Nadir : Sous l’emprise des Drageons

 

12. Sous l’emprise des Drageons.

 

La nuit est tombée depuis un long moment lorsque la porte du bureau de l’Évêque s’ouvre enfin. Nadir se lève. À l’intérieur, l’ecclésiaste serre les mains du garde décoré avec lequel il s’entretient depuis maintenant près d’une heure puis il remercie celui-ci de sa visite.

— Nous trouverons ces monstres, conclut-il. La Divinité nous aidera dans notre entreprise, vous verrez. »

L’officier s’incline une fois de plus avant de quitter. Il passe devant le paladin sans le voir. Son code est déconstruit, fatigué.

L’Évêque marque une pause avant de se tourner vers le guerrier de lumière. Nadir baisse humblement la tête.

— Nadir. Quel plaisir de vous voir. Vous ne pouvez mieux tomber.

— Monseigneur. Merci de me recevoir à cette heure. Je suis de passage en ville et j’ai eu vent des atrocités qui vous affligent. Je sais que votre temps doit être compté. »

L’ecclésiaste lui fait signe de le suivre.

— J’aurai toujours du temps pour vous, mon ami. Je vous en prie, entrez. »

Il se tourne vers son assistant et le remercie de ses services.

— Ce sera tout, Bienfaisant. Tu peux aller te reposer. N’oublie pas de passer porter les matrices vierges chez Surgeon avant qu’il ne quitte pour ses laboratoires. Je n’ai pas envie de devoir les lui porter jusque dans le désert. »

Le jeune protégé baise la bague d’office du Légat et sort par une porte secondaire.

Nadir se tourne vers l’Évêque.

— Surgeon? »

Le nom s’est accroché aux sens du paladin comme de la laine dans un buisson de ronces. Le synonyme de drageon peut-il n’être qu’une coïncidence? L’Évêque remarque son émoi et chasse ses craintes d’un geste définitif.

— N’y voit aucun rapport. Surgeon est un botaniste, un professor de la vie végétale en quelque sorte. Il est un dévot serviteur de la Divinité. Je veille simplement à ses travaux avec intérêt depuis des mois. Un jour, ses recherches sauront peut-être nous permettre de transformer les déserts qui ceinturent le pays en jardins magnifiques. Qui sait?

— Je suis heureux de vous trouver sain et sauf, monseigneur. Lorsque j’ai appris la mort d’un des serviteurs du Divin j’ai un instant craint le pire. »

Le primat rayonne d’un code touché. Il rassure le paladin en lui expliquant qu’il ne croit pas que l’Église ait été la cible de ces attentats. Le seul ecclésiaste assassiné était un visiteur chez un de ses amis personnels, un fonctionnaire impliqué dans la gestion des territoires.

— Je crois que la mort du prêtre fut le fruit d’une erreur. Nous sommes un symbole puissant, trop puissant pour être pris de front. Seize personnes furent réduites en morceaux la nuit dernière, dont un ministre important et deux des membres de son cabinet. Le gérant de la plus grande fabrique de montures du pays fut écartelé. Fréon, non seulement un marchand respecté et un important supporter de l’Eglise mais aussi un de mes amis personnels, s’est fait décapiter dans la cour intérieure de sa villa, près du port. Sa tête n’a pas encore été retrouvée. Et de qui parle-t-on? De ce prêtre de passage. Toute la ville ne parle que de la mort de ce pauvre martyr. »

Il gagne la table jonchée de livres et enlève son étole sans cérémonie. Son signal est empreint d’une lassitude écœurée.

— Les actes blasphématoires de cette secte haïssable sont presque banalisés par cette maudite mort. »

Il lève sa face d’ibis et cherche le regard du paladin.

— Tu comprends ce dont je parle, n’est-ce pas Nadir? Tu comprends l’importance de l’affront fait à la Divinité? Ils bafouent la vie sacrée en éviscérant ces animaux. Nous avons été conçus par Dieu pour veiller sur sa création. Ce n’est pas à l’Église que ces fous s’attaquent ainsi mais bien au Divin! »

Nadir frissonne. Ses synapses grésillent à l’idée du sacrilège. La mort indigne de ces bêtes l’a enflammé. La nature du blasphème l’a dégoûté mais il n’a pas su réaliser la portée de l’insulte. Une crainte profonde passe sur lui. Et si ces déments parvenaient à piquer la Divinité de leurs actes maudits? L’idée de la colère divine déversée contre sa race paralyse le guerrier saint.

— Sais-tu ce que nous avons trouvé dans un village près d’ici, avant-hier? J’allais justement te faire appeler. L’affaire relève de ton expertise.

— Non. Je l’ignore.

— Nous avons interrompu une messe noire. »

L’Évêque lève les bras au ciel.

— Une messe noire! Tu te rends compte? Nous sommes revenus à l’époque barbare où les superstitions et le chaos régnaient en maître sur le monde. »

Inquiet, sidéré, Nadir demande des précisons d’un signal à peine audible.

— Oh, je ne crois pas que le malheureux ait eu la moindre chance de contacter quoi que ce soit mais, quand même, il a tenté de le faire. Il a amassé du calcaire et du fer, du souffre et du salpêtre. Lorsqu’on l’a arrêté, il tentait soit d’appeler un être humain, soit d’en créer un. Rien n’est moins clair.

— Blasphème ! Ces Drageons vont trop loin.

— Je suis d’avis qu’il s’agit d’un esprit pauvre. Influencé par les récents événements, il aura tenté de changer son sort en pactisant avec l’enfer. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un des membres des Drageons d’Azazil. Il ne semble rien savoir de leurs doctrines perverses et de leurs rites véritables. Aucun petit animal ne fut trouvé sur place. Ce n’est qu’un pauvre fou en manque de Foi. »

Le paladin a peine à en croire ses sens. Le monde est en train de sombrer dans la folie.

