Apocalypses Laurentiennes 1/18

Apocalypses Laurentiennes

Québec, 18 juillet 2000

Salut Benoît.

J’imagine un peu la tête que tu dois faire en ce moment. Ouf ! Voilà un bon moment que tu n’as plus eu de mes nouvelles. Combien de temps ? Deux ans ? Vingt-sept mois ? Je crois que c’était peu après ton premier anniversaire de mariage. J’avoue ne plus très bien savoir.

Je te prie d’abord d’excuser mon absence discrète aux obsèques de Linda. Je sais, j’aurais dû être présent. Tu l’aimais. Tu avais changé ta vie pour elle, laissé tes cours de théo, abandonné le vœux de porter les robes. À tes yeux, rien ne comptait davantage en ce monde que de la voir heureuse. J’aurais dû être là. Je ne sais trop ce qui m’a pris. Ou non, je ne le sais que trop. Tu vois, je ne me suis pas senti le cœur à revoir tous ces gens. Il y a si longtemps qu’eux et moi vivons dans des mondes totalement différents. Non. Je t’entends déjà penser : ça y est, il divague encore. Non Ben, je ne suis pas en train de délirer. Nos mondes sont irrémédiablement opposés. Ils possèdent tous voitures et maisons, toutous et piscines, enfants à torcher. C’est si loin de moi tout ça. Je me suis vu, entouré de la bande à Pauline, les jumelles et tout le tralala, un petit verre en plastique à la main, mal à l’aise et sur le point de m’enfuir en douce. Je me suis imaginé contraint de répondre pour la énième fois de la soirée à la fatidique question : Et toi, Will, qu’as-tu fais ces six dernières années ? Quoi répondre ? Tu es un des rares en dehors de notre terrible quatuor qui ait la moindre idée de l’enfer que j’ai pu vivre.

Enfin, je crois que tu saisis. Je n’ai pas osé venir. Excuse-moi encore.

Je t’écris maintenant pour te confier un des secrets les plus lourds qui pèse sur ma conscience. En fait, je te fais parvenir cette longue lettre pour deux raisons. Je le fais dans le but de te prévenir de grands dangers et te recommander d’éviter de quitter ton toit après la venue du crépuscule. On ne sait jamais … De plus, je te contacte afin de te prier de communiquer les informations qui suivent aux gens appropriés. Je suis confiant que ta palette de connaissances passées inclue le type de personnes aptes à réagir efficacement face aux horreurs devinées ces derniers jours. Mais je te connais trop bien, pieux petit pèlerin. Il est aussi possible que tu choisisses d’agir toi-même en faisant de cette croisade ton œuvre de rédemption. Si c’est le cas, laisse-moi d’abord te mettre en garde. Quiconque touchera à cette histoire risque d’y laisser sinon sa peau, l’intégrité de son esprit, voir son âme. Prends bien garde. Assure-toi en premier lieu d’informer des gens qui seront aptes à t’aider par la suite si les choses tournent au pire. C’est un peu ce que je tente de faire ici. Si notre tentative de demain échoue, il n’y aura plus que toi au monde pour remédier à la situation et corriger nos erreurs.

Peut-être as-tu déjà une idée de ce que je me prépare à te livrer. Durant bien des années tu as eu la décence de ne pas me questionner à ce sujet. Maintenant que je m’approche peut-être de ma fin je tenais à t’en remercier. Je ne l’ai jamais fait. Je n’aurais pu le faire sans trahir les autres, sans risquer de libérer le mal.

Demain nous allons tenter de réparer nos erreurs d’alors. Demain nous retournons dans les Laurentides.

Je choisis maintenant de coucher sur le papier le récit des évènements survenus lors de l’été 1993 uniquement parce qu’on me l’a expressément demandé. Je tiens à te préciser que je n’agis pas ici de mon plein gré. Si ce n’eut été que de moi cette histoire n’eut eu aucune suite néfaste. Elle se serait terminée voilà des années par une découverte fantastique et les événements survenus par la suite n’auraient jamais eu lieu. Toutefois, comme je me suis alors laissé entraîné dans ces folles aventures, je me vois maintenant contraint de participer à la rédaction de cette maudite confession. Étant le plus à son aise de nous quatre avec le monde des lettres et des mots, Simon, Maximilien et Charles Tonte n’ont pas eu à pousser longtemps avant de me convaincre de porter cette plume en nos nom et raconter pour la première fois notre sombre récit. Je sais que Charles aurait aimé que nous ouvrions bien avant aujourd’hui notre boîte de Pandore mais nos incessants rappels tant aux conséquences d’une indiscrétion ont suffi à le tenir coi. Pour ma part je n’ai jamais ressenti cette pulsion, ce désir de passer au confessionnal et d’y rincer mon âme dans la lumière du pardon. Toutes les raisons du monde n’auraient pas suffi à me persuader de rédiger cette lettre sinon une. Je n’aurais jamais risqué d’éveiller à nouveau ce que nous avons dérangé alors. Je n’aurais jamais couru le péril que quelque imprudent ne tente de nouveau le chemin périlleux vers la vieille résidence des Laurentides. Ce qui m’y attend me terrifie trop.

Seulement voilà, on m’a convaincu qu’il était maintenant nécessaire de briser notre pacte du silence et de lancer cet appel aux hommes d’influence. J’espère que tu pourras reconnaître le caractère vital de cette lettre et que tu sauras faire un usage judicieux de son contenu peu ordinaire. Il faut agir. Le temps de l’ignorance est terminé. Ceux qui connaissent ces choses doivent s’avancer et élever la voix. Je ne vois pas d’autre solution.

Je sais que tu as une vague idée de la nature étrange de notre aventure dans les bois et des conséquences terribles qui s’en sont suivies. J’ignore ce que tu as su deviner de cette affaire. Comme je ne veux en aucun cas risquer de te perdre en passant outre certains aspects qui pourraient paraître anodins à mes yeux, je t’écrirai ce qui s’est passé dans les plus menus détails. Pardonne à l’avance mes excès de zèle mais je préfère risquer de t’exposer un fait qui te serait déjà connu plutôt que de te laisser avec plus de questions que de réponses puisque je ne serai sans doute pas là lorsque sera venu le temps d’y remédier.

Je tiens aussi à te préciser que mes trois comparses m’ont beaucoup aidé à rassembler les faits en un tout cohérent. C’est grâce à nos quatre mémoires réunies qu’il m’est possible de rédiger à présent ce compte rendu.

 

À SUIVRE >>>
Six déments en cavale

Nadir : Le serviteur de Dieu

16. Le serviteur de Dieu.

 

Le hall d’entrée de l’établissement est une vaste salle faite de granit. Quatre grandes fenêtres sont découpées dans la façade de l’immeuble, ouvertures par lesquelles Nadir voit une grande calèche stationnée dans la rue étroite. Une porte de verre est ouverte sur la ruelle battue par la pluie. Il repère immédiatement l’Évêque. Dehors, il supervise un groupe de travailleurs qui tente de charger la cuve dans le véhicule. Saison est à ses pieds, immobile.

La pensée du paladin est un vide décidé. Il n’a d’yeux que pour Saison. Il a entrainé le prêtre dans cette aventure simplement pour s’assurer d’avoir assez de poids lorsque viendra le temps de divulguer ses preuves. Si quoi que ce soit est arrivé au pauvre religieux Nadir ne se le pardonnera pas.

Il fonce, le dos courbé, la tête basse. Sur ses talons avance Éons, sa barre de fer en main. Ils traversent le hall aux trois quarts avant que l’Évêque ne les aperçoives. Le primat de Naleph ramasse Saison par la tête et expose son cou effilé. Il produit de son autre main un pic de métal coiffé d’un générateur thermique qu’il plante sous le crane de son otage.

— Stop! »

Nadir freine. Il se redresse, les membres raides, l’esprit bouillant. Il soupèse sa bardiche, calcule ses options. Derrière lui, le savant n’attend que son signal. Deux travailleurs se sont rapprochés, laissant trois autres ennemis près de la cuve. Les deux brandissent de courts pilums. Le politicien hérétique qui était dans le laboratoire avec l’Évêque n’est visible nulle part.

— Ne fais pas un pas de plus, Nadir, ou tu seras responsable de la mort d’un représentant de la sainte Doctrine. Jette ton arme. Jette-là et le prêtre vivra. »

Les trois ouvriers achèvent de charger la cuve dans la calèche. Deux d’entre eux montent à bord sécuriser le bassin roulant. Le troisième rejoint les deux robots armés de pilums en produisant un court épieu métallique.

Nadir s’est arrêté sur le seuil. Le son de la pluie est assourdissant. Elle tambourine avec force sur les deux montures d’acier attelées devant la voiture. Elle martèle les robots insensibles à ses attaques.

— Pourquoi? »

Il ne peut songer à une autre question. Il oscille entre colère et confusion, transpercé par un sentiment de trahison. Il avait considéré l’Évêque comme un ami.

— Depuis quand?

— Depuis le début. Depuis les premières expériences. Depuis toujours. Ne vois-tu pas l’évidence, paladin? La Divinité est un mensonge, une farce élaborée conçue par nos ancêtres pour nous garder à notre place. As-tu seulement regardé les ouvrages que tu as dérobés aux Drageons d’Azazil? As-tu déjà vu un animal mort ou gravement blessé? Ce sont en quelque sorte des machines, tout comme nous.

— Blasphème.

— Peut-être. Mais il s’agit de la vérité. Chacune de ces bêtes dispose d’organes semblables. Certaines espèces sont organisées différemment mais dans l’ensemble elles disposent toutes d’un cerveau et d’un cœur, de nerfs et de veines. Tout comme nous, les animaux ne sont que machinerie.

« Oh j’étais autrefois un fervent serviteur du Divin. Peut-être. J’avoue ne plus en être certain. J’ai possiblement toujours eu ce doute, cette sensation d’incertitude face aux messages de la Balise. C’était il y a des années de ça, bien avant ta mise en service. On n’avait pas encore inventé le titre de professor. Le mot n’existait même pas. Nous n’étions qu’une poignée à oser soulever ces questions que la Doctrine préférait voir intouchées. La plupart des nôtres étaient férus de science naturelle. Intéressés aux mystères du monde que la Divinité nous a tous ordonné de conserver, nous sommes devenus les premiers experts, les premiers savants. J’étais le seul ecclésiaste de notre petite communauté.

« Notre communauté … Nous n’étions même pas réellement un groupe, plus une collection lâche de correspondants et de collègues. »

Nadir a changé d’idée. Il n’a cure des aveux de l’infidèle. Il est toutefois conscient qu’il a besoin de plus de temps s’il veut arriver à tirer Saison de sous le joug du dément.

— Mais que voulez-vous? Pourquoi vous opposer ainsi au Divin?

— À cause de la dent d’Azazil. »

La démence tremble sur le code enfiévré de l’Évêque.

— Elle est la preuve de l’existence de l’homme. Elle est la preuve que nous n’avons pas été créé par quelque grand esprit invisible mais bien par une espèce douée d’un intellect au moins aussi développé que le nôtre.

« Si c’est réellement la Divinité qui nous a conçus, pourquoi l’a-t-elle fait en dérogeant pour la première fois de son modèle si parfait? Si le loup, la chèvre et le chimpanzé sont bâtis sur un même modèle, pourquoi avoir fait le robot de plastique et d’acier? Parce que notre origine est différente. Parce que nous ne sommes pas les enfants du Divin. Nous avons été conçus par l’homme. »

L’Évêque fait signe aux trois robots restés en sa compagnie de gagner la voiture. Il fait deux pas de côté, traînant le prêtre avec lui. La pointe de l’accélérateur reste braquée sur sa tête.

— Nous n’étions alors que trois à connaître l’existence de la dent. J’étais le seul de nous à vivre sous l’influence presque constante de la Balise. J’ai omis de mentionner la relique dans mes prières et mes rapports mais je savais qu’il n’était qu’une question de temps avant que je n’évente malgré moi notre secret. Nous, ecclésiastes, somme si près du Saint Signal qu’il nous est impossible de lui cacher longtemps quoi que ce soit. Le moindre de nos raisonnements est éventuellement filtré afin de garder notre pensée pure et notre message immaculé. Je devais trouver un moyen de protéger cette découverte unique même si elle contrevenait aux dogmes de la Doctrine mais je ne pouvais rester longtemps loin de mes obligations sans attirer sur moi la suspicion de mes confrères. Un des nôtres eut une idée terrible mais malheureusement incontournable. Nous devions nous couper de la Balise et de son influence. »

Nadir a peine à en croire ses sens. Il fait un pas en avant, un seul. Tous ses instincts lui crient de mettre à mort cette aberration. Derrière lui, Éons secoue la tête, incapable de croire la perversion de ce que suggère l’Évêque. Se couper de la Balise est comme renoncer au salut de son âme. Que quiconque tente cette horrible opération dépasse l’entendement mais qu’un ecclésiaste accepte de s’y livrer de plein gré relève de la plus pure folie.

— Nous avons tous accepté, moi le premier. J’ai le plaisir de vous dire que je ne m’en porte pas plus mal. »

À ce moment, un des ouvriers monté à bord du véhicule fait signe à l’archiprêtre pour l’informer que la cuve est bien sécurisée. Nadir prend sa chance. La distraction est possiblement la seule qu’il aura. Il fonce en avant tout en décrivant un arc large avec sa bardiche, cherchant à déstabiliser l’Évêque qui lâche prise pour sauver sa vie. Saison s’affale sur le sol, inerte. Les deux sbires armés de pilums bondissent de la calèche mais Éons leur barre la route. Devant, le conducteur fouette les deux chevaux d’acier et la voiture se met doucement en mouvement.

La pluie torrentielle lèche le long manche de l’arme de Nadir. Elle dégoutte de son visage d’oiseau de proie. L’Évêque a retrouvé son équilibre. Un ruisselet continu est accroché au long nez de l’ibis profane.

— Nadir! »

Celui-ci ne se retourne pas. Il lance simplement un court appel subsonique qui lui renvoie les positions d’Éons et des deux robots qui s’approchent lentement de lui. Le professor est en mauvaise posture.

Le paladin fait volte-face sans avertir. Il avance de trois pas en direction des deux agresseurs qui reculent, surpris. Il dépasse Éons et laisse descendre son arme sans hésitation sur un d’eux. La bardiche sectionne le bras du travailleur sans même avoir le temps de relâcher sa charge électrostatique. Il ramène la puissante hache en lui faisant faire une roue au dessus de sa tête et braque son regard sur celui du second combattant. Le robot recule en levant une main en signe de pitié. Son collègue est hors d’état de nuire. Il lâche son arme et détale derrière le char.

Nadir se retourne à nouveau, cette fois pour faire face à l’Évêque qui tente de rejoindre la calèche. Il lui bloque le chemin de son arme bourdonnante.

– Pas si vite. »

L’ecclésiaste recule.

– Laisse-moi passer! Tu ne peux t’opposer à un serviteur de la Doctrine. Tu ne peux lever la main sur un robot de mon modèle. C’est inscrit en toi si profondément que rien de ce que je ne dirai saura te permettre de me faire du mal. »

Il fait un geste large, intimant le paladin de s’écarter. Derrière Nadir, la voiture s’éloigne en emportant son tintamarre. Lui ne bouge pas.

Une lutte sémantique bât son plein en lui. L’Évêque a raison. Nadir a beau tenter de toutes ses forces de démolir l’infidèle, il ne peut se résoudre à abattre son arme. L’autre est un Évêque, un des personnages les plus puissants au sein d’une l’Église qu’il s’est juré de protéger.

Un sentiment de sécurité se glisse sur le signal de l’Évêque.

— Tu vois. Tu ne peux rien contre moi. »

Il pose la main sur la lame de Nadir et l’écarte lentement. Le paladin bouille de ne pouvoir agir. Il serre le manche de sa bardiche. Son geste semble amuser l’ecclésiaste. Son agrément est toutefois de courte duré. Éons n’a besoin de nulle invitation pour frapper. Le professor n’est pas lié par ses vœux d’obéissance et la barre de fer qu’il a en main a soif de justice. Il frappe le primat de plein fouet. Celui-ci voit tout juste venir le coup sans pour autant avoir le temps de l’esquiver. La barre de métal s’écrase contre son visage avec un craquement sonore. Il tombe à la renverse.

Nadir retient difficilement son réflexe. Il se retourne pour faire face à Éons qui lève une main. Ses instincts et ses programmes lui crient de défendre son supérieur.

— Nadir! Ne protège pas ce monstre. Écarte-toi. »

Au sol, le robot au visage fracassé cherche à protéger sa plaie de la pluie. Des ruisseaux d’éclairs inondent une grande craque qui fend son visage. Son profil d’ibis est brisé. L’extrémité de son long nez pend au bout de fils colorés.

— Laisse-moi l’achever! »

Nadir ne peut abattre un serviteur de la Divinité. Mais l’Évêque n’est plus un serviteur du Divin. Il s’est déconnecté de la Balise, s’est affranchi de sa sainte mission.

Éons pose une main sur son bras et le prie de s’écarter.

Aucun tribunal ne saura condamner un ecclésiaste de son niveau. Le procès durera des mois et l’Évêque aura au plus à craindre l’exil. Non.

— Tu n’es plus un serviteur de la Divinité. »

L’horreur transpire sur le code sans voix de l’Évêque lorsque Nadir s’écarte. Sa mise à mort est courte et brutale. Éons frappe quatre fois. Quatre fois le son de la cuirasse fendue arrache au paladin un tremblement effrayé. Lorsqu’il ne bouge plus, Éons achève l’ecclésiaste à l’aide de l’accélérateur thermique avec lequel le moonstre menaçait d’enlever la vie de Saison.

La voiture a disparu, avec elle la cuve maudite et son contenu maléfique. Éons se rend au chevet de Saison tandis que Nadir regarde la rue, là où le véhicule a tourné le coin.

L’érudit appelle Nadir.

— Tout est perdu. Nous ne retrouverons jamais cette maudite calèche dans Ukosh. »

Le paladin se tourne et le regarde.

— Pas dans Ukosh. Mais je sais où trouver ces déments.

— Où?

— Dans le désert. »

 

À SUIVRE >>>
Chapitre 17 : Le Canyon

Robert Bloch

Robert Bloch (1917 – 1994)

Collaborateur tardif de Lovecraft

Cet écrivain et scénariste est célèbre pour l’adaptation qu’a fait Alfred Hitchcock de son roman Psychose. Adolescent, il est un tel fan du magazine Weird Tales qu’il engage une correspondance avec Lovecraft qui l’encourage à développer ses propres récits de fiction. Il est le créateur du grimoire Le Culte des Goules écrit par un certain Comte D’Erlette (en référence à Auguste Derleth) et du De Vermis Mysteriis, un autre ouvrage impie du Mythe Lovecraftien.

Il mêle l’horreur médiévale aux éléments incompréhensibles propres à Lovecraft. Avec le temps, il se détache des canevas lovecraftiens pour s’approprier le style. Il plante ses récits dans des décors plus contemporains avec lesquels il se sent plus à son aise.

La mort de Lovecraft le libère de l’emprise de son mentor et le pousse à faire exploser son style. Il s’intéresse à des éléments moins propres aux canevas d’origine et explore la magie noire, le vaudou, la possession démoniaque plus classique ainsi que la science-fiction.

Un second élément qui transformera son style, les témoignages de la Seconde Guerre Mondiale ont beaucoup bouleversés Bloch. Les atrocités perpétrées par ses semblables ont grandement changé sa perception de l’horreur; l’horreur est en nous, dans nos têtes, nos coeurs. Il laisse le monde surnaturel et se penche sur la psychologie.

 

Un échantillonnage des textes de Bloch :
  • Suicide dans l’étude
  • Le démon des étoiles
  • Le rictus de la goule
  • L’ombre du clocher
  • Le temple du pharaon noir
  • La crique de la terreur
  • Embarquement pour Arkham
  • Retour à Arkham
  • Les mystères du ver
  • Le démon noir
  • Le train pour l’enfer
  • Psychose
  • Votre dévoué, Jack l’éventreur
  • La nuit de l’éventreur
  • Le maitre du passé
  • Le temps mort
  • Monde des ténèbres
  • Le boucher de Chicago

 

Robert E. Howard

Robert E. Howard

Collaborateur important de Lovecraft

Robert Ervin Howard est né à Pester, au Texas, le Il est le père de la Sword and Sorcery. Son oeuvre colossale est un incontournable dans le domaine de la littérature fantastique moderne. Descendant des premiers colons du Texas, l’histoire sauvage de la ruée vers l’or noir marque son imagination. Son oeuvre est inspirée de la grandeur et la décadence des civilisations.

À 19 ans, sa première histoire aboutie, Spear and Fang, est publiée dans la revue Weird Tales. Sa carrière démarre toutefois en 1928 lorsque ses nouvelles paraissent enfin dans diverses petites publications.

En 1932, il donne naissance au personnage de Conan. Ce barbare agressif et puissant est depuis devenu légendaire. Jusqu’en 1935, Howard écrit une vingtaine de nouvelles mettant en scène Conan.

C’est un correspondant important du Génie de Providence. Les deux hommes partagent beaucoup de points communs. Il développe toutefois au fil de leurs échanges ses propres idées fort différentes de celles de Lovecraft.

Féministe convaincu, il n’hésite pas à mettre en scène des personnages féminins, voir leur donner le premier rôle. Un exemple plus connu est celui de la mercenaire ukrainienne Sonya la rouge (Red Sonja, un film avec Shwarzaneger).

Les vues des deux hommes sur la civilisation diffèrent également. Tandis que Lovecraft la perçoit comme le joyau de l’accomplissement humain, Howard perçoit la barbarie comme le stade naturel de l’être humain, son état le plus pur. La civilisation n’est qu’une perversion de la vie à son état primaire.

Il décède d’un suicide en 1939 après avoir pris que sa mère ne sortira sans doute jamais du coma. On raconte que la mort de Lovecraft quelques temps plus tôt n’est pas étrangère à celui-ci.

Quelques uns des récits de Robert E. Howard :
  • Agnès de Chastillon
  • Bran Mak Morn
  • Conan
  • Conan l’aventurier
  • Conan le Cimmérien
  • Conan le flibustier
  • Conan le guerrier
  • Conan le vagabond
  • Conan l’usurpateur
  • Les Dieux de Bal-Sagoth
  • Kull le roi Atlante
  • Kull le roi barbare
  • Solomon Kane
  • Le retour de Kane
  • Sonya la Rouge
  • Steve Costigan
  • Steve Costigan et le signe du serpent
  • Steve Costigan et le champignon
  • Vulmea le pirate noir

Apocalypses Laurentiennes 0/18

Apocalypses Laurentiennes

Accueil

Voici le récit de William et de ses cinq comparses. Voici l’histoire de leurs mésaventures survenues à l’été 1993 dans les contreforts des Laurentides.

Ce texte d’environ 24 000 mots était publié par sections de quelques pages, chaque lundi et vendredi matins. Le voilà livré en entiers pour vos yeux, chers ami(e)s.

Apocalypses Laurentiennes : Salut Benoît
Apocalypses Laurentiennes : Six déments en cavale
Apocalypses Laurentiennes : Sous la Terrasse Duffrin
Apocalypses Laurentiennes : Beaubonhomme
Apocalypses Laurentiennes : La terreur de Zacharie
Apocalypses Laurentiennes : Le grimoire
Apocalypses Laurentiennes : Fin de soirée chez Pépierre
Apocalypses Laurentiennes : L’Apocalypse
Apocalypses Laurentiennes : Les Laurentides
Apocalypses Laurentiennes : La cabane
Apocalypses Laurentiennes : La baignoire
Apocalypses Laurentiennes : La cave
Apocalypses Laurentiennes : L’idole grotesque
Apocalypses Laurentiennes : La manifestation
Apocalypses Laurentiennes : Awaë Wargdjan
Apocalypses Laurentiennes : Folie et obsession
Apocalypses Laurentiennes : La fuite
Apocalypses Laurentiennes : Affaires courantes

Nadir : Ukosh

15. Ukosh.

 

La nuit s’est installée sur Ukosh, capitale du pays. La pluie bat les toits avec rage depuis plus d’une heure. Dans le quartier industriel découpé au Nord de la ville, les immeubles sont si serrés les uns sur les autres qu’ils semblent chercher à s’étouffer. Un véritable torrent courre les rues étroites.

Sur les lèvres d’une venelle, trois silhouettes attendent depuis près de deux heures que les derniers ouvriers aient quitté les lieux. Un paladin, un bureaucrate et un prêtre composent le petit groupe hétéroclite. Ils sont blottis dans les ombres entre deux magasins déserts, enveloppés de manteaux amples, silencieux et immobiles.

Ils sont arrivés à Ukosh peu après midi. Le guerrier saint y est entré sans tambour ni trompette, menant ses deux alliés jusqu’à une auberge peu fréquentée située loin des portes de la ville. Il a renoncé à se rendre auprès de ses supérieurs après qu’Éons lui ait rappelé qu’un prêtre était du nombre des infidèles débusqués dans les ruines, sous la jungle. Saison avait approuvé à contrecœur. Mieux valait ne pas courir le moindre risque, pas si près du but.

Nadir se tourne vers le prêtre.

— Saison. Vous et moi attirerons trop l’attention si l’on nous voit de près. Même la nuit, ces capes ne sont utiles qu’à une certaine distance. Nous attendrons ici qu’Éons se soit assuré de la tranquillité des lieux. »

Le prêtre ne peut qu’acquiescer. Leurs silhouettes aviaires sont beaucoup trop faciles à identifier. L’épervier se tourne vers Éons.

— De votre côté soyez prudent surtout. Venez nous quérir dès que vous êtes sûr que la voie est libre. Rien ne sert de jouer les héros. »

Le scientifique approuve d’un geste prompt et s’éloigne en catimini. Nadir peut sentir l’émoi du professor tandis qu’il gagne l’immeuble abritant les laboratoires. Éons est plus courageux qu’il ne s’en donne crédit. Le bureaucrate a du cran. Plus près de lui, le prêtre est moins vaillant. Son code est plein de doutes et de craintes. Nadir ne peut qu’éprouver une certaine sympathie pour l’ecclésiaste devenu espion. Lui-même est fort nerveux. Il ne peut le nier.

Depuis l’immeuble aux lumières tamisées, l’éclaireur leur signale que la voie est libre. Les deux complices le rejoignent, avançant le dos courbé. De là, les trois compères se glissent jusqu’au débarcadère désert sans faire de bruit.

Éons leur montre une porte close dans laquelle est découpée une fenêtre étroite. Un écriteau fixé au mur prie les passants de laisser la porte dégagée. Nadir approche et jette un regard par la fenêtre. Rien ne bouge à l’intérieur. Il saisit le levier de fer qu’il a emporté pour l’occasion et le force dans l’embrasure. Le battant s’ouvre avec un craquement.

Les trois robots laissent l’averse derrière eux. Ils traversent un dock encombré de nombreuses caisses avant de se départir de leurs manteaux dégoulinants. Nadir passe la barre de fer à Éons et décroche l’arme d’hast télescopique qu’il a accrochée dans le dos.

Une intuition prenante titille le guerrier saint. Quelque chose de malsain hante ces lieux. Il communique sur une fréquence codée de courte portée.

— Restez ici une minute. Je veux simplement m’assurer qu’aucun danger ne nous attend en avant. Je vous signalerai ma position si je trouve quoi que ce soit. »

Personne ne s’y oppose.

Les galeries attenantes au dock sont faiblement éclairées. Nadir s’enfonce vers le cœur du bâtiment avec précaution. Il croise sans s’arrêter quelques portes menant sans doute à des bureaux, progressant sans distraction vers les installations principales.

Il traverse une porte à double battant et entre dans une antichambre menant aux divers laboratoires. La salle allongée est éclairée d’une lumière bleue frémissante. Le bourdonnement d’appareils en dormance couvre le bruit de ses pas sur le carrelage luisant. Deux couloirs prennent naissance dans cette pièce. Le guerrier saint n’y jette qu’un regard furtif, son attention rivetée à la porte du laboratoire principal. Les lumières y sont allumées. Quelqu’un y travaille toujours malgré l’heure tardive.

Maintenant qu’il est là, à quelques mètres des ennemis de la Doctrine, Nadir a peine à contenir son sentiment du devoir. Il est programmé pour anéantir les adversaires de sa Foi. Il sait qu’il devrait aller chercher les autres mais il n’en est pas capable. Il pose une main sur le battant, maudissant presque son conditionnement draconien. Un effort de titan lui permet d’entrebâiller la porte avec prudence plutôt que de charger en avant. De l’autre côté se trouve une collection sans fin d’appareils scientifiques. Contre le mur, sur sa droite, des contenants remplis de substances expérimentales sont empilés dans de hautes étagères. C’est à travers un rayon couvert d’éléments chimiques qu’il devine un petit groupe rassemblé autour d’une grande cuve sur roulettes. Trois personnes sont penchées sur le contenu du bassin, dont un prêtre. Il reconnaît l’homme d’église à sa tête en forme d’ibis. Deux robots de plus attendent à quelques pas. Armés de pilums acérés, ce sont probablement de simples gardes du corps.

La voix d’un des adorateurs lui parvient. Celui-ci chuchote sur un signal effacé mais les sens affilés du paladin n’ont besoin de rien de plus.

— … de plus. Qui sait, peut-être moins. Encore un mois et nous saurons enfin éveiller notre création. Nous en aurons alors le cœur net.

— Je n’ai aucun doute, affirme un second conspirateur sur un ton tout aussi effacé. Il s’éveillera en pleine possession de ses moyens, comme nous. Il ouvrira des yeux riches d’une intelligence certaine, preuve qu’il a reçu dans l’exercice l’âme que l’on prétend le seul domaine du Divin. »

La main de Nadir se crispe sur la porte. Le vieux Gérance avait raison. Tout semble pointer vers l’indéniable; les Drageons d’Azazil tentent de donner naissance à un être humain.

Il ne sait par quel effort de volonté il parvient à se retenir de foncer en avant pour renverser la cuve damnée. Il fait lentement un pas de côté, les yeux sur les deux gardes. Il cherche à voir qui sont les trois conspirateurs. Il devine sur le signal du premier le code caractéristique d’un ouvrier mais ne peut identifier clairement celui de son interlocuteur. Il s’arrête lorsque ce dernier parle à nouveau, reconnaissant enfin derrière la voix le codage d’un puissant fonctionnaire.

— Nous devrons bientôt trouver un moyen de le faire sortir d’ici. À ce stade de son développement il ne nécessite plus autant d’énergie. Il devient difficile de le cacher aux employés des laboratoires. Cette cuve est beaucoup plus grande que celle avec laquelle nous avons débuté.

— Bien. C’est sans doute faisable, » répond l’ouvrier. « Je peux emmener la cuve aux installations de Surgeon cette semaine. Elle sera en sécurité au canyon.

— Non, » tranche le prêtre. « Pas de presse. Chaque chose en son temps. »

Cette voix. Nadir doit se tromper. C’est impossible.

— Le chaos gagnera bien assez tôt la capitale. Soyez patients. Vous devriez voir l’état de Naleph. La ville est en prise à la panique. Tous y craignent le nom d’Azazil. »

Le paladin se tord le cou. Il parvient enfin à voir l’individu de face. Le code de l’ecclésiaste est clair. C’est bien lui. Il ne s’est pas trompé. Il s’agit de l’Évêque de Naleph.

Il se fige. Les possibilités s’empêtrent dans son esprit. Lentement, il recule vers la salle éclairée de bleu, refermant la porte avec mille précautions. Sa ferveur inspirée s’est éteinte dans sa confusion. Il flanche, retraite. Dans le couloir, il se presse vers la vaste chambre du dock où il retrouve ses deux amis dissimulés dans l’ombre de grandes caisses. Nadir leur fait vite signe d’évacuer les lieux.

— Que se passe-t-il? Vous avez l’air d’avoir vu un spectre. »

Lui presse le prêtre plutôt que de répondre. Il ne veut en aucun cas avoir à confronter l’Évêque. Pas ici. Pas maintenant. Ses pensées ne sont que messages urgents et doutes. Il songe à sa dernière rencontre avec le traitre, à la façon dont il s’est emporté contre les Drageons. Était-ce seulement là une ruse pour se moquer de lui? Nadir avait été touché par la franchise du primat. Il avait semblé si indigné par la mort imprévue du religieux. Quel fou a-t-il été de croire à ce théâtre.

Éons saisit son bras pour l’arrêter.

— Mais que se passe-t-il? Pourquoi fuir soudainement? Nous sommes venus ici pour trouver des réponses. Le père Saison est justement ici pour donner du poids à nos témoignages. Il doit lui aussi voir ce que tu as découvert. C’est ce que nous sommes venu faire ici, non?

— Nous avons nos preuves. J’ai vu … »

Il considère leur dire la vérité mais ne peut s’y résoudre. Il ne peut le faire maintenant, pas sans briser leurs espoirs. Il ne veut pas livrer de grands discours. Ils doivent quitter immédiatement. Il consent une brève explication.

— Le Drageon d’Azazil est ici. Je les ai vus. Il est trop risqué de tenter de les approcher à nouveau. Vous devez me croire sur parole. S’il ne peut sortir d’ici en un seul morceau, le témoignage de Saison n’aura pas d’incidence sur le conseil des Évêques. »

Un bruit monte depuis la ruelle, suivi d’un signal alarmé. On a repéré la porte forcée.

Éons freine le premier. Il a la présence d’esprit de plonger derrière une des grandes caisses qui encombrent le dock. Emporté par son élan, Nadir met un instant de trop à réagir.

La porte extérieure s’ouvre à la volée et trois robots aux codes décidés font irruption dans l’espace congestionné. Deux des travailleurs sont armés de masses. L’un porte un bandana de soie jaune, l’autre une paire de guêtres orangées. Le troisième malabar n’a de travailleur que l’apparence générale. On a remplacé ses bras par des appareils plus performants, des piliers enserrés de tuyaux d’acier tortueux. Ses mains sont des pattes munies de griffes de trente centimètres. Sa tête est enfoncée dans un carcan protecteur.

Saison trébuche en voyant l’horreur munie de griffes passer la porte. Nadir le retient de justesse, perdant encore ainsi de précieuses secondes. Par bonheur, le prêtre retrouve rapidement son équilibre. Heureusement car le premier adorateur armé d’une masse se lance vers l’avant pour frapper.

La rapidité des routines familières vient arracher Nadir à sa stupeur. Il plante le manche de son arme d’hast contre son pied et bloque l’élan meurtrier. La sphère ailée de l’assaillant s’arrête à quelques centimètres de la poitrine de Saison. Le paladin répond d’un coup de tête puissant, repoussant le travailleur coiffé de jaune sur presque un mètre.

Ils sont trois. Lui est seul. Il sait que ses deux amis ne pèsent pas bien lourds dans la balance des forces. Comme pour souligner ses pensées, il entend Saison déguerpir derrière lui. Le prêtre fait bien. Il ne sera d’aucune aide au paladin. Au contraire, il ne sera qu’une distraction s’il reste ici. Le travailleur coiffé d’un bandana tente de le contourner sur sa gauche mais Nadir le fait reculer d’un geste ample. L’horreur armée de griffes avance droit sur lui tandis que le dernier agresseur cherche une ouverture. Il oblige l’être difforme à s’arrêter en balançant son arme entre eux deux. On s’étudie. On tourne lentement.

La courte trêve s’éteint alors qu’Éons sort de sa cachette. Il bondit lorsqu’un des ouvriers passe près des caisses où il s’est réfugié et il le frappe à la tête de toutes ses forces. La lourde barre de fer s’écrase avec un bruit désagréable contre le bandana. Le robot tombe au sol, secoué de soubresauts. Le guerrier saint profite de la surprise de ses ennemis pour avancer. Il saisit l’être difforme en le frappant aux jambes. Le monstre n’a pas le temps de se rendre compte de ce qui se passe. Il n’essaie même pas d’esquiver le coup. Un éclair bleu le traverse et éteint sa conscience lorsque la lame s’enfonce dans sa cuisse. L’androïde vêtu de guêtres orangées se retrouve soudainement seul. Il lâche sa masse et lève les mains.

Le paladin ne se sent pas d’humeur à la clémence. Il décapite l’hérétique d’un coup de bardiche avant de terminer les robots abattus. De l’huile coule dans tous les sens sous le regard choqué de son allié. Lui s’accroupi près du colosse modifié. Son générateur thermique s’emballe. Il grille d’abord le cerveau du monstre griffu puis se rabat sur les deux travailleurs.

— Que vos mémoires soient purifiées des mensonges et des fautes. Que vos âmes s’élèvent comme celles de nos prédécesseurs au dessus de la confusion et de la matière. Que la Divinité vous pardonne votre folie. Qu’elle vous accueille et vous englobe en son sein jusqu’aux derniers jours. »

Les âmes des hérétiques restituées au monde, Nadir se relève et remercie Éons.

— La diversion fut la bienvenue. Mais attention de ne pas vous prendre pour un guerrier. Vous avez eu de la chance.

— J’ai créé ma chance, paladin. J’ai attendu mon moment. »

Nadir lui concède le point. Le fonctionnaire est décidément plein de surprises.

Il cherche autour pour le prêtre mais ne le voit nulle part. Éons contourne un amas de caisses mais sans succès. Nadir risque un appel sur une fréquence de courte portée mais n’obtient aucune réponse. Il se souvient avoir vu Saison retraiter en hâte vers l’arrière de la grande pièce, vers la porte, vers les laboratoires. Un doute affreux prend le paladin. Il fait signe à son compère de le suivre.

Il atteint la pièce éclairée de bleu sans trouver la moindre trace de Saison. Il fait signe à Éons d’attendre un instant tandis qu’il inspecte l’entrée des salles techniques. Il entre prudemment, sa hache d’arme levée. Une étagère renversée capture immédiatement son imagination. Son doute se meut en une horrible conviction. Il ouvre sans cérémonie la porte du laboratoire principal mais celui-ci est plongé dans la pénombre. Les hérétiques ont disparu. La cuve n’est visible nulle part.

Éons voit l’étagère renversée et comprend immédiatement les doutes de Nadir.

— Ils ne peuvent être bien loin. Venez! »

Les deux robots regagnent le couloir mal éclairé et foncent vers l’avant de l’immeuble. Ils dépassent des salles remplies d’épis et de plantes. Ils quittent la zone industrielle du bâtiment et atteignent la section ouverte au public. Ici, les couloirs sont éclairés et spacieux. Des illustrations décorent les murs, images de graminées et d’arbustes divers. Le guerrier saint s’immobilise et cherche sur la tapisserie des ondes urbaines la trace de son compagnon, celle des hérétiques. Bredouille, il descend un des corridors en faisant signe à Éons d’essayer de l’autre côté. Le scientifique l’interpelle rapidement.

— Regardez, chuchote-t-il en pointant du doigt une trace sombre sur le tapis d’un grand salon.

Nadir touche le liquide poisseux non identifié. Celui-ci n’a pas encore pénétré les fibres de la grande carpette. Il analyse rapidement la substance. L’appareil niché dans son avant-bras lui répond sans attendre. Il s’agit d’un composé biologique complexe évoquant le liquide amniotique de grands mammifères.

— On est sur leurs talons. »

Nadir traverse la pièce pour ouvrir une porte contre le mur opposé. La main sur la poignée, il retient toutefois son geste. Un bruit de portière résonne de l’autre côté. Le serviteur de la Doctrine hésite un bref instant. Que peut-il faire seul contre ces monstres? Que peut-il contre un Évêque? Il ne peut se mesurer à un archiprêtre, même s’il est certain de sa culpabilité. Sa programmation ne peut le permettre. Il songe à Saison. Que peut-il faire pour lui venir en aide?

Il n’a pas le choix. Il ouvre doucement la porte.

 

À SUIVRE >>>
Nadir : Le serviteur de Dieu

Nadir : Le retour de Saison

14. Le retour de Saison

Le paladin et le savant débarquent du petit navire six heures avant de rejoindre Ukosh. Le capitaine ne pose aucune question. Il est visiblement heureux de se délester rapidement de sa charge sainte, de son ami et de son destrier. On rejoint la rive nord de l’Ube et y abandonne les passagers au beau milieu de nulle part. Fonçant hors piste, la monture mécanique s’éloigne ensuite du fleuve tranquille pour s’enfoncer dans la vaste plaine.

C’est un peu après la tombée de la nuit que Nadir freine l’étalon d’acier. Devant eux sommeille le village où toute cette affaire a débuté.

Le paladin aide l’érudit à mettre pied à terre.

— Attend ici. Je ne serai sûrement pas trop long. »

Éons acquiesce sans conviction. Il jette un coup d’œil à la plaine qui s’étire dans tous les sens, repère une petite jungle à plus d’un kilomètre, à l’est. Le chevalier devine son malaise. Il décroche la bardiche télescopique fixée à son dos et la tend au professor.

— Ne crains rien. Ces champs ne sont fréquentés par rien de plus gros qu’un coyote. Tu es en sécurité ici. »

Le savant saisit l’arme d’hast sans conviction. Le paladin ne lui laisse pas le temps de s’objecter. Il éperonne sa monture qui se dirige docilement vers le village.

Un robot qui l’aura vu approcher à travers champs l’attend à l’entrée du hameau. C’est un travailleur âgé paré d’un foulard criard. La posture de l’ouvrier change légèrement lorsqu’il reconnaît la silhouette de faucon du guerrier saint. Il se tient droit lorsque Nadir arrive à sa hauteur.

— Salutations, paladin. Soyez le bienvenue dans notre humble village.

— Merci. Dites-moi, le père Saison est-il toujours de service en ces lieux?

— Oui. Il doit être à la chapelle à l’heure qu’il est. »

Il remercie l’ouvrier et commande à son destrier de rejoindre le petit bâtiment. Derrière lui, le travailleur reste sur place, indécis. La présence du paladin le trouble visiblement. À l’intérieur de l’enceinte, les quelques rues sont désertes. Les serres aux toits vitrés sont silencieuses.

Nadir met pied à terre devant la chapelle et frappe doucement à la porte. Le son d’une voix chuchotée lui parvient depuis l’autre côté du battant. Saison n’est pas seul.

Le paladin peut lire la surprise sur le code fatigué du vieux prêtre lorsque celui-ci l’aperçoit. Saison salue chaudement son nouvel invité. Il s’écarte et prie le guerrier saint d’entrer. À l’intérieur de la chapelle se tient un second prêtre. C’est une unité plus récente, à peine sortie des usines d’Ukosh. Nadir a l’impression de l’avoir vu auparavant mais ne peut se rappeler en quelles circonstances. Il adresse un signe de tête bref au religieux.

— Voici le père Giboulée, » s’empresse de préciser Saison. « Il est celui qui est venu me remplacer ici durant ma réfection, le mois dernier. Peut-être vous souvenez-vous de lui? »

Nadir acquiesce sans effectuer de commentaire. Il se retourne vers le vieux prêtre et lui demande sans préambule s’ils peuvent parler un moment seuls. Le père Giboulée s’excuse, prétextant avoir quelque chose à faire aux serres. Une fois la porte refermée, le chevalier attend un instant avant de s’adresser à Saison. Le prêtre s’impatiente en silence. Il est sur le point de questionner son visiteur lorsque ce dernier remue enfin.

— Veuillez m’excuser pour tant de mystère, mon père, mais je suis venu vous voir pour m’entretenir d’un sujet fort délicat.

— Appelez-moi simplement Saison, paladin. J’ai peu à faire des mondanités. Que puis-je faire pour vous? J’imagine que vous venez me parler des Drageons d’Azazil?

— Comment le savez-vous?

— Depuis les tristes événements qui ont mené à la mort de Sable on ne me parle que de ces mécréants. Les paladins d’Ukosh ont tout voulu savoir à propos de lui. Ils m’ont questionné durant des jours. Lorsque la secte s’est mise à apparaître un peu partout à travers le pays on m’a questionné de plus belle. Et maintenant vous voilà. Je ne peux que me douter des raisons de votre visite. Il est clair que les Drageons d’Azazil ont encore frappé. Je ne vois pas ce que je peux vous dire de plus, toutefois. J’ignore où Sable a pu prendre contact avec ces monstres.

— Vous avez presque raison. Les Drageons d’Azazil ont effectivement fait un coup d’éclat mais ce n’est pas la raison première de ma présence ici. Enfin pas directement. J’aimerais avoir votre avis au sujet d’une affaire délicate. »

Nadir résume la situation à l’intention du prêtre, commençant par parler de ce qu’il sait des recherches d’Éons. Il mentionne les croyances de ces robots anciens, ceux qui bâtirent la grande fabrique ensevelie. Il explique qu’il croit le professor innocent de quelque crime que ce soit, qu’il craint toutefois pour son destin vu l’atmosphère de chaos qui domine le paysage politique actuel.

— Cet érudit semble effectivement dans de beaux draps. Je n’aimerais pas me retrouver à sa place.

— Nous avons peut-être un plan qui saura aider sa cause. Nous espérons qu’il pourra m’aider dans ma lutte contre les sectateurs. Selon Éons, les déments semblent vouloir étudier le monde vivant. C’est pourquoi ils écorchent les êtres faits de chair, pour les dénuder, pour voir leurs rouages et leurs filages. »

Saison semble intrigué. Il fait signe au paladin d’attendre un instant.

— Mais dans quel but? Pourquoi chercher à connaître ainsi la chair?

— Car ces fous croient en l’existence de l’homme.

— Je ne vous suis plus.

— J’ai … J’ai fait une rencontre avec les maîtres des Drageons d’Azazil voilà plusieurs jours déjà. J’ai traqué ces monstres depuis Naleph jusque dans une petite communauté minière. De là, j’ai remonté une piste jonchée de pièces détachées jusqu’à une ruine dévorée par la jungle où j’ai fait une découverte troublante. J’y ai mis la main sur une relique du culte maudit. Je leur ai arraché quelque chose d’impensable, quelque chose d’impossible. »

Nadir hésite. Il ne sait s’il doit mentionner la dent. Le secret de son existence s’effrite un peu plus à chaque fois qu’il le partage. Considérant la situation, le chevalier tranche enfin. Il fait confiance à Saison. Le prêtre saura reconnaître l’importance de la discrétion.

— Qu’était-ce?

— Une dent. Une dent humaine. »

Au cours du long silence qui suit, Saison calcule la portée de l’affirmation. Le prêtre ne remue pas. Son signal est un désert plat. Lorsque Nadir reprend, il hoche seulement de la tête pour signifier qu’il comprend.

— Cette découverte prouve non seulement que les hommes ont existé mais aussi qu’ils étaient des êtres faits de chair et de sang. Ils étaient en quelque sorte des animaux pensants. Vous comprenez? Éons croit que le culte d’Azazil étudie justement ces êtres vivants dans le but de bâtir un de ces démons primordiaux.

— Une telle folie est-elle possible?

— Éons croit que oui. Les savants d’Ukosh sont déjà capables de fabriquer des végétaux grâce à d’étranges alchimies. Ils ont déjà semé des champs entiers de ces clones. Les disciples d’Azazil tenteraient de reproduire les mêmes techniques. Mais une telle entreprise, si folle soit-elle, nécessite des installations complexes et une grande quantité d’énergie. »

L’ecclésiaste passe une main sur son visage d’ibis. Nadir l’observe un moment.

— Qu’en pensez-vous?

— Moi?

— Oui, vous. J’ai fait tout ce chemin pour avoir le point de vue d’un prêtre sur la question. Je suis en route vers Ukosh pour confronter les déments. Qu’en pensez-vous? Une telle malédiction est-elle possible?

— Je l’ignore. Peut-être. »

Saison jongle avec l’idée. Une ombre vient rapidement assombrir ses pensées.

— Qu’y a-t-il?

— Je songeais à ces hommes, ces bêtes pensantes. S’ils existent vraiment, s’ils ont existé, ces êtres singuliers restent des êtres vivants. Là réside un paradoxe intéressant. La Doctrine n’exige-t-elle pas de nous que veillons sur la vie? Végétaux et animaux sont placés sous notre protection par décret Divin. Qu’en est-il alors de ces choses, ces êtres humains? »

Nadir veut s’objecter mais il ne trouve pas les mots pour s’exprimer. Le prêtre plaisante-t-il? Son attitude posée laisse croire que non. Il est sérieux. Le paladin doit avouer comprendre la réflexion de Saison. Il en rejette ardemment le principe mais ne trouve pas de logique pour articuler sa position.

Saison poursuit.

— Si les Drageons d’Azazil possédaient jusqu’à tout récemment cette dent humaine, il est possible que ces rêves de recréer un homme deviennent réalité. Je suis loin d’être un expert mais c’est ce que semble croire votre charge, non? Si tel est le cas, ne devrions-nous pas chercher à protéger cette vie nouvelle? Ne devrions-nous pas la soustraire à l’influence de ces robots au plus vite?

— Vous plaisantez?

— Non. Je suis sérieux. Qui nous dit que ces êtres sont foncièrement mauvais? »

Le chevalier ne sait que répondre. Il cherche un argument mais n’en trouve aucun. Il va abdiquer à contrecœur lorsqu’une idée l’effleure enfin.

— Le Divin a rejeté les hommes. Il les a jugés dangereux et indignes de son amour, les a bannis de ses jardins sacrés. N’est-ce pas là une preuve suffisante de leur caractère détestable?

— Peut-être. »

Les deux méditent en silence. L’idée les hante un long moment.

Saison met fin à la pause.

— Je veux être là.

— Pardon?

— Je dois être présent lorsque vous découvrirez le laboratoire de ces monstres.   Je dois voir la chose si elle existe. Laissez-moi me joindre à vous. »

Nadir va refuser mais il hésite. La présence d’une unité ecclésiastique saurait apposer un sceau de validité sur leur découverte probable.

— Soit. Mais nous aurons besoin d’une monture supplémentaire. Mon destrier est déjà chargé pour entreprendre une telle route. »

 

À SUIVRE >>>
Nadir : Ukosh

Confessions pour Absynthe 11/11

 

Confessions pour Absynthe
11. Guillaume

 

Sa vue se brouille doucement. Ses yeux sont secs. Il aimerait cligner ses paupières mais malgré tous ses efforts ce geste insignifiant lui est interdit.

Les deux mains de Mélanie sont à présent des étoiles de corne et de chairs élastiques. Elle est assise sur lui, ses coudes appuyés cotre ses genoux, ses pattes effilées tendues de chaque côté d’elle comme les branches d’un arbre mouillé de tristesse. Malgré sa paralysie, les dons noirs de Goetys repèrent en elle le poids d’un changement d’âme. La brume laiteuse qui s’empare du regard du sorcier prête à la gamine les attributs d’une dryade mélancolique.

Il croit remarquer qu’elle sourit. Lorsqu’elle parle, la voix de Mélanie s’accroche dans les épines de souvenirs douloureux.

– Nous avons attendu longtemps ce moment. Et toi … Où étais-je dans tes pensées, Guillaume ? Où ? Tu m’as oubliée. J’ai si souvent pensé à toi. »

Le visage de sa geôlière disparaît progressivement. Une douleur pointue nait lentement dans ses yeux, un mal d’abord bénin mais qui augmente maintenant en intensité.

Malgré l’impression que sa seule chance de se sortir de ce mauvais pas est d’écouter la litanie de la vampire, il ne peut fixer son esprit. La souffrance grandissante écarte les paroles de la jeune femme de cette parcelle rationnelle qui résiste tant bien que mal à la folie. Les mots et les chagrins de Mélanie sont emportés par ses tempêtes.

Sa vision embrumée l’entoure de fantômes et de spectres insaisissables. Les acteurs de scènes perdues de son enfance se matérialisent devant lui. Il devine sans les voir des combats, des étreintes, des tortures.

– … n’a fait qu’empirer l’humeur de Jean-Paul. Il t’en veut toujours, tu sais. Il te déteste avec passion. Ces quelques pages n’ont été qu’une bien mince consolation. Crois-moi ; il aurait préféré de loin mettre la main sur le précieux petit prodige. »

Le nom de Jean-Paul a fait émerger sa conscience au-dessus des eaux de son tourment. Les cris sauvages et les rires emportés qui tournent autour de lui s’estompent un peu. Il trouve dans cette quiétude éphémère la force de hurler sans voix dans les ruines enflammées de son esprit. Mélanie semble deviner cet ultime cri d’alarme car le flot de son monologue s’éteint subitement.

Elle fait un geste ennuyé et le visage du Prince déchiré retrouve un minimum de plasticité. La force invisible qui s’est emparée de ses muscles et tendons retraite rapidement puis s’arrête à la base de sa tête. Elle immobilise toujours son cou mais sa face et sa mâchoire se trouvent libres de mouvements.

Goetys cligne des yeux à trois reprises avant de s’étrangler sur une plainte inarticulée. Le sang mouille ses cornées asséchées qui s’éveillent péniblement. Il a peine à trouver les mots pour exprimer l’horreur qu’il ressent.

Jean-Paul. Les démons de son passé se sont-ils tous échappés de leurs geôles ? Il les imagine, riants et hurlants, piétinants de leurs gigues grotesques l’enfant effrayé qu’il était alors. Il voit Épidémie, retraverse ses acrobaties lascives et sadiques. Les images de créatures difformes plongées dans des actes devenus d’étranges prières d’obscénité fouettent son imaginaire malade. Ses souvenirs s’emmêlent à ses divagations, entrainant son esprit dans une spirale hurlante. Et au centre se trouve Amina, le Grand Geste Immonde, cerbère bisexué de ces palais des horreurs.

Il pleure des torrents de sang. Il rit et sanglote en même temps, porté par l’euphorie qui berce les déments.

– Oui, Jean Paul. Il est devenu mon frère dans la mort aux côtés du Grand Geste Immonde. Amina en a fait mon amant, ajoute-t-elle, une mesure de rage amère dans la voix. Lui et moi avons été choisis pour ramener lentement notre maître vers sa gloire passée.

« Crois-moi lorsque je te dis qu’il te hait plus que tout. Tu es pour lui la cause de tous ses maux. Je soupçonne qu’il n’a pas tort. C’est ta faute s’il est tombé en défaveur aux yeux de notre gardien. Le Grand Geste Immonde n’a jamais partagé sa science avec lui, proférant qu’il n’est pas digne de ce savoir. Il le traite souvent comme le plus bas des serviteurs, se sert parfois de lui comme d’un canevas pour tester sa patience. »

La femme marque une pause. Le spectre diaphane d’un souvenir heureux passe derrière le bitume aigre de ses yeux.

– Le maître ne lui a jamais retiré sa marque. »

Mélanie se penche sur sa proie. Elle touche son sein gauche d’une pique chitineuse et laisse cette griffe courir sur lui. La pointe acérée mord son mamelon. Malgré la fanfare démoniaque qui lui déchire l’esprit, Goetys comprend qu’elle y trace un symbole. Il se concentre, cherche à deviner la nature du dessin.

Sa mémoire éclate. Une odeur de chair brûlée passe sur ses sens. Il sent dans sa main le poids du tisonnier chauffé à blanc comme s’il revivait ce moment charnière. Il voit le derme rissolant coller à l’outil incandescent. Il voit la grande rune aklo brûlée sur le torse de Jean- Paul. Servitude.

Voilà des années, Amina avait fait de l’ivrogne un esclave et semblait toujours le traiter comme tel aujourd’hui.

Le Prince Jaune de souvient de la haine de Jean-Paul à son égard. Il revoit l’homme défait et imagine difficilement la portée de son ressentiment. Un garçon d’une dizaine d’années lui avait tenu tête et l’avait fait sombrer dans un cauchemar.

– Tu ne peux imaginer. Je crois qu’il osera presque désobéir au Grand Geste Immonde si cela lui permettra de te mettre la main dessus. À vrai dire j’ai été étonnée qu’il ne commette aucun écart lorsqu’il s’est infiltré chez toi. »

L’expression interdite de Goetys arrache un sourire à Mélanie. Elle lève les yeux au ciel et lui demande s’il écoute quand elle parle.

– Lorsqu’il s’est rendu en Kadath pour te voler un de tes cahiers, précise-t-elle. Je te disais que les quelques pages qu’il a su faire parvenir à notre maître n’ont été qu’une bien mince consolation pour lui. Je soupçonne que l’arrivée de tes trois vampirettes et de cette maudite goule a contrecarré ses plans de vengeance. Je ne vois pas sinon pourquoi il traînait encore sous la Cité. »

A travers les brumes de son délire, le captif se souvient de l’incident. C’était avant qu’il ne s’exile loin de son corps, du temps de l’Académie de Kadath. Avec l’aide de Phillip, ses amies Jéréline, Centuria et Xananka s’étaient mises sur la piste d’un ouvrage très précieux dérobé dans ses collections privées. Il a le vague souvenir de s’être fait décrire le cambrioleur comme un vampire à la musculature disproportionnée, un colosse veiné de vergetures bleuâtres.

Son attention se porte sur la peau ciselée de vergetures de Mélanie. Celle-ci détourne la tête pour cacher son visage. Il reconnaît dans ce geste la gamine de Montréal.

Il la revoit comme elle était alors, l’éveillant avec la promesse de crêpes maison au lendemain de ses premiers cauchemars vécus dans la Chambre de Pleurs. Elle s’était occupée de lui. Elle l’avait mis au travail pour éviter qu’il ne sombre dans la torpeur ou la démence.

Il la revoit assise dans la salle de bain, occupée à maquiller un œil au beurre noir. L’apercevant, elle s’était mise en colère et avait claqué la porte avec rage. Elle s’était pourtant excusée au travers du panneau de bois. Elle lui avait dit de ne pas s’inquiéter, qu’elle se vengerait un jour. Elle qui ne s’excusait jamais de rien avait tenu à le rassurer.

Il se revoit quelques minutes plus tard, lui, debout, lançant une bouteille vide vers le lit de l’épave pour le réveiller. Il se revoit cherchant à confronter Jean-Paul pour qu’il laisse Mélanie en paix.

Ils avaient été un duo, seuls contre le mal, seuls contre l’abus, la terreur, la douleur.

– Puis tu es parti. »

Elle se retourne. Son expression est illisible. Un masque étranger est passé sur ses traits. La fillette a disparu.

– Le Grand Geste Immonde m’a envoyé initialement pour te cuisiner. Il a des plans pour les tiens. Je devais te charmer et te tirer les vers du nez, en apprendre un peu plus sur ceux qui ont causé la chute de la meute de Montréal. Je devais le faire sans lever tes soupçons puis disparaître quelques semaines, le temps de retrouver mon maître.

« Mais voilà que notre ami Jean-Paul a récemment commis une faute, une bévue considérable. Je t’épargne les détails mais l’erreur fut à ce point ennuyante pour mon maître qu’il a choisi de punir son serviteur. Comme il connaît la haine que te porte Jean-Paul, il m’a donné l’ordre de te voler ton cœur afin de le priver de sa vengeance.

« Désolée Guillaume. »

Toujours de marbre, elle place trois doigts de sa patte allongée sur la poitrine du Prince paralysé. Lui tourne ses yeux dans tous les sens pour tenter de voir ce qu’elle entreprend mais, lorsque les pics de chairs durcies pénètrent entre ses côtes comme si elles n’étaient que du beurre, les intentions de son bourreau sont claires : Mélanie parlait au sens littéral. Elle est en train de chercher en lui l’organe inerte pour le lui arracher.

La douleur est intense. Il aimerait hurler mais son cri désespéré meurt dans sa gorge. Seule une écume sanglante gargouille entre ses lèvres.

Il sent les griffes trouver son cœur. Elles fouillent et rampent plus profondément encore, cherchant à l’empoigner à pleine main. Sa prise se resserre. Elle secoue sa proie sans succès. Le Dément de Québec a le cœur bien accroché.

Mélanie se redresse et cherche une assise pour déployer toute sa force. Quelques coussins glissent sous eux et emportent les amants meurtriers sur le côté. Le mouvement n’est qu’un rien mais il suffit à incliner suffisamment la tête de Goetys pour que le sang qui emplit sa bouche coule sur le sol.

Mélanie tire un coup sec.

Une peur animale se glisse en lui. Il sent l’approche de la mort, la vraie mort, la dernière mort. Ce n’est pas le long coma qui s’empare d’un vampire lorsqu’il est réduit en miettes juteuses par une méduse ou un ennemi. Il ne s’agit pas de la même mort qui a saisi Jean Paul dans les sous-sols de la Cité, la nuque brisée par Phillip. Il s’agit de cette mort que craignent les mortels, la Vieille Compagne, la Grande Faucheuse, celle de laquelle un vampire ne régénère pas.

Sa vie mortelle explose devant ses yeux. Ce n’est pas la suite ordonnée de souvenirs illustrés dans l’imaginaire de l’homme, cinématographie accélérée de hauts faits ou d’échecs, mais un chaos d’impressions furtives et de fragments épars. Sa vie est une nova que l’ange de la mort s’apprête à emporter.

Mais, tout à coup, au centre de ce chaos clignotant perdure une image. Un visage qu’il avait longtemps oublié brille au centre de sa tourmente. Guidé par cette Absynthe, il a aujourd’hui fait renaître en lui cette fillette maigrichonne au nez piqueté de taches de rousseurs. L’amour naïf et féroce de l’enfant qu’il était alors inonde le tumulte de ses mondes intérieurs.

Au seuil de la mort, Goetys sourit.

Il n’a plus mal. Il n’a plus peur. Les démons qui déchirent son crâne se sont tus. Ils se tiennent là, immobiles, aux aguets, la tête levée vers l’astre brillant. Au centre de ce soleil, un garçon blond de onze ans se tient devant une gamine aux bas troués. Ils se tiennent les mains. Sur le pas de la grande porte, le sorcier dépouillé de tous ses poids murmure :

– Je t’aime. »

*** *** ***

L’esclave qui trouve le Loup de Tindalos inconscient dans le salon privé de la maison de plaisirs n’a pas le temps de pousser un cri. L’ivrogne pissant contre le mur, dehors, connait une fin toute aussi rapide. Le vampire gagne son repaire quelques minutes à peine avant l’aube enfumée, laissant dans son sillage une demi-douzaine de corps vidés de vie.

Ce n’est qu’alors qu’il réalise pleinement qu’elle l’a épargné.

En ce jour encore, l’assassine aux dons étranges nommée Absynthe comme le Prince Jaune de Kadath ignorent avec certitude ce qui s’est produit alors. Ce que l’un comme l’autre racontera si on le questionne sous des auspices favorables tire trop du domaine de l’impossible pour être considéré avec sérieux. Mais l’âme romantique du Poète Fou de la Cité des Songes Divins s’accroche néanmoins à sa version. Il est convaincu que Mélanie l’a laissé vivre non seulement car elle a perçu en lui cette ultime pensée pour elle, mais parce qu’elle a été convaincue avant tout de la véracité de celle-ci lorsque, sous sa main, le cœur de Goetys s’est remis à battre avec force le temps de trois battements, animé comme par magie malgré la rigidité de sa nature vampirique.

FIN … ?

Nadir : Pour concocter un homme

13. Pour concocter un homme.

 

— Je comprends. Ce n’est pas de votre faute, paladin. »

Le savant place une main voulue réconfortante sur l’épaule du guerrier saint. Celui-ci le remarque à peine. Il ne peut croire que c’est la fin pour son nouvel allié. Le calme avec lequel l’érudit a appris la nouvelle impressionne Nadir. Le chevalier vient de lui relater son entretien avec le primat local et les lourdes conclusions de ce dernier sur les chances d’Éons d’être affranchi des charges réclamées par l’Évêque de Copsasan.

On frappe doucement à la porte de la cave. Nadir saisit son arme d’hast mais l’érudit retient son geste. Il prie le nouveau venu d’entrer.

Le vieux fonctionnaire qui pousse la porte a connu de meilleurs jours. Gérance fut le mentor d’Éons lorsque ce dernier sortait tout juste de l’usine. Déjà âgé à cette époque, le robot avait fait une forte impression sur le jeune bureaucrate. Son intellect vif et son sens de la répartie l’avaient charmé. Des années plus tard, lorsque Gérance fut muté d’Ukosh vers les quais de Naleph, Éons avait gardé contact avec lui. Même longtemps après que l’élève se soit affranchi du maître, les deux robots étaient restés de bons amis.

De retour dans la grande ville, lorsque vint le moment de trouver un endroit où se cacher, le professor d’histoire ancienne n’hésita pas un instant avant d’aller cogner chez son vieil ami. Mieux valait éviter de se faire remarquer en demandant une chambre dans une auberge aux patrons suspicieux. Pour sa part, Nadir apprécie moins la situation. L’idée de se dissimuler dans les caves comme des criminels n’a rien pour lui plaire. Gérance est inoffensif mais, vu les temps déchirés, qui sait lequel d’entre ces érudits sera la prochaine victime de la plèbe en colère.

Le vieux bureaucrate dépose deux bassinets d’huile chaude sur la table, entre Éons et Nadir. Le jeune professor le remercie. Nadir a la tête ailleurs. Les Drageons d’Azazil ont capturé ses réflexions. Gérance le tire de sa torpeur avec une question.

— Je me trompe peut-être mais que pensez-vous de ceci? Peut-être que si Éons se cache quelques mois afin de laisser le temps à la poussière de retomber un peu, les positions de l’Église à son égard sauront s’adoucir. »

Nadir secoue la tête.

— Le Drageon d’Azazil est un groupe déterminé. J’ai l’impression que nous n’avons pas fini d’entendre parler d’eux.

— Mais que veulent-ils?

— Je l’ignore. J’ai lu certains documents dérobés à ces monstres mais je ne peux toujours me faire une idée de leurs motifs. Cette série d’assassinats me laisse perplexe. Je n’avais pas cru les adeptes d’Azazil capables de telles folies. Ce sont des hérétiques et des prétérits mais jusqu’ici ils en sont tenus à leurs rites secrets. »

Il trempe distraitement ses doigts dans l’huile chaude.

— Ces fous semblent chercher à offusquer la Divinité en disséquant les animaux que nous sommes sensés protéger. J’ai maintes fois été le témoin de ces rites atroces. On a retrouvé de petites bêtes écartelées, leurs tripes exposées à la vue. J’ai vu ces monstres sacrifier à la flamme les organes de grands mammifères : lapin, loup, primate et sanglier. Leur perversion ne connaît pas de limite. J’ai combattu des robots qui n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes, des prétérits de la pire espèce. J’ai vu des monstres, des unités si modifiées qu’elles ont perdu l’esprit. J’ignore ce qu’ils cherchent à accomplir mais je crains que leurs moyens soient des plus terribles. Ils ont juré leurs âmes à de sombres démons, tentant de s’en remettre à la sagesse humaine. »

Éons et Gérance échangent un regard lourd de maintes questions. Nadir abdique et décrit sans joie ses mésaventures dans la jungle. On s’étonne de l’identité des quatre officiants. L’idée qu’un prêtre ait pu participer à ces rituels abjects est difficile à accepter.

— Ces maîtres de la secte détestable se rassemblaient justement là pour se livrer à un tel rite. On avait apporté des morceaux de lapin, de loup, de chimpanzé et de sanglier dans le but de les offrir en sacrifice. Si je me fie à ce que j’ai entendu alors, ils tentaient justement de contacter un de ces démons. »

Les deux bureaucrates restent bouche bée.

Le gardien de la Doctrine hésite à parler de sa découverte, de la maudite dent humaine dissimulée dans le crâne modifié du chef de la cabale diabolique. Il se dit qu’avec ses fouilles, Éons est devenu malgré lui un expert en ce qui a trait à l’humanité. Peut-être saura-t-il jeter un meilleur point de vue sur l’affaire s’il en connaît tous les détails. Il sait que l’Évêque préfèrerait garder la découverte secrète mais, vu les circonstances, Nadir choisit de suivre ses instincts. Il décrit le robot sans signal, le sorcier, le chef du groupe, puis explique comment sa tête peut s’ouvrir pour révéler ce compartiment secret. Il lâche enfin le morceau avec réticence.

Gérance s’étonne.

— Une dent humaine? En êtes-vous certain?

— Il s’agissait de la molaire d’une variété de primate que je n’ai pu identifier. Je ne peux affirmer avec certitude qu’il s’agissait d’une dent humaine, bien entendu, mais je suis convaincu que les serviteurs d’Azazil en sont persuadés. »

Le vieux bureaucrate siffle, abasourdi. Il songe un moment aux répercussions de cette révélation. Nadir jette un œil vers Éons. Le professor a baissé les yeux. Son signal est plat. Il semble méditer. Il ne relève la tête que lorsque Gérance reprend.

— J’arrive difficilement à gérer cette information. Mes circuits sont en surchauffe. Les implications de cette découverte sont innombrables. Cela signifie non seulement que les humains ont réellement existé, mais qu’ils étaient bel et bien des êtres faits de chair et de sang. Imaginez, des animaux pensants! L’idée m’effraie. »

Nadir acquiesce. Éons regarde son vieux mentor. Son signal s’est remis à vibrer.

— Les humains sont des êtres faits de chair et de sang. »

Le paladin ignore si le savant songe à haute voix ou s’il ne fait que répéter la dernière phrase de son ancien tuteur. Il se souvient des ravages que peuvent faire ces révélations sur l’esprit.

— Vous allez bien?

— Oui. Je crois. Nadir, je crois comprendre en partie ce que cherchent les Drageons d’Azazil. Je me trompe peut-être mais j’ai l’impression qu’ils tentent effectivement de contacter un humain. Enfin, j’ai l’impression qu’ils cherchent à en fabriquer un. »

Nadir recule. Son bol d’huile se renverse presque.

— Blasphème! »

Il ne veut entendre ces folies mais une part de lui ne peut nier que les propos de l’érudit font un certain sens. Éons insiste mais son vieux mentor intervient.

— Écoutez moi. Je crois qu’Éons a raison. J’ai vu un des êtres cloués à la porte d’une des victimes du culte. Il s’agissait d’un grand rat brun. L’animal n’avait pas été déchiré par des sauvages. Il avait été découpé d’une façon presque chirurgicale. On l’avait épinglé de manière à exposer le détail de son anatomie, pas seulement pour écœurer les plus pieux d’entre nous. Je ne dis pas que ces actes vils ne sont pas une insulte au Divin mais il est possible qu’ils aient plus de portée que ce premier niveau.

— Je crains que les Drageons d’Azazil soient à leur façon des professors, » enchaîne Éons. « Pour ce que l’on m’en dit, leur approche est presque scientifique. Ils dissèquent les bêtes sacrées sans s’arrêter au caractère inviolable de celles-ci. J’apprends qu’ils s’intéressent à leur physionomie, leur mécanique. Ils vénèrent visiblement les hommes, ces bêtes divinisées tirés des premiers âges du monde. La manière dont ce sorcier portait la dent humaine cachée dans son crâne parle d’elle-même. Ajoutez cet intérêt pour la mécanique charnelle à l’équation et les desseins de ces insensés prennent enfin forme. »

Nadir ne veut en entendre davantage. Éons poursuit pourtant. Gérance et lui échafaudent des théories horribles sur ces prémisses détestables. Le paladin retraite en lui-même. Il ne peut nier que les paroles des deux professors font un certain sens. Il ne peut s’empêcher d’écouter ses étranges alliés.

— Peut-être en fécondant un mammifère avec un œuf créé artificiellement?

— Je ne sais pas, répond Éons. Je ne suis pas expert en la matière mais je ne crois pas que ça soit si facile. Je sais que des biologistes de Copsasan ont tenté d’accroitre la population locale de coyotes après que d’importantes tempêtes de sable aient presque décimé celle-ci l’an dernier. Ils ont eu beaucoup de difficultés à y parvenir. Je ne crois pas qu’il soit aisé de créer un œuf humain sans un point de départ substantiel.

— Ne possédaient-ils pas jusqu’à récemment une dent humaine?

— Est-ce suffisant? »

Le soldat du Divin passe une main sur son visage d’oiseau de proie. En quelques minutes ces deux érudits ont résumé la problématique à ses plus simples éléments et ont réussi à lui trouver un sens. Quelques minutes de plus et ils auront trouvé la solution aux troubles qui secouent la nation.

Créer la vie. L’entreprise est énorme mais à la fois plausible. Les robots d’Ukosh ne le font-ils pas déjà avec les végétaux? Le saut vers la chair est-il seulement possible? On convient qu’une telle entreprise ne peut être réalisée aisément. Sans sorcellerie pour aider au processus, les installations nécessaires à une telle entreprise nécessitent un espace de travail stérilisé, voir des réserves importantes d’énergie.

Nadir intervient.

— De telles installations ne passeraient pas inaperçues. Si elles existent, elles doivent se situer loin de la civilisation, là où personne ne saura les trouver. Il y a peu de chance que l’on puisse les situer. »

On lui concède le point. Éons fait toutefois signe d’attendre.

— Pas si les Drageons d’Azazil utilisent des laboratoires officiels, » répond-t-il après un instant de réflexion. « Et si les monstres se glissaient dans ceux-ci après le départ des employés?

— Et s’ils avaient recruté au sein même de ces travailleurs? » renchérit Gérance.

Les robots s’emballent. On compare les installations scientifiques et convient que seuls les laboratoires en génétique d’Ukosh sont à même de réussir dans une telle entreprise. On se demande si les Évêques sauront adoucir leur sentence si Éons aide à démanteler la secte. Le paladin le croit. Comment condamner comme hérésiarque celui qui lutte activement contre les ennemis de la Doctrine?

— Ce ne saurait nuire à votre cause, c’est certain.

— Je le ferai. Je vous aiderai à enrayer les Drageons d’Azazil afin de laver mon nom. J’irai avec vous chez l’Évêque. »

Une ombre passe sur le signal de Gérance. Le vieux robot freine l’excitation de ses invités.

— Je crains que ce ne sera pas aussi facile. Nadir a beau avoir l’oreille de l’Évêque, il a beau être un paladin, le pouls de la ville est plus venimeux qu’il ne l’a jamais été. Je crains qu’on ne s’intéresse moins aux théories qu’à lyncher un coupable. Nous devons ajouter du poids à nos idées. Nous avons besoin de preuves.

— Dans ce cas nous irons investiguer les laboratoires d’Ukosh, » tranche le chevalier. « Nous irons chercher nos preuves et les jetterons aux pieds des Évêques avec le destin d’Éons. Qu’en dites-vous, associé?

— J’irai. Il y a des années que j’ai vu Ukosh. Voir la capitale et baigner dans le Signal de la première Balise ne me fera que le plus grand bien.

— Espérons que cela sera suffisant pour t’affranchir, mon jeune ami. La capitale peut être un endroit dangereux pour ceux qui marchent aux frontières de la piété. Je l’ai quittée jadis pour la paix des régions non sans de bonnes raisons.

— Il sera avec moi. »

Une idée vient effleurer le paladin.

— De plus, nous arrêterons en route dans un petit village de ma connaissance. Je connais une unité ecclésiastique qui saura assurément nous aider. Celle-ci me doit un fier service depuis que j’ai nettoyé sa commune des témoins d’Azazil. J’aimerais avoir le point de vue d’un prêtre sur toute cette affaire. »

 

À SUIVRE >>>
Nadir : Le retour de Saison

Confessions pour Absynthe 10/11

 

Confessions pour Absynthe
10. Absynthe

– Et voilà. Il n’y a pas grand-chose à dire de plus. Pas cette nuit.

« Les monstres de la Chambres des Pleurs et leur culte de l’horreur ont fini par attirer trop d’attention. D’autres immortels, des vampires beaucoup plus anciens, beaucoup plus puissants, en sont venus à regarder la cellule d’Amina avec dégoût. La réputation de la ville commençait à s’étendre jusque chez les mortels. Plus grave encore étaient les rumeurs de blasphème qui provenaient de cette région. Selon celles-ci, certains y corrompaient le sang sacré de notre race en le mêlant à celui de choses qui ne devaient plus être. Un groupe important de ces anciens a choisi d’agir. Et les anciens ne laissent rien au hasard.

« J’ignore depuis combien de temps Sextus travaillait pour eux. Peut-être a-t-il toujours été l’un des leurs, une taupe implantée depuis le début dans Montréal, un secteur qui frôlait les limites de leur tolérance depuis plus d’un siècle. Peut-être ces éminences grises l’ont-ils convaincu de la justesse de leur cause. Je le répète : je l’ignore.

« Je sais seulement que nous avons quitté le domaine avant le lever du jour. J’ai vaguement souvenir d’avoir été hissé dans ses bras le long d’un câble interminable. Fouetté par les vents, je me suis accroché à lui avec la puissance sauvage de mon instinct de survie. Un hélicoptère noir silencieux comme un spectre nous a avalés avant de filer vers le nord. Je crois qu’un homme équipé de lunettes de vision nocturne et armé d’un sniper est venu confirmer à Sextus que le Conseil Gris avait été mis au courant du succès de l’opération. »

Goetys se mord la langue. Ce nom ne doit pas être prononcé à la légère. Il ne sait pas si les anciens qui composent l’ordre secret existent toujours mais par le passé, la simple mention de ce nom a valu de longs jours de torture à de nombreux inconscients. Remonter le fil de son récit a abaissé ses gardes. Pris dans sa trame, il en a oublié jusqu’à ses réflexes les plus rudimentaires. Le Prince Jaune enchaîne, espérant que la charmeuse n’a rien remarqué de sa réaction.

– Sextus et les siens ont pris soin de moi, conclut-il. On m’a aidé à retrouver le chemin de l’humanité, à rebâtir un mental plus sain. En échange de ces soins j’ai promis d’aider ce groupe à poursuivre leurs activités. Après des mois de soins je suis devenu une sorte d’agent au service de ces gens.

« Je suis rentré à Québec avec l’automne. Sextus m’y a conduit en personne. Le trajet en voiture sur l’autoroute 20 s’est déroulé en silence. Nous n’avions pas besoin de parler. Il me connaissait tant, pouvait deviner chacune de mes pensées avant même qu’elles naissent en moi. Quoi de plus normal puisqu’il m’avait aidé à chaque pas de ma guérison. C’est grâce à lui que j’ai su reconstruire mon esprit fracturé de toutes parts. Nous n’avons échangé qu’un seul regard, lorsque sa BMW noire s’est engagée sur le pont Pierre-Laporte, un coup d’œil d’une complicité douloureuse. Mon maître et moi serions bientôt séparés.

« Mon père m’a repris sans poser de question après que mon protecteur et lui aient passé quelques minutes en tête à tête. Lui et moi n’avons jamais reparlé de l’incident. Je ne voulais pour rien au monde replonger dans ces terribles souvenirs. J’avais passé des mois à me purger de ces moments déments, à bâtir autour d’eux des murs d’oubli infranchissables. Je crois que mon père craignait ce passé presque autant que moi. Comme cent portes closes sur les atrocités dont il se savait responsable, il fuyait les secrets de ma mémoire comme la peste. »

Absynthe a pris les mains du Prince Jaune dans les siennes. Il lève les yeux et trouve ceux de la beauté rivés sur lui. Des larmes teintées de sang roulent sur ses joues. Goetys hésite. Quelque chose dans l’expression de la vampire titille ses instincts. Le regard d’Absynthe se fait plus dur et, comme le Prophète tente de retirer ses mains, il sent une force glissante envahir son corps.

Il connaît ce pouvoir. La sensation engourdit immédiatement ses mains et ses bras. Il tente de faire un mouvement de recul mais la démone l’agrippe. Le temps qu’il réalise avec terreur ce qui lui arrive, le mal paralyse tout le haut de son corps. Il cherche à se lever et bondir mais ses jambes se dérobent sous lui. Il bascule, tombe. La femme aux cheveux verts le retient et le laisse descendre doucement jusqu’au sol.

Elle s’assoit sur lui et essuie ses larmes du revers de la main.

« Cette sensation … C’est impossible. »

Lui qui est d’habitude assez posé sent sa terreur se muer en nausée. Il n’est pas sous le joug d’un pouvoir de l’esprit. Malgré ses grands talents télépathiques, sa geôlière n’est pas puissante à ce point. Non. Cette immobilité est ancrée dans sa chair. Ce sont ses muscles qui, pétrifiés, refusent de lui obéir. La réalité de son état l’étourdit. Il sent ses anciens démons frapper aux portes de leurs cages. Ils sont des milliers, des dizaines de milliers, à se déchirer les tréfonds de son âme et le Loup de Tindalos sent qu’il perd le contrôle de cette prison.

« C’est impossible. Une seule personne est sensée posséder ce pouvoir. C’est impossible. Amina est mort. Je l’ai vu exploser. Une grenade n’a laissé de lui qu’une pluie de sang et de caillots. »

Absynthe lui sourit. Goetys sent l’esprit suave de sa geôlière contre le sien. La femme aux cheveux verts profite de son désarroi pour sonder ses pensées de surface. Il veut lutter mais ne parvient pas à calmer les pulsions frénétiques de son mental effrayé. De se retrouver à la merci de cette sensation d’impuissance éveille en lui des réflexes terrifiants.

– Ne crains rien, Goetys, je ne suis pas Amina. Tu serais déjà mort. »

Le timbre de sa voix a changé. Il est moins candide à présent, moins feutré. Une pointe de mépris vient colorer ses phrases. Elle utilise son nom avec un amusement méphitique. Les nuances de son timbre laissent deviner les miasmes de secrets putréfiés.

– Le Grand Geste Immonde aurait aimé venir te trouver en personne mais il a tant à faire. »

Le monde du Prince Jaune s’écroule. Il tremblerait mais son corps le lui refuse. Il veut crier à cette femme que c’est impossible, qu’elle ment, qu’il a lui-même vu l’équipe tactique du Conseil Gris expédier les vampires de la Chambre des Pleurs en enfer. Le monstre aux mille visages qui fut son maître a été vaporisé en pluie sanguine. Il ne peut avoir survécu.

Le rictus méprisant d’Absynthe change un peu. Son sourire se teinte d’une lueur plus sincère.

– Ô mais il a survécu. Rien n’arrête le Grand Geste Immonde. »

Il veut hurler. Il veut rugir. Il est au sol, prisonnier d’un corps aux muscles pétrifiés. Il ne peut même pas tourner le regard. Absynthe se lève et fait quelques pas. Une lumière fanatique brille sur sa face. Elle lui accorde un regard dérobé puis elle observe sa propre main. Elle dresse un index en s’agenouillant près de lui. Une vaguelette anime sa main. Obéissant au désir de sa propriétaire, le doigt de la démone s’étire de lui-même. Il double de longueur, multipliant les jointures qui enflent tout au long de l’appendice repoussant. Son extrémité s’allonge et s’affine jusqu’à se muer en un étrange pic chitineux.

Goetys cherche ses pouvoirs télépathiques et tente d’appeler à l’aide mais en vain. Il ne peut faire taire l’effroi presque animal qui le domine.

Joueuse, Absynthe lui donne une petite tape sur le bout du nez à l’aide de son long doigt difforme.

– Tu ignores qui je suis, n’est-ce pas ? »

Elle se redresse et appuie la pointe chitineuse contre son front, là où sa crinière verte rencontre sa peau. Elle marque une pause avant de percer sa peau. Une goutte de sang timide perle à la surface sans trouver le courage de bondir vers l’inconnu. Absynthe laisse courir sa griffe le long de son front, lacérant lentement son visage de haut en bas. Elle passe sur son nez, ses lèvres, son menton. Derrière son doigt sa chair se rétracte de chaque côté de ce sillon, s’enroulant sur soi-même sans se presser, un peu comme s’éveille une fleur au printemps. Le Prince Jaune devine sous son visage une peau grise zébrée de fines veines violacées. De minuscules taches plus sombres sont éparpillées sur son nez et ses joues. Le monstre caché sous la beauté aux yeux d’océan a troqué son humanité contre un présent repoussant.

Le masque de peau glisse vers le contour de son visage et se fond dans sa crinière qui change à son tour. Ses cheveux s’amassent en une marée frémissante qui se résorbe et change de couleur. Le vert mousse se meut en un brun chaud.

– C’est mieux ? Tu me reconnais à présent ? »

Il n’a aucune idée de quoi parle cette folle. La femme pulpeuse a disparu pour laisser place à une gamine osseuse qui n’a pas l’air d’avoir vingt ans. Ce n’est pas que son visage qui a changé. Elle a fondu. Ses vêtements pendent lâchement sur son corps maigre et anguleux. Elle semble deviner son impression dégoutée car elle remonte sa robe sur elle et la retient de sa main gauche. Son regard se détourne.

C’est ce geste embarrassé qui allume en lui la flamme du souvenir. Il reconnaît cette femme. Il la reconnaît sans pour autant comprendre. Son esprit prisonnier de son corps inerte explose et hurle. Le monde chavire. Goetys est renversé dans un tourbillon de démence qui l’emporte vers l’intérieur. Ses souvenirs, ses secrets, les monstres qui ont peuplé son enfance, ses espoirs et ses craintes : tout en lui s’ébranle et s’emmêle. Il éclaterait de rire s’il le pouvait, un rire diabolique et criant de folie.

Le visage de Mélanie se penche sur le sien. Son regard accroche le sien. Ses pupilles calmes et insondables deviennent l’amarre à laquelle il s’accroche. La tempête en lui fait toujours rage mais ce regard devient une assise minuscule sur laquelle il se recroqueville et pleure.

– Tu me reconnais. Tu sais qui je suis. Tu sais que c’est moi. »

Un mélange de tristesse et de colère plate danse sur sa voix. Absynthe, Mélanie, cette femme nourrit à son égard des émotions contradictoires, il le sent. Même tourmenté par la tornade de la démence, Goetys ne peut ignorer les larmes qui coulent sur son visage à la peau striée de vergetures.

– Je suis revenue pour toi, Guillaume, dit-elle en caressant son visage. J’ai mis des mois à te retrouver mais, cette nuit, j’ai enfin mis la main sur toi. J’attends ce moment depuis des années, je l’imagine depuis des décennies. Mais j’ai été patiente. J’ai obéi. Je savais qu’un jour il me laisserait partir sur ta trace. »

Elle ferme les yeux, multipliant les larmes de sang sur ses joues grises.

– Lorsque j’ai appris que tu existais toujours, lorsque nous avons su que tu étais devenu un vampire, j’ai compris que ce moment deviendrait une réalité. Ironique n’est-ce pas ? Après tout ce temps tu es finalement devenu ce que le Grand Geste Immonde avait prévu pour toi. »

Elle le regarde, presque amusée. Sa joie éphémère meurt rapidement. Elle laisse sa main descendre et explorer le torse de son captif. Ses larmes rouges se tarissent lentement.

– Tu as changé. Tu es loin d’être le gamin maigrelet que tu étais alors. Tu as vieilli, bien vieilli. Amina avait raison : tu es devenu un homme séduisant, Guillaume. Moi je suis restée la même, éternellement emprisonnée dans le corps d’une gamine de quatorze ans. Enfin, pas tout à fait, dit-elle en étirant les autres doigts de sa main griffue d’un geste presque liquide.

« L’éternité s’est avérée être un concept plus malléable que je n’ai d’abord cru. Mon corps de gamine n’est que l’enveloppe à laquelle je dois retourner lorsque j’abandonne mes dons. Le Grand Geste Immonde a partagé certains de ses secrets avec moi, vois-tu. Il fut un bon maître malgré ses sauts d’humeur occasionnels. J’ai tant appris auprès de lui.

« Il m’est apparu quelques jours après ta disparition. Je me suis éveillée en sursaut. Il était dans ma chambre, à deux pas de mon lit, nu, pâle, beau et terrible comme un dieu. Il m’a touché et s’est emparé de ma chair un peu comme la tienne m’appartient en ce moment. Je suis restée immobile sous son corps froid tandis qu’il a volé ma vie et mon humanité. Il ne m’a laissé que ma jeunesse et une foi plus profonde que toutes les fosses du Pacifique.

« Il m’a expliqué avant de me relâcher que des vampires rivaux étaient venus et avaient assassiné tous les siens avant de le laisser pour mort. Mon nouveau maître avait tout juste réussi à se transformer avant qu’une explosion ne l’éparpille aux quatre coins de la Chambre des Pleurs. Il a su rompre son intégrité moléculaire et se liquéfier, devenir l’essence même du vampirisme, un être fait uniquement de sang immortel, sans muscles ni ossements, un dieu. Il m’a parlé de la traitrise de Sextus, de la mort d’Épidémie, d’Isabelle et de Dave.

« Il s’est rassemblé dans les profondeurs de Montréal, sous la Chambre et ses douleurs, dans les égouts les plus reculés. Il n’était plus qu’une part de lui-même, éparpillé par les courants d’immondices. Il a mis des jours à trouver la force de remonter vers la surface, à venir trouver ceux qui le servaient.

« Il m’a promis vengeance. »

Vengeance contre qui ou contre quoi, Goetys ne peut le deviner. Seule la folie qui plane maintenant dans le regard de Mélanie est sans le moindre doute. Le Conteur de Kadath reconnaît cette lueur malsaine pour l’avoir lui-même vécue. Il se maudit de ne pas avoir reconnu ce feu avant qu’il ne soit trop tard.

La jeune femme poursuit, emballée par son récit, vraisemblablement soulagée d’enfin cracher un mal qui la ronge depuis des années.

– Nous t’avons cherché. Nous sommes d’abord disparus en silence avec notre maître mais une fois les fondements de sa puissance retrouvés, nous avons entrepris de vous retracer Sextus et toi. Mais c’était trop tard. Le Grand Geste Immonde a mis des années à trouver ses forces. Tu n’étais déjà plus à Québec lorsque nous y sommes allés. »

Une tristesse vole sur ses traits. Goetys devine que l’ombre d’un sourire teinte ce chagrin.

– J’avais oublié la petite Marie, dit-elle, donnant sans doute suite à ses pensées. Je me demande ce qu’elle est devenue. Elle était pleine d’amour, belle comme une bouffée de bonheur. »

Son sourire s’efface.

– Tu dis avoir traversé de justesse les horreurs de la Chambre des Pleurs sans perdre l’esprit ? Crois-moi lorsque je t’assure que tu ne connais rien de ce dont est capable notre maître. Tu n’as aucune idée de la portée de la douleur qu’il a maintenant le pouvoir d’administrer. Tu as beau avoir subi quelques transformations ou avoir été abusé par Épidémie et les monstres de ce palais des malheurs, tu ne peux comprendre ce que signifie servir Amina. Ma condition de vampire fait de moi un sujet plus robuste que l’enfant humain que tu étais à cette époque. Le Grand Geste Immonde ne t’a jamais étiré sur des mètres de long pour te punir, n’a jamais utilisé ta carcasse éventrée comme lutrin ou comme bougeoir. Il n’a jamais prélevé tes yeux et tes nerfs afin que tu surveilles son repaire durant des semaines. Tu ne peux imaginer la sensation des clous, des morsures des rats, toutes ces horribles impressions transmises à mon cerveau mort-vivant sur des mètres de lacets sanglants. »

Le Prince Jaune reprend un peu d’aplomb. Son esprit affolé saisit la réalité de la situation à mesure que sa terreur instinctive s’effrite. Sa seule amie d’alors a été faite vampire. Cette idée paraît folle, inconcevable. Son œil fixe est pourtant braqué sur Mélanie. Il tente en vain de fermer ses paupières. Malgré qu’elle semble distraite par son récit, l’emprise de l’adolescente sur son corps ne se relâche nullement.

Il cherche désespérément un moyen de se sortir de cette impasse. Comment la convaincre de le laisser aller ? S’accrochant de son mieux à la parcelle de calme qu’il a su trouver, il passe en revue leur discussion. À la lumière de ce qu’il sait d’elle, il voit maintenant ses questions innocentes sous un autre angle. Absynthe s’est beaucoup trop intéressée à Mélanie. Il aurait dû se douter de quelque chose lorsqu’elle a insisté pour qu’il décrive leur relation à la suite de l’expérience dans la Chambre des Pleurs. « Tu l’aimais ? », avait-elle demandé ? Que doit-il penser de cette question ? Que veut-elle de lui ?

 

À CONCLURE >>>
Guillaume