eux-mêmes. Max alla jusqu’aux fenêtres et baissa les vénitiennes. Simon entreprit d’égrainer un nouveau joint. Personne n’osa soulever le silence avant que le colosse apaisant fût presque mort. Maximilien brisa la glace en déclarant d’une voix posée que c’était là le premier cadavre humain qui lui eut été donné de voir. Simon et moi connaissions l’immensité de ce mensonge mais nous tûmes nos objections ; Max tentait d’entamer pour moi le sujet et non de faire diversion. Je retins à temps l’observation de Simon d’un regard sévère.

Tous y allèrent de leurs propres commentaires. Je n’attendis toutefois pas longtemps avant de couper court le babil pour canaliser ce bref regain de frissons vers l’Œuvre projetée. Je saisis l’ambiance et sortis le sac de toile de derrière mon dos. L’apparition fit l’effet escompté. Le visage surpris des autres témoigna de leur choc. J’eus l’impression qu’ils ne se rappelèrent qu’alors m’avoir vu me débattre contre Beaubonhomme pour lui arracher son bien.

Le livre ouvert sur mes genoux, j’entrepris sans préambule d’en faire la difficile lecture. Mes premiers mots s’élevèrent dans un silence étrange, un vide où aucun souffle n’osa percer la stase. Je sentis autour de nous la pulsion électrique, le magnétisme de notre excitation. Simon roula deux nouveaux joints que nous passâmes au fil du texte. Nous étions un cercle d’encens verts et odorants, un anneau, une cabale momentanée d’acolytes subjugués. Mes propres bouffées ponctuèrent ma lecture comme autant de réflexions muettes. Canalisant vers moi l’attention exaltée de notre bande, je tentai d’assimiler le plus possible du précieux document. Je tissai cette matière palpable ; je la reforgeai et la nouai selon mes désirs et besoins. Je m’entourai ainsi d’une sphère que je vis lumineuse, un royaume intellectuel dévoué à la compréhension.

Malgré la foi offerte de toute mon équipe, il me fut difficile de tirer suffisamment du volume pour assouvir ma soif d’inconnu. Je réussis à donner une bonne frousse aux cinq témoins de mon auditoire sans pour autant saisir assez des secrets du recueil maudit pour étancher ma curiosité occulte. Ses phrases cryptiques étaient vagues et complexes. Ses images hurlaient de puissance, choquant, appelant, nous transgressant d’idées étrangères mais le symbolisme tordu de son contenu rendait le sens du texte diffus et obscur. De plus, beaucoup des pages les plus importantes paraissaient justement être celles qui avaient été arrachées. Je dis cela car les quelques feuilles suivant une poignée manquante tendaient souvent à ne référer qu’à celles-ci ; comme si elles n’étaient que le commentaire de quelque passage primordial maintenant disparu.

Au fil de ma lecture, je pus du moins deviner qu’il s’agissait d’un traité de métaphysique parallèle, quelque chose comme un guide d’évocation. Porté par les élans de l’Œuvre toujours active parmi nous, je fus bercé d’étranges intuitions. Peut-être nieras-tu la véracité de mes propos mais la volonté rassemblée et manœuvrée de ma petite congrégation me permit d’atteindre cette vérité : l’ouvrage était un livre maudit, réellement maudit. Il avait été écrit par la main d’un homme malade, un dément né sur les vieux continents, un rêveur dont l’esprit ayant trop voyagé sur les routes immatérielles avait été un jour contraint d’évider ses tourments sur les pages de cet ouvrage. Ses paragraphes au style éclectique traitaient de choses innommables, d’aberrations sensées rester loin du su des hommes. Conscient de la nature impropre du livre, je ne pus toutefois en cesser le décryptage. Ma curiosité maladive comme celle de mes comparses me lia à lui, me poussa à continuer. Je nous sus damnés, nos destins ligotés à celui de la chose.

Et je choisis toutefois de garder ce détail pour moi.

Beaubonhomme avait déchiré les pages. Je suis certain qu’il l’avait fait pour tenter de trouver une certaine rédemption, pour tenter d’empêcher quiconque d’en parfaire la lecture. Il n’avait pas su trouver la force de brûler l’ouvrage, seulement d’en mutiler le contenu.

Je recopie ici à ton intention ce que je crois en être le titre, au cas où cette référence te soit utile. Je n’ai trouvé ces mots que sur la toute dernière page, en plein centre : « Here end the Apocalypses of Awaë Wargdjan. »

Lorsque je relevai la tête à la fin de ma lecture je vis que tous étaient pâles, plus terrorisés que jamais mais aussi excités par l’immensité de ma découverte. Seul Émile parut incertain. Simon m’a dit qu’il l’avait vu jeter de brefs coups d’œil inquiets vers Zacharie qui, emporté par l’émotion collective, ne semblait plus autant s’inquiéter de son propre sort.

Prenant soin de les mettre en garde contre ce qui allait leur arriver si jamais ils abîmaient cette trouvaille, j’acceptai de faire passer le livre pour qu’ils s’exclament tour à tour devant son étrangeté. Ils s’excitèrent sur son aspect, furent transportés par son mystère. Simon et Max ne firent pas exception. Eux qui avaient pourtant déjà tiré les ailes du Diable en ma compagnie ne réagirent pas de façon moins enfantine face à la richesse de ses illustrations et ses chartes sémiologiques.

Je profitai de l’occasion pour fouiller plus avant le sac fatigué du défunt sans risquer d’être dérangé. Outre un chaos de détritus sans grande valeur, ustensiles tordus et morceaux de ficelle, j’y trouvai quelques crayons ainsi qu’un calepin au rabat de cuir. L’ouvrant, je le découvris noirci de ces mêmes caractères slaves. En tournant distraitement ses pages, je fis tomber sur mes cuisses un bout de papier lâche. Je le pris, le dépliai et fus surpris d’y voir de grandes taches de couleurs vives. L’examinant de plus près je m’aperçus qu’il s’agissait en fait d’un morceau de carte routière déchirée. Un grand point noir fait au stylo semblait indiquer le site de quelque référence obscure. L’endroit paraissait à l’écart des quelques villages distribués entre les pentes d’une région accidentée. Cette partie de la carte n’était sinon qu’un large espace vert uni, sans autre signe du passage de l’homme.

Charles, assis près de moi, me questionna au sujet du plan et attira de ce fait sur lui l’attention de tous. Je perdis dès lors le contrôle de mon équipage qui partit à la dérive.

Sans que j’aie pu les en dissuader, ils se mirent d’accord pour se lancer le lendemain vers le site représenté par ce point griffonné. Je leur rappelai la distance probable à parcourir, la possibilité de ne jamais trouver ce que désignait le tourbillon d’encre. Que les Anciens Dieux me pardonnent : je n’ai pas osé leur dire qu’une crainte étrange me rongeait les os, que moi qui étais toujours le premier à lancer mes pairs dans la chasse aux ombres me trouvais transpercé de doutes. Pour la première fois depuis des années je ressentais la poigne froide et sinueuse de la peur passer outre mes défenses et mes bravades. Je m’opposai à ce voyage autant que me le permirent les écrans dressés devant ma crainte. À la fin, seul contre tous, au risque d’ébranler l’image de sorcier à laquelle tous m’associaient ou celle de guide spirituel que je m’évertuais de cultiver, je choisis de reporter la décision au lendemain.

Nul n’osa s’élever contre ma voix.

Nous convînmes de dormir sur place, la mère d’Émile n’étant pas sensée revenir de Montréal avant tard dans la journée. Nous vivions alors comme des nomades, des chasseurs-pilleurs semi-sédentaires allant de bars en partys, des mouettes aux longues dents, des rats dans les murs. Tu ne m’as que peu fréquenté alors mais tu as peut-être entendu parler de mon mode de vie marginal. J’errais de bande en bande, entraînant le plus souvent mes comparses les plus proches dans ma danse folle. Enfin, je me souviens avoir fréquemment quitté l’appartement de mon père durant près d’une semaine sans même songer donner de nouvelles. Je dormais chez l’un, chez l’autre. Je ne me nourrissais qu’à peine, picorant de tout côtés, buvant surtout des fontaines. Combien de fois m’as-tu entendu dire que l’eau coupe la faim ? Je grignotais à l’occasion une tranche de pain chez un ami, un repas de temps à autre. À bien me rappeler je crois que je suis passé chez toi une fois ou deux, non ? En été, il m’arrivait souvent de dormir à l’extérieur, préférant affronter la faim, la quête et le froid plutôt que de me décider à rentrer chez moi. Je me souviens avoir dormi derrière les buissons, au cimetière, derrière les tours des grands hôtels. J’ai souvent passé les dernières heures de la nuit blotti contre des gens que je ne connaissais qu’à peine, des punks ou des clochards cachés sous les autoroutes, au centre-ville. Je ne sais pourquoi je préférais alors rester ainsi sous les éléments. Peut-être me préparais-je inconsciemment aux années à venir. J’amassais les expériences et les épreuves qui allaient un jour m’être essentielles.

Conformément à mon rôle d’ascète, je refusai cette nuit-là les offres de lit et de divans et laissai les places de choix aux autres. Je me trouvai un coin de sol, à l’écart, ne transportant jusque là que la poche de Beaubonhomme et mon propre sac fourre-tout. J’emportai le livre avec moi et l’utilisai comme oreiller pour m’assurer qu’aucun de mes chers voleurs ne tente de se faire la main sur quelques formules durant mon sommeil.

Je fus éveillé peu avant le lever du jour par un cauchemar puissant. Je ne me souviens pratiquement de rien à propos de ce rêve. Je n’en ai rien retenu, rien d’autre que le plus important sentiment de malaise qu’il me fut jusque-là donné de ressentir. De sa trame, je sais seulement ce que j’en ai écrit au dos du calepin au rabat de cuir du vieil homme décédé.

Je me souviens encore aujourd’hui de ces mots exacts avec une effrayante vivacité. Je peux fermer les yeux et revoir mes lettres gauches, les deux traits laissés avec force par le crayon lorsque j’ai souligné le mot sous-sol.

« Beaubonhomme me hurle en russe de quitter les lieux. Il est dans la maison, au sous-sol. Les pages. Les pages bougent. Il est là ! »

Je me souviens avoir griffonné ces mots dans un demi sommeil épouvanté en me disant qu’ils m’aideraient à me souvenir plus tard de choses importantes. J’ai ensuite retiré le livre de sous ma tête et l’ai posé derrière moi, contre le mur. J’ai déposé ma tête sur mon sac et, plus épuisé encore que terrifié, presque en transe, je me suis rendormi rapidement.

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L’Apocalypse

Vikingar : Kraken

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Kraken

« Oui, les excursions en haute mer peuvent être périlleuses. Plus d’un navire disparu sous les flots doit son sombre destin aux méfaits du Kraken. Ce monstre marin est immense, long d’un mile ou peut-être davantage. Il a la forme allongée d’un calmar cauchemardesque. Ses longs bras tentaculaires sont capables de briser les drakkars les plus solides comme s’ils n’étaient que des fétus de paille. Il n’a aucun prédateur naturel car rien ne peut se mesurer à lui. Il dévore baleines et requins sans distinction.

« Les marins craignent sa présence pour de justes raisons. On dit que les remous qui agitent la mer sur son passage sont assez puissants pour couler un navire. Imaginez s’il décidait de s’en prendre à vous! »

 

Écrit pour Vikingar,
printemps 2017

Vikingar : Gullinbursti

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Gullinbursti

 

« Que dis-tu? Tu doutes de moi, jeune guerrier? Je maintiens pourtant que j’ai un jour posé les yeux sur le sanglier Gullinbursti. C’était par une nuit sans lune, un hiver. Je traquais un sanglier gigantesque lorsque j’ai cru voir la lumière d’un feu de camp au détour d’un escarpement. Je me suis approché discrètement, craignant avoir affaire à des bandits, mais je n’ai vu nul feu. La lumière émanait de l’animal sacré.

« Il était magnifique, sa crinière faite de poils d’or lumineux. Sais-tu seulement que Gullinbursti est un animal magique? Ce sanglier fantastique fut forgé par les nains Eitri et Brokkr pour le dieu Freyr. Il peut courir aussi vite qu’un cheval. De nuit, les soies magiques de sa crinière éclairent sa route.

« Tu comprendras que je n’ai pas osé compléter ma chasse. On ne tue pas le compagnon d’un dieu impunément. »

 

Écrit pour Vikingar,
printemps 2017

Vikingar : Jotnar

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Jotnar

« Tremble devant les géants primordiaux, mon ami. Les Jotnars sont des géants titanesques, une race de titans terrifiants. Ce sont les descendants directs d’Ymir, le premier être vivant, des forces brutes tirées du chaos originel. Ils furent bannis par les dieux dans le monde du Jötunheimr, loin de Midgard.

« Ces géants sont dotés d’une force prodigieuse. Certains possèdent des pouvoirs fantastiques comme Thjazi, capable de se transformer en aigle. D’autres gardent des trésors magiques fabuleux. L’épée flamboyante de Surt, le géant du feu, en est un exemple célèbre. On raconte que quelques uns d’entre eux sont plus puissants que les Ases eux-mêmes!

« Ces monstres formeront la première ligne dressée contre les dieux lors du Ragnarök. À la fin, c’est justement Surt qui détruira l’ensemble des mondes avec son épée enflammée. »

Écrit pour Vikingar,
printemps 2017

Vikingar : Troll

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Troll

« As-tu déjà vu un Troll? Non? Et bien sache qu’un Troll est un adversaire redoutable. Ce sont des géants hideux à la force colossale. Certains sont assez puissants pour abattre dix fiers vikings sans faire trop d’efforts. Tous ont la peau aussi dure que le roc. De nombreuses épées se sont brisées sur le cuir de ces monstres.

« Cette race repoussante retrace ses origines jusqu’au géant Ymir, le premier être vivant. Ils ont surgi de son corps gigantesque pour aller occuper les forêts et les montagnes de Midgard. Ils s’opposent depuis aux dieux comme aux hommes, cherchant à malfaire à chaque occasion. Ils sont friands de chaire humaine qu’ils reniflent aisément à bonne distance. L’odorat d’un Troll est en effet fort développé. On ne peut généralement pas en dire autant de leur intellect limité. »

Écrit pour Vikingar,
printemps 2017

Apocalypses Laurentiennes 6/18

 

Apocalypses Laurentiennes 

Le grimoire

Par désir de ne pas perdre les derniers élans de l’ambiance fantastique créée par notre découverte, je me hâtai de guider mon troupeau vers les hauteurs, loin de l’interférence des passants. La promenade des Gouverneurs était déserte et ses détours mal éclairés devinrent notre retraite. Arrivés en haut des premières volées de marches, nous nous écroulâmes, haletants, sur les bancs placés là à l’intention des touristes.

Je ne crois pas que Zacharie se soit souvenu de ce qui s’est passé sous la terrasse. Quoi qu’il en ait dit par la suite, je ne crois pas que le pauvre se soit remémoré le moindre détail. Des allusions faussées et des omissions trop flagrantes le trahirent à maintes reprises. Il nous regardait, brumeux, cherchant visiblement à lier les éléments épars de sa mémoire fracturée. Émile le questionna, le pria de lui dire quelque chose. Inquiet, Zacharie avoua d’abord ne se souvenir de presque rien. Il parla de l’après-midi, de l’escapade sur le Parc des Champs de Batailles. Je laissai à Émile et Charles Tonte le soin de lui résumer les récents événements et j’en profitai pour emmener Simon et Maximilien à l’écart.

Benoît, je te demande ici de faire œuvre d’acte de foi et de faire confiance à un homme qui marche les chemins de l’occulte depuis plus d’années que tu ne saurais le soupçonner. Crois-moi lorsque j’affirme qu’un être humain qui se retrouve plongé au cœur d’événements aussi prenants que ceux-ci libère une force, une excitation, une sorte de vitalité qui, savamment utilisée, peut aider qui connaît les secrets du magique à plier les lois du monde qui nous entoure. Harnacher et user de tels moments permet de dépasser ses propres limites et de réaliser l’irréalisable.

Et j’avais ce soir-là un but précis en tête.

Nous montâmes tous les trois jusque sur le palier suivant. Penchés tels des apaches sur le camp de nos proies insouciantes, nous écoutâmes un moment les nôtres exposer au malheureux le récit de nos aventures. Ni Émile, ni Charles, ne fit mention de la sacoche ou du livre. Je me délectai. Comme je ne voulus toutefois pas entendre les deux conteurs exposer leur vision de l’épisode des briquets éteints je choisis ce moment pour mener mes braves à l’écart et leur faire part de mes projets.

Simon et Max avaient toujours partagé d’un peu plus près mes intérêts peu communs pour les choses de l’occulte. Lorsque Simon s’est joint à notre cabale en 92 la chimie née entre nous trois nous avait permis de dépasser certaines limites que Max et moi avions crues être des épreuves réservées pour l’aube de la quarantaine. Nos Œuvres communes atteignaient toujours des résultats plus frappants et surtout plus rapides aussi ai-je donc choisi de quémander leur aide dans l’entreprise folle que je venais d’imaginer.

Je tirai le lourd volume de la poche de toile et le déposai avec respect devant mes acolytes. Je sus immédiatement de l’expression de Simon que des deux, seul Max n’avait pas oublié l’existence du livre.

Les pages du grand manuscrit étaient toutes si fortement gondolées que l’ouvrage volumineux ne pouvait être fermé à plat. On eut dit qu’il avait séjourné longtemps dans un endroit fort humide. Simon a un jour suggéré que le volume était ainsi éprouvé parce que l’épave défigurée devait l’avoir traîné constamment sur lui durant des années. L’idée n’est pas saugrenue. Sa couverture était rigide, faite de bois couvert de cuir, fort ancienne. La peau fatiguée avait été lacérée par endroits, laissant apparaître le grain sombre d’une plaque pratiquement pourrie. Les restes d’une boucle métallique qui servait jadis à maintenir fermées les minces planchettes reliées pendaient mollement, inutiles. Trois de ses coins étaient recouverts de ferrures oxydées. On eut cru des têtes léonines aux visages figés sur des grimaces grotesques. À l’arrière, le cuir du quatrième coin semblait avoir été rongé et laissait l’extrémité supérieure de la dernière page à découvert.

J’avouerai avoir été fort déçu en ouvrant l’ouvrage sur un dialecte inconnu. Ma tâche allait s’avérer beaucoup plus ardue que je ne l’avais espéré. Je tournai quelques pages craquantes avide de reconnaître quelque symbole, un nom, cherchant partout un lien quelconque avec mon propre lot de savoirs maudits, un signe qui m’assurerait de la valeur occulte de ce grimoire potentiel. Ma panique frôla des sommets lorsque je m’aperçus enfin que la majorité des pages semblait avoir été arrachée.

Quoi qu’il en dise, c’est Max qui me garda d’un affolement qui se serait avéré fatal à mon entreprise. Je me souviens qu’il a posé calmement sa main sur mon avant bras. Ce geste simple suffit à me rendre un peu de maîtrise. Je pris une grande respiration et observai le texte une seconde fois usant d’une placidité renouvelée.

L’auteur n’avait noirci les feuilles qu’au recto d’une écriture aux lettres serrées couchée sur deux colonnes égales. Tournant à nouveau les pages, je me désolai de constater que malgré son épaisseur, le livre ne comportait en fait que peu de feuilles. Le gondolement des planches survivantes et l’épaisseur de la tranche donnaient l’illusion d’un véritable bottin. (Je me souviens toutefois avoir compté moins de cent pages ce soir-là.) Mon esprit fut heureusement soulevé lorsqu’en m’attardant sur la dernière ligne d’un long paragraphe, je fus surpris de reconnaître un mot : control. Chacune des lettres semblait s’étirer, s’allonger en un point ou un autre pour s’emmêler aux excroissances issues de leurs voisines. Assimilant les particularités de la calligraphie, je sus deviner toute une phrase. Thus, you’ll take control of the One. J’identifiai immédiatement de l’anglais. Je répétai ma trouvaille à voix haute : « Le livre est rédigé en anglais. » Mes deux acolytes se penchèrent avidement sur mon épaule, fort intrigués.

Je lus quelques passages au prix d’efforts importants. Comment t’expliquer ? Chaque segment de texte semblait décoré de traits élevés enchevêtrés dans le fouillis soulignant celui qui lui était superposé. On eut cru que de nouvelles phrases d’un alphabet cryptique avaient été griffonnées entre chaque ligne. L’illusion était parfaite. Me concentrant sur les mots réels, je pus saisir certains passages à la volée. Il y était question de choses étranges et impies, de délices pour les enfiévrés que nous étions alors. Mes comparses jubilèrent lorsque je leur murmurai des phrases éparses et fragmentaires, des allusions voilées aux choses invisibles et aux conditions de leurs environnements extraterrestres. Des mots bannis : astral, ethérique, goétie, égrégore et conjuration se répétaient sur plus d’une page. Les commentaires tracés avec énergie sous certains diagrammes illuminèrent le mystère des cercles et des traits restés muets à mes premiers regards.

Effeuillant l’ouvrage, je m’aperçus que certaines de ses feuilles portaient au verso de brèves notes griffonnées à la mine, des bulles référant vraisemblablement au recto au côté duquel elles s’étaient jadis trouvées. Ces parenthèses paraissaient être le fruit d’un tout autre auteur. Elles étaient sans contredit l’œuvre d’un chercheur beaucoup moins méticuleux. Les lettres courtes et larges ne semblaient pas former de mots connus. Elles étaient inégales et raides, crues. Certains symboles de ce second alphabet nous étaient même étrangers.

Le mystère était parfait. C’était une découverte digne des contes les plus sombres, un présent de ce monde aux sorciers avides que nous sommes toujours. Je jubilai à l’idée des longues heures promises à en décrypter les terribles secrets.

Je fus sur le point de ranger l’étrange grimoire et rejoindre les trois autres pour lever le camp lorsque Simon retint ma main. Il ramena le texte de quelques pages et désigna un de ces caractères étrangers, une sorte de P retourné vers l’arrière. Il précisa qu’il pouvait fort bien s’agir selon lui d’une lettre russe. Un second caractère, un O aplatit traversé d’un trait, poussa Max à suggérer qu’il s’agissait possiblement de grec. Je glissai un morceau de carton d’allumettes à cette page pour en marquer l’emplacement afin de vérifier plus tard la validité de ces hypothèses puis je rangeai ma prise avec délice avant de redescendre.

Émile n’osa pas croiser mon regard. Tonte aida un Zacharie encore un peu maladroit à ne pas choir dans les longs escaliers.

À SUIVRE >>>
Vendredi matin …