L’ecclésiaste reprend.

— J’imagine difficilement l’envergure de nos ennuis s’il était parvenu à ses fins. Car un tel affront est possible. Nous le savons à présent. La découverte de cette … cette dent humaine est une preuve incontestable de l’existence de l’homme. Que la Divinité nous protège!

— Qu’elle veille sur nos âmes.

— Je suis heureux de vous avoir ici, avec nous. Quelle chance que vos affaires au Sud se soient déroulées si rapidement. De quoi s’agissait-il, déjà? Encore d’un hérétique, c’est ça?

— En quelque sorte, Monseigneur. Mais l’accusation d’hérésie n’est pas encore en vigueur. Je ne suis pas certain que le condamné soit coupable. Mais il s’agit encore une fois d’humains. »

La surprise de l’Évêque est évidente. Il se reprend rapidement. Pressé de questions, Nadir relate rapidement son passage aux ruines découvertes par le savant. Il parle des statues humaines et du manuscrit préhistorique. Il avance prudemment lorsqu’il aborde son contenu. Il parle avec précaution de cette genèse pervertie où les hommes auraient conçu les robots en tant que serviteurs. L’autre l’écoute en silence, inscrutable.

— Et vous croyez Éons innocent du crime d’hérésie? conclut enfin l’Évêque. Vous m’étonnez, Nadir. Vous m’étonnez mais je comprends votre position. La question n’est pas de condamner ou non le professor mais bien de savoir si l’Église lui permettra de poursuivre ses investigations en ce sens. Ces savoirs sont dangereux. Ils contredisent nos valeurs de façon si directe que nous ne pouvons nous permettre de les laisser courir sans impunité. D’un autre côté, les bâillonner sans chercher à les comprendre est une erreur, selon moi.

— Mais qu’en est-il des hommes? Vous et moi avons vu la dent. Ils existent. Ils ne sont pas que des génies créés pour excuser les lacunes de la robotique; ce sont des êtres de chair et de sang. Croyez-vous que les robots aient jadis été les esclaves de ces monstres? »

Le personnage pèse ses mots.

— Ma Foi me dicte que notre version des faits est juste et que l’hérésie soulevée par votre ami est erronée. Mon intelligence est toutefois prête à accepter un doute raisonnable. »

Il prie Nadir d’attendre d’un geste posé. Le paladin est mal-à-l’aise. Il aurait aimé recevoir une réponse claire et sans équivoque de la part du primat de Naleph.

— Cette hypothèse n’est pas nouvelle. Les voûtes d’Ukosh regorgent de pareils écrits apocryphes. Suite aux guerres de Somore, les robots ont reçu la Doctrine et établi le canon des écrits saints, des textes inspirés. C’est à cette époque que l’on distingua la vérité de l’hérésie. La plupart des documents et des textes hérétiques furent détruits en hommage à la Divinité. Au fil des années, certains refirent toutefois surface. Un peu comme dans le cas actuel, on a découvert ces témoignages d’une vérité différente de celle enseignée par l’Église. On les enferme alors sous le grand temple d’Ukosh, sous la Balise, là où ils ne peuvent faire de mal.

— Qu’en est-il alors de ceux qui ont découvert ces preuves erronées?

— Selon les époques, ces pauvres sont écartés en silence ou châtiés publiquement. C’est malheureusement ici une question de politique. »

Nadir n’aime pas vers où s’engage la conversation. Le pouls de la cité n’inspire rien de bon en ce qui concerne les découvertes d’Éons. Le temps n’est pas propice à la clémence. Il ne peut toutefois quitter la ville et emmener l’archéologue amateur loin de Naleph. Sa conscience ne le lui permet pas. Il s’en remet plutôt au chef de l’Église.

— Comment puis-je vous aider, Monseigneur. Dites-moi ce que je dois faire. »

L’Évêque hésite. Il jongle un moment avec les possibilités puis finit par trancher.

— Concentrez-vous sur l’affaire d’hérésie qui vous a menée ici, mon ami. Deux paladins sont déjà en route depuis Ukosh. Je les ai fait appeler dès ce matin. Ils ne tarderont pas à arriver, j’en suis convaincu. Laissez-les nous aider.

« Je me souviens que vous m’avez parlé des paroles de ce premier fou, ce dénommé Sable. N’a-t-il pas justement parlé des premiers maîtres? J’ai l’impression que les réponses que votre charge peut nous fournir sauront nous éclairer quant aux buts secrets des monstres d’Azazil. Mais méfiez-vous. Je ne serais pas étonné que certains cherchent à vous réduire au silence. »

Nadir songe à l’Évêque de Copsasan mais il n’ose pas faire mention de ses doutes. Il sait que son ami a raison. Bien que fort utiles, les recherches d’Éons sont trop dangereuses pour être laissées sans guidance. Trop de coïncidences relient les deux cas. Il doit en apprendre davantage. Il protègera l’érudit.

L’Évêque remercie le guerrier de lumière. Il est épuisé et beaucoup d’autres causes nécessitent son attention.

— Bonne chance, Nadir. Que la Divinité veille sur votre mission. Vu les conditions actuelles, je ne donne malheureusement pas bien cher de votre nouvel ami. »

À SUIVRE >>>
Nadir : Pour concocter un homme

 

Confessions pour Absynthe 9/11

 

Confessions pour Absynthe
9. Le Grand Geste Immonde

Absynthe le regarde, médusée. Son expression étonnée trahit une surprise complète. Le Prince Jaune devine que pour quelqu’un qui ne croyait pas voilà une heure aux Autres Dieux, l’idée de s’abreuver de l’un de ces monstres immortels doit être plutôt déroutante. Il laisse un temps aux questions qui torturent sûrement l’esprit de la femme pour trouver leur voie mais la belle reste muette. Son expression se recompose un peu lorsqu’elle se remet de sa surprise. Elle reste néanmoins fort troublée. Sa main tremble.

– Amina a réellement bu d’un Dieu ? Tu es sérieux ? Mais … mais une telle expérience n’est pas sans conséquences profondes. N’est-ce pas ? Il a dû changer. »

Goetys sourit mais son rictus triste ne laisse voir nulle joie.

– Nous avons tous changé. Une nuit telle que celle-là ne peut faire autrement que d’ébranler la foi des hommes les plus pieux comme l’esprit torturé des pires immortels. »

Il passe une main sur son visage, effaçant son sourire sans se rendre compte de l’effet théâtral de son geste. Ses sens magiques tourmentés devinent tout juste la tempête qui tourne dans le mental de son unique audience. Celui que l’on surnomme le Prophète Fou d’Aldébaran enchaîne, cherchant à mettre fin rapidement à son récit et son tourment.

– Je ne me souviens que peu des semaines qui suivirent. J’ai depuis longtemps cessé de chercher à mettre de l’ordre dans les îlots de réminiscence qui flottent sur cet océan de confusion. Ces bribes éparses sont un archipel aux eaux troubles et trompeuses. Ses atolls sont couverts de jungles sombres peuplées de cauchemars que je n’ose jamais aborder.

« Amina a effectivement changé. Il n’est jamais réellement revenu de cette chambre souterraine, quelque chose qui n’était plus totalement Amina a rejoint la Chambres des Pleurs à sa place, glissé dans sa peau. Sextus ne serait pas d’accord avec moi mais je maintiens que le sang de cette chose souterraine nous a dérobé notre maître. Nous n’avions plus le droit d’appeler Amina par ce nom. Il était devenu le Grand Geste Immonde et exigeait qu’on s’adresse à lui comme tel.

« Son intérêt pour moi s’est effiloché rapidement. Une obsession malsaine s’est emparée de mon maître. Il a pratiquement abandonné mon éducation et laissé à Sextus le soin de veiller sur mes travaux. J’ai compris au fil d’allusions éparses que ses propres recherches tournaient autour de son habileté à manipuler sa chair et celle d’autrui. Les aberrations difformes se sont multipliées sur les murs de la Chambre des Pleurs. Je crois avoir dissimulé sous ma chemise un œil globuleux traversé de fines veines orangées. Peut-être n’est-ce aussi qu’une bribe de démence, un mirage de mon esprit brisé. Je ne peux assurer si l’œil s’est réellement trouvé sur ma poitrine amaigrie ou s’il n’était que dans mes délires fracturés. »

Il détourne le regard. Le monde tangue dangereusement. Mais il doit mener cette histoire à terme. Il serre les dents.

– Je me souviens sinon de trois faits concrets, deux épisodes fort différents mais tout aussi troublants pour moi et une scène précipitée qui dura une minute à peine mais qui changea pour toujours le fil de mon existence.

« Le premier de ces souvenirs est le plus bref. Ce n’est qu’un moment, quelques secondes que je revois au ralenti lorsque je ferme les yeux.

« J’étais assis sur le sol près de la grande couche couverte de caillots, dans la Chambres des Pleurs. Plusieurs livres couverts de secrets normalement interdits aux mortels étaient ouverts autour de moi. Je crois que Isabelle et Épidémie torturaient non loin de là une des pauvres expériences d’Amina, passant leurs ongles sur les nerfs dénudés du pauvre homme retourné de bout en bout. Ce que j’ai vu sur une des pages s’est imprimé sur mon esprit avec puissance et horreur.

« Le grimoire traitait des divers visages divins qui se sont tourné à un moment ou un autre vers la Terre et ses habitants. J’ai tourné une page de cuir usé et suis tombé sur une illustration gauche qui m’a glacé le sang. Un être informe semblable à une grande marre animée de membres hétéroclites bouillonnait au fond d’une caverne. Des êtres malformés paraissaient naître de ce dieu troglodyte et tenter de s’en éloigner en rampant, bondissant ou roulant. La plupart étaient ravalés par la chose amorphe mais, sur le dessin, une de ces aberrations réussissait à s’en échapper.

« Comment ne pas reconnaître l’horreur souterraine et son abjecte progéniture ? J’avais vu Amina accrochée à un de ces enfants du chaos. Je me souviens encore de quelques mots gribouillés en anglais sur la page voisine. « It is the Source of Uncleanliness, the genesis of witch is vile and impure. » « It resides in the cavern of Y’quaa beneath Mount Voormithadreth, but stretches from and thru many worlds and dimensions. » « Abhoth has no human worshippers, only dead and soulless things utters his name. Brother to Yog-Sothoth and Zhothaqquah, he comes not from this Earth and lives on more than a thousand Earth at once. » Autant de phrases que je n’oublierai jamais. »

Absynthe acquiesce. Son trouble intérieur s’est mué en un froid placide. Elle n’interrompt plus le mage de Kadath. Goetys n’est même plus certain qu’elle l’écoute. Tout ceci est peut-être trop dément pour la femme aux yeux d’océan.

– La seconde parcelle de cet hiver passé à Montréal dont je garde souvenir s’est déroulée la nuit de mon anniversaire de naissance. Perdu dans les méandres psychotiques de mes études anormales et de mes nuits passées au chevet de monstres de sadisme, j’ignorais ce jour-là que mon anniversaire était arrivé. Ma naissance était si insignifiante comparée au poids des vérités cosmiques auxquelles j’étais confronté sur une base journalière, à quoi bon s’y attarder ?

« J’oubliais souvent de me nourrir, ne me lavais que lorsque Sextus ne pouvait supporter plus longtemps mon odeur. J’étais une coquille vidée de son âme, tout automatismes et réflexes terrifiés.

« À la toute fin de la nuit, peu avant que l’on ne me renvoie, à l’aube, mon tuteur est simplement venu me voir pour m’annoncer qu’il y avait longtemps que minuit était passé, qu’aujourd’hui était donc le jour de ma fête. Il avait l’air fatigué, comme si un poids inavouable pesait sur ses épaules. Il m’a souhaité un meilleur douze ans que mes onze ans ne l’avaient été. Je n’ai pas saisi l’ironie de ses propos. Comment les choses pouvaient-elles encore empirer ?

« Sextus fut le seul à souligner ma fête. Je crois me souvenir que Jean-Pierre et les enfants de l’appartement, en surface, n’ont pas fait grands cas de l’évènement durant la journée. Je ne crois pas qu’ils connaissaient seulement ma date de naissance de toute façon. Malgré l’importance du cosmos et l’insignifiance de ma vie humaine, cette journée solitaire a laissé en moi un froid sourd que je n’ai jamais su oublier. »

Goetys est de moins en moins certain que le succube aux cheveux verts l’écoute toujours. La tentatrice a perdu son air joueur. Son mental est une énigme blanche, un masque de contrôle métallique forgé au fil des ans. Un pli fort sérieux barre son front. Ses mains sont serrées sur la couverture de satin fatigué. Lui hésite à sonder ses pensées mais s’abstient. Seuls les puissants pouvoirs télépathiques d’Absynthe, pouvoirs qui lui ont fait perdre ce pari stupide, le font renoncer. Elle saura immédiatement s’il tente quoi que ce soit.

Il vient pour reprendre lorsque la morte-vivante le questionne sans le regarder.

– Aucun d’eux ne t’aimait beaucoup, j’imagine ?

– J’imagine. J’étais au bord du gouffre. Je devais être si …

– Ta fête … Tu n’as rien reçu d’eux ? Ils n’ont rien fait ? »

Il hausse les épaules. Il vivait alors dans un tout autre monde. Leur innocence ne pouvait exister auprès de ce qu’était devenu son univers.

Il enchaîne. Le Prince Jaune est pressé d’en finir.

– Le troisième événement d’importance ne fut guère plus qu’un instant. Il est toutefois de loin le plus important. Je n’ai que vaguement conscience de ce qui s’est alors passé ou même de quand cet épisode a explosé. Je sais seulement que c’était au printemps.

« L’action n’a duré que quelques secondes.

« J’étais encore une fois dans la Chambre des Pleurs, occupé à étudier d’anciens ouvrages de sorcellerie. Les vampires admiraient la dernière œuvre d’art du Grand Geste Immonde, une chose composite issue du corps de deux sans-abris malchanceux. Je crois qu’on a averti les monstres d’une intrusion ou que l’un d’eux a ressenti quelque présage. Je sais qu’Isabelle et Dave approchaient la porte menant aux égouts en réponse à un ordre de notre chef lorsque les premiers assassins sont sortis des ombres.

« J’ai vu un homme vêtu de la tête aux pieds de noir se matérialiser juste derrière Isabelle. Le tueur était masqué. Ses yeux à peine visibles derrière ses lunettes fumées étaient partout à la fois. Isabelle a ouvert la bouche en amorçant un tour sur elle-même mais elle n’a pas eu le temps de cracher la moindre insulte avant que la lame enchantée de l’assassin sépare sa tête de son corps. Deux autres personnes habillées de noir ont disposé de Dave avec la même célérité.

« Comment les savants-fous de la Chambre des Pleurs auraient-ils pu se préparer à ce carnage ? Ils étaient cinq vampires appuyés d’une poignée de serviteurs aux muscles bourgeonnants. Non … ils étaient quatre. Les exterminateurs, eux, étaient sept. La surprise de leur attaque a emporté deux de leurs proies décadentes avant même que ne débute la lutte.

« Deux colosses aux avant-bras taillés comme des épieux se sont écroulés avant que je n’ouvre la bouche. Les monstres d’Amina tombèrent comme des mouches. Une femme en habits noirs a criblé Épidémie de balles tandis qu’une autre furie s’est glissée derrière elle pour la décapiter. Je me suis levé pour me jeter entre Amina et elles mais une main dure comme l’acier m’a plaqué contre le sol. J’ai lutté en vain contre mon assaillant, réussissant tout juste à relever la tête pour attraper une fraction de la scène chaotique jouée autour de moi.

« Le Grand Geste Immonde était un dieu déchainé. Amina portait ce soir-là sur son torse nu un grand manteau de cuir verni dont la coupe n’était pas sans évoquer un uniforme nazi. Seul un kilt de peau complétait son costume, une horreur de son cru sur laquelle remuait une demi-douzaine d’yeux arrachés à ses dernières victimes. C’est uniquement grâce à ces vêtements que je reconnus mon premier maître. Ce n’est qu’à ce moment que je compris l’étendue des pouvoirs du mort-vivant sur sa propre chair. »

Goetys hésite. Il se mord pensivement la lèvre en cherchant ses mots.

– Il était devenu autre chose. Sa forme originelle ne le retenait plus. Là où aurait dû se trouver sa tête n’existait plus qu’un fouillis de traits frétillants. Ce n’étaient pas des tentacules ni des membres à proprement parler, rien qui n’ait suffisamment de substance pour être nommé comme tel, mais plutôt des filaments presque liquides de sang coagulé. Le haut de son torse et ses épaules s’étaient mués en un bouillon malléable de chair liquéfiée qui s’allongeait en fouets rapides comme l’éclair.

« J’ai vu cette chose informe saisir à l’aide de ces appendices une des femmes qui avait tué Épidémie et la soulever du sol comme si elle ne pesait rien. Elle a disparu dans la masse de chaos liquide, avalée vers quelque autre dimension de perversion biologique. J’ai vu la main droite du Grand Geste Immonde se changer en tourbillon de filins plus denses tandis qu’elle se serrait autour du cou d’un des agresseurs. La tresse de tentacules gommeux a presque arraché la tête de celui-ci avant qu’un tonnerre assourdissant mette fin à cet éclair de violence.

« Il y eut une explosion suivie d’un silence pesant. La poussière soulevée par la détonation a obscurci la pièce sous un nuage de particules tachées de rouge. Sextus m’a relevé et m’a demandé quelque chose mais mon esprit bousculé n’a pas su faire sens de ses mots. Voyant que je n’étais pas entièrement moi-même il s’est retourné vers deux des assassins venus s’enquérir de la marche à suivre. Sextus leur a donné ses ordres avant de me confier à la femme qui venait de décapiter Épidémie. »

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Absynthe

Nadir : les portes rouges

11. Les portes rouges.

 

Un promeneur venant de Copsasan et cherchant à rejoindre Ukosh doit normalement passer par la cité cosmopolite de Naleph afin de descendre le fleuve. Les deux voyageurs espèrent traverser la ville colorée sans encombre, sans même soulever l’attention des forces de l’ordre. Mais entrer dans Naleph sans se faire repérer sera plus difficile que Nadir ne l’a d’abord cru. Pour la première fois depuis qu’il fréquente la grande ville fluviale, les portes découpées dans la palissade qui ceinture l’agglomération sont closes. Dehors, quatre soldats sont postés devant les battants.

Nadir songe aux longs quais qui s’étirent dans le fleuve Ube.

— Peut-être ferions nous mieux de contourner la ville pour y entrer par le port. »

Le savant s’incline sur la monture et étire le cou pour voir par-dessus l’épaule du paladin. Son humeur déjà sombre se noircit à la vue du comité d’accueil.

— Vous croyez qu’ils sont là pour nous?

— J’aimerais dire que non. »

Il signale à son destrier de quitter la route. Les sabots de la bête mécanique s’enfoncent dans la terre. Elle décrit un grand cercle afin d’éviter les quatre gardes. La mer d’épis encore immatures se fend sur leur passage. Personne ne travaille aux champs.

Les portes du port sont elles aussi closes. Aucun garde n’attend toutefois à l’extérieur.

Les deux robots considèrent leurs options. Ils pourraient éviter complètement Naleph et gagner Ukosh en galopant le long du fleuve. Même au Sud, les rives de l’Ube sont parsemées de petits villages dans lesquels ils sauraient se ravitailler. Ils pourraient traverser à Jvaan, près de Somore, et revenir vers la Capitale depuis l’Ouest. Nadir connaît plusieurs robots, là-bas. Il saurait y trouver des alliés. De plus, la barge de Jvaan n’est jamais gardée. Le détour rallongerait toutefois leur périple de plusieurs jours.

— Je crains que le temps soit ici un facteur important. Prendre un vaisseau à partir de Naleph nous porterait à Ukosh en moins de trente heures. Je préférerais entrer en ville.

— Et votre ami le prêtre? »

Nadir médite un instant. L’Évêque de Naleph est un être raisonnable. Il sait que celui-ci écoutera les explications du paladin avant de condamner sa charge.

Il passe une main sur son visage.

— Vous avez raison. Il y a aussi mon ami. Tentons notre chance ici. »

Il n’a pas su confier à Éons que le prêtre avec lequel il aimerait converser est en fait l’Évêque de Naleph. Il n’est pas certain que le savant ait été d’accord. Mais il leur faut un certain appui de l’Église s’ils veulent se faire entendre. Ils ne peuvent courir la campagne sans un but indéfiniment.

— Allons-y. »

Nadir n’a pas à frapper. Le lourd portail de la ville se balance sur ses gonds invisibles comme les robots approchent. Deux sentinelles apparaissent, armés de lances aux fers acérés. L’un d’eux se met au garde-à-vous tandis que l’autre s’incline en direction des arrivants. La monture termine prudemment son trajet.

— Salutations, paladin. Soyez le bienvenue à Naleph. »

Nadir tente de dissimuler sa surprise. Ce garde est-il défectueux? Il ne veut courir la chance de le voir se reprendre. Il fait un signe de tête poli et lance son étalon d’acier en avant.

De l’autre côté, trois sentinelles de plus surveillent les vastes quais de basalte. L’une d’elle le salue au passage. Les docks eux-mêmes sont fort peu achalandés. Une poignée de marins s’activent près d’un petit voilier prêt à lever l’ancre, c’est tout.

En ville, les larges avenues sont presque désertes. Les seuls qui sont dehors semblent se presser le long des rues, longeant les murs, se méfiant de ceux qu’ils croisent. À l’opposée, les militaires sont partout. On y voit effectivement autant de gardes que de badauds. Chaque patrouille le salue. Les citadins ordinaires s’écartent rapidement. Sur la place du marché, pas une âme ne traîne entre les étals permanents. On a fermé les panneaux des quelques postes de vente. La petite estrade sur laquelle joue habituellement une filée d’acteurs et de saltimbanques est aujourd’hui vide. Aucun mendiant ne peuple les ombres.

Nadir commence à se douter que sa charge et lui ne sont pas l’objet de ces bouleversements. Lorsqu’une nouvelle patrouille de six gardes passe à sa hauteur, il fait signe à ceux-ci de s’arrêter un instant. Éons se raidit. Il baisse la tête. La sentinelle en tête de file ne semble pourtant pas lui prêter attention. Elle regarde plutôt le guerrier saint.

— Mes respects, paladin. Que puis-je faire pour vous?

— J’arrive tout juste en ville. J’ai voyagé toute la journée. J’aimerais savoir ce qui se passe.

— Nous sommes en guerre. Un ennemi a frappé contre Naleph au cours de la nuit. »

Nadir ne peut en croire ses sens. En guerre? Mais contre qui? Contre quoi? Le pays n’a pas connu de guerre depuis les temps lointains de l’essor de Somore. Les gardes n’ont pas eu à lever leurs armes contre quelque ligue que ce soit depuis des siècles. Un doute s’insinue en lui.

« À moins que … »

— Racontez-moi ce qui s’est passé. »

Le récit du guerrier est une histoire d’horreur. Tôt ce matin, avant que le soleil ne se lève pour réveiller la ville de sa torpeur habituelle, les serviteurs d’un des principaux politiciens de la ville ont retrouvé le robot démembré, sa tête fracassée et son cerveau réduit en miettes. Lorsque les domestiques se sont précipités dans les rues pour appeler à l’aide, ils ont fait une découverte macabre : un petit animal avait été cloué sur sa porte. On avait ouvert celui-ci, entrailles aux vents, et avait écarté les pans de sa plaie béante afin d’en exposer les viscères.

Les gardes qui répondirent aux appels effrayés des domestiques, furent bien incapables de faire sens de l’agression. On se creusait toujours le crâne lorsque de nouveaux cris d’horreurs déchirèrent l’aube naissante. Une autre porte avait été marquée de la même manière, un chat cloué à son battant, tripes à l’air. Un autre dignitaire avait été trouvé assassiné. Ceux qu’on appela à l’aide accoururent chargés de sombres nouvelles. Partout dans la cité, les portes des plus importants personnages étaient salies du même geste blasphématoire. Gérants de grandes fabriques, riches marchands et fonctionnaires hauts placés : la mort rouge n’a épargné personne. Les attentats furent perpétrés avec rapidité et en silence. Un dignitaire venu de Somore et sa compagne semblaient avoir eu l’occasion de se défendre mais ils n’avaient su échapper à leurs agresseurs.   Les autres n’avaient pas eu cette chance.

Les plus superstitieux parlaient déjà de sortilèges. Certains pointaient du doigt la volonté Divine, d’autres imputaient une conspiration occulte. L’ange de la mort aurait touché chacun après que la porte ait été marquée par quelque magicien.

Nadir arrête le soldat. Il ne croit pas réellement à la sorcellerie. Le message est pour lui on ne peut plus clair. Il reconnaît la pratique blasphématoire. Il a déjà vu des abominations de ce genre. Il a même su avorter une de ces autopsies ici même, sous les quais de Naleph. Il s’agit des Drageons d’Azazil.

— Combien ont-ils été tués?

— Treize résidences ont été frappées. Seize personnes sont décédées, la plupart des bureaucrates importants. Un homme d’église est mort. »

Il se fige. Ses pensées filent immédiatement vers l’Évêque, vers la dent humaine. Les mécréants avaient-ils osé s’en prendre au chef de l’Église locale? Il presse le soldat, l’intimant de lui donner plus de détails.

— L’ecclésiaste de passage était en visite chez un paperassier local, un politicien impliqué dans la gestion du territoire. Tous ne parlent que de cette pauvre victime. Des centaines de personnes se sont assemblées au temple afin de prier pour son âme. Les inspecteurs concentrent toutefois leurs enquêtes sur les politiciens décédés. On m’a laissé entendre que le prêtre s’était probablement retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Il fut le seul religieux visé, voyez-vous. Sa mort ne fait sinon aucun sens. »

Nadir remercie la patrouille qui poursuit son chemin.

Nadir met un moment à reprendre sa route. Sa confusion est grande. Il cherche à comprendre ce que veulent accomplir les déments mais n’y parvient pas. La mort du prêtre l’enflamme au point qu’il peine à aligner ses pensées. La portée de l’attaque l’inquiète plus que tout. Un tel tour de force démontre une coordination et une détermination qui l’effraient.

Derrière lui, Éons coupe ses méditations.

— Tout ceci est de bien mauvais augure pour nous. »

Le paladin acquiesce en silence. Éons a raison. L’affaire n’aidera en rien leurs propres agendas.

Il ordonne à sa monture de se remettre en marche.

Ses réflexions reviennent sans cesse au prêtre décédé. On aura probablement besoin d’un guerrier du Divin sur place. Il n’a pas le choix. Il doit aller voir l’Évêque. Il se débarrassera d’abord du professor puis il gagnera la cathédrale sans plus attendre. C’est là son devoir.

 

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Nadir : Sous l’emprise des Drageons

Confessions pour Absynthe 8/11

 

Confessions pour Absynthe
8. La Source d’Impuretés

 

– Il est venu. Il n’est pas … Quelque chose comme lui ne devrait pas être. »

Le visage de Goetys se tord. Il se détourne à demi, dégoûté par ses souvenirs. Absynthe n’a pas le temps d’ouvrir la bouche que le conteur enchaîne le reste de son récit.

– Le premier signe de sa présence a été son odeur. L’horrible puanteur qui a déferlé sur moi m’a percuté comme une gifle. Mes yeux se sont mouillés de larmes. J’ai senti ma bouche s’emplir de bile. J’avais jusque-là réussi à me retenir de rendre le contenu de mon estomac à mes pieds mais à cet instant je n’ai pas su me contenir. Entre deux crampes, à travers un voile de larmes, j’ai cru deviner deux ou trois autres silhouettes agenouillées comme moi dans leur vomissure. J’ai compris que je n’étais pas le seul mortel présent.

« Lorsque je n’ai plus eu que ma misère à vomir, je suis resté là, prostré et tremblant aux pieds de mes maîtres. Les secondes devinrent pour moi des siècles. Le son du chant impossible berçait un jeune corps qui n’était plus le mien. J’assistais à mes hoquets suffocants d’un esprit dangereusement détaché. Je crois que la certitude de ma mort prochaine m’emplissait d’un certain abandon, d’une sérénité résolue. Je m’étouffais. J’allais être délivré de ces épreuves, de cette douleur.

« On m’a touché. » Le Prince Jaune touche son épaule droite. « Quelqu’un a posé deux doigts ici et une paix étrangère s’est écoulée en moi. J’ai senti un intellect froid se frôler au mien, une conscience détachée et dénuée d’émotions. Les effets de ma terreur se sont envolés d’un coup, chassés par cette vague détachée. Mon corps a cessé d’être secoué comme un pantin. Ma respiration s’est régularisée presque immédiatement. Mes muscles raidis et tendus se sont relâchés. Je me suis presque affaissé sur le sol.

« De paralysé de frayeur je me suis retrouvé immobilisé par une force aussi malsaine. On a imposé une apathie salvatrice à mon corps, une relâche musculaire qui m’a empêché de m’étrangler mais qui m’a aussi laissé en proie aux tourments de l’intelligence. J’étais trop jeune pour pouvoir envisager la précarité de ma situation.

« J’ai relevé la tête pour remercier mon sauveur.

– C’était Amina ?

– Non. C’était Sextus. Amina était trop occupé à ses prières et ses incantations pour s’occuper de son nouvel animal de compagnie, aussi intéressant soit-il. Crois-moi, on ne se laisse distraire par rien au monde lorsqu’on appelle à nous un dieu. Je le sais. »

La séductrice a pâli. Elle se penche vers l’avant pour mieux entendre.

– Un dieu ?

– Oui. »

Le regard du sorcier cherche dans le néant le fil de son histoire. Absynthe devine le frisson qui lui parcourt l’échine lorsqu’il retrace ses pas. Il reprend, sa voix toujours réglée sur un timbre à peine chuchoté.

– Amina avait demandé à Sextus de s’occuper de moi et c’est ce qu’il a fait. Je ne crois pas qu’il ait songé aux conséquences de son acte. Il m’a sauvé la vie, quel qu’en soit le prix. Le jeune thanatologue était un maître dans l’art d’influencer les esprits. C’est peut-être en partie pour cette raison qu’il était lui-même si retiré. Non. Je crois que distant est une meilleure façon de l’exprimer. Il abordait tout avec un recul glacial, même ses propres pensées. Je crois qu’une partie de son succès avec les dons télépathiques prenait justement source dans cette attitude.

« C’est donc un peu de cette froideur qui entra en moi et calma mon corps. En sauvant ma vie, Sextus a malheureusement damné mon âme. »

Il porte à nouveau la main à son cou. La trace sombre qui dort sous sa main semble définitivement liée à l’épisode. Absynthe caresse le bras du vampire du revers de la main. Sa voix est teintée de tristesse lorsqu’elle lui demande si c’est cette nuit-là qu’il a reçu la cicatrice.

Goetys retire sa main.

– Non. Je ne l’ai reçue que plus tard, dit-il en relevant un peu la voix. Non. On ne peut voir les cicatrices que je garde de cette nuit cent fois damnée. »

Elle fait signe qu’elle comprend. Il devine qu’elle n’est pas étrangère à l’horreur, à la folie, aussi ne la reprend-t-il pas. Il sourit presque.

– Sais-tu ce qu’est la terreur ? »

Elle hésite. Elle sait qu’une réponse facile ne la mènera nulle part. Goetys n’attend pas.

– C’est un mécanisme de défense. Comme la douleur, c’est un réflexe qui t’oblige à retraiter, à fuir la source du danger. Lorsque tu te brûles, c’est ce réflexe qui te fait reculer avant même que tu n’aies compris ce qui se passe. Lorsque tu assistes à des évènements que ton mental ne peut supporter, la terreur te garde des leurs effets dévastateurs sur ton esprit. C’est elle qui te plonge dans une catatonie salvatrice ou qui te pousse à fuir malgré tes blessures ou ta fatigue. »

Le Prince Jaune laisse ses paroles planer en suspens. Il n’a pas besoin de s’expliquer. La femme aux cheveux verts acquiesce. Elle comprend que sans ce mécanisme de défense, le jeune garçon a assisté aux rites maudits en pleine possession de ses moyens. Elle resonge aux paroles du rescapé : On a imposé une apathie salvatrice à mon corps, une relâche musculaire qui m’a empêché de m’étrangler mais qui m’a aussi laissé en proie aux tourments de l’intelligence. Elle comprend mieux à présent l’horreur de cette allusion.

– La puanteur ne me dérangeait plus autant. Mon corps était un attribut lointain, un détail sans grande importance. Sextus n’a croisé mon regard qu’un moment avant de relever la tête vers l’abîme. J’ai levé les yeux aussi.

« Je n’ai pas vu immédiatement la chose appelée par ses prêtres maudits. Après la vague de puanteur, j’ai deviné sa présence dans les réactions de la petite foule massée près du puits.

« J’ai vu le premier rang de morts-vivants reculer d’un pas. En face, sur le rebord opposé, quelques individus ont détourné les yeux. L’un d’eux, peut-être un mortel, a perdu conscience et s’est écrasé dans sa misère répandue à ses pieds. Deux hommes encapuchonnés près de là se sont penchés avec empressement sur lui. J’ai cherché à deviner ce qu’ils faisaient mais un mouvement plus près du bord m’a vite fait oublier le malheureux. J’ai d’abord cru que quelqu’un tentait de sortir du trou. Une silhouette escaladait la paroi rocheuse pour atteindre le groupe d’adorateurs sidérés. Il faisait sombre. J’ai à peine deviné un mouvement à travers les ombres, puis un second. Je réalisais à peine que ces êtres n’étaient pas des gens mais des … des atrocités, lorsqu’une de ces créatures est apparue à moins d’un mètre de moi.

« Quelque chose est sorti du gouffre. Même si mon esprit dépouillé de ses défenses a été exposé à toute la vilénie de son aspect, je ne sais comment décrire cette horreur. C’était une forme imprécise pourvue de deux bras allongés et d’un monticule asymétrique qui lui tenait lieu de tête. On eut cru un Quasimodo brisé dépourvu de visage. Sa peau grise était tendue sur une carcasse qui n’avait que fort peu de ressemblance avec le squelette humain. On devinait par endroits sous sa peau translucide des organes palpitants et des réseaux de veines noires, rouges ou vertes. L’une de ses mains était une serre caoutchouteuse armée de griffes ivoire. L’autre n’était qu’un amas de longs fils blanchâtres préhensiles, une sorte d’anémone grouillante de cinquante centimètres de long.

« Je ne saurais expliquer exactement pourquoi mais j’ai eu l’impression que l’être dégageait une certaine impression éphémère. La peau élastique de cette créature de cauchemars était lisse et vierge, nouvelle. Même sa couleur grisâtre était davantage l’expression de cette virginité que d’un effort de pigmentation. L’épiderme humide n’avait jamais vu le soleil. Il n’était soumis aux ravages de l’air que depuis quelques minutes au maximum.

« J’assimilais à peine l’effrayante réalité de cette vie nouvelle qu’un membre gigantesque vint accrocher la chose grise à peine sortie de l’abysse. C’était une poigne osseuse aux doigts longs et recourbés. Deux de ses trois doigts étaient couverts d’un pelage roux fatigué. L’autre était plus long, l’ergot purulent d’un roc putréfié. La patte était douée d’une force titanesque. Lorsqu’elle a saisi l’évadé, j’ai vu sous sa peau ses organes transportés par la pression jusque dans ce que je nommerai ses épaules. Sa tête inégale s’est gonflée. Quelque chose qui ressemblait à un cœur est presque sorti hors de son corps, craché par une sorte de sphincter baveux tandis qu’on l’emportait vers le vide.

« Je me suis dit que la chose qui possédait ce bras et cette patte gigantesque devait être immense. Je me trompais. Il était encore plus vaste que ma jeune imagination débordante ne pouvait le concevoir. Il était … infini.

« Plusieurs vampires ont reculé. J’étais paralysé. Je me suis retrouvé au premier rang, non loin de Sextus et d’Épidémie. À quelques pas, Amina chantait toujours, debout et droit face à l’horreur. »

Le Prince Jaune laisse sa voix chuchotée trainer sur sa dernière phrase. Son regard couleur de tempête transporte la répugnance de ses visions.

– Je l’ai vu. Il est monté du fond du puits comme une marée nauséabonde. C’était une marre vaseuse et bouillonnante, une genèse chaotique pullulant d’une vie abjecte et difforme. À tout moment, des membres à demi formés émergeaient de cette masse grise. Des amas d’yeux globuleux naissaient et mouraient sans cesse sur sa face informe. Des êtres éphémères s’arrachaient à ce bouillon de malice, s’accrochant un moment aux rebords du grand puits avant d’être rappelés vers ce dieu de la répugnance.

« La vague amorphe a atteint les lèvres de son gouffre, laissant ses enfants difformes déferler dans la grotte. Cette armée de choses ignobles n’avait guère le temps de ramper à un mètre de leur géniteur que les tentacules, les pinces et les bras barbelés du dieu les rattrapaient pour les ingérer à nouveau. J’ai vu des araignées couvertes de vulves acérées, des vers noueux et pattus aux dents tranchantes comme des rasoirs. J’ai presque été attrapé par un crustacé hérissé de lames osseuses dont les trois longs tentacules étaient couverts de protubérances verruqueuses jaunâtres.

« Mais l’impossibilité de toute cette scène révoltante a atteint son paroxysme lorsque j’ai senti cette chose titanesque, cette déité de l’horreur, chercher à communiquer avec le groupe de fidèles rassemblés en son honneur. Voir l’être vaseux avait ébranlé mon intelligence laissée à nu devant l’horreur. Entrer en contact avec l’intellect inhumain de cette chose antérieure à l’existence même de la Terre broya la trace de ma raison. »

Le sourire fantomatique de Goetys effraye presque Absynthe. La démence dont il parle semble presque suinter du Grand Prêtre. L’ensorceleuse aux cheveux verts craint un instant avoir perdu son compagnon de jeu mais le Poète Fou des Autres Dieux retrouve une fois de plus son chemin. Son expression béate se fait plus franche. Il cherche un moment le fil de son récit. La charmeuse tente de l’y aider.

– Cette chose vous a parlé ? »

Goetys se souvient de ce dont il parlait. Une grimace douloureuse passe sur sa face fatiguée. Il est alors l’enfant terrorisé soumis aux pires tourments par ses maîtres impitoyables. Elle n’y traîne qu’une fraction de seconde, chassée par une expression plus ferme, digne du sorcier qu’il est devenu depuis.

– Pas nécessairement, non. Sa pensée a inondé la nôtre. Enfin, elle a inondé la mienne. J’ai eu l’impression d’être un mouchoir de papier jeté à la mer, que de tremper trop longtemps dans ce bouillon acide déchirerait l’intégrité de mon essence. Son intelligence n’est en rien comme la nôtre. Il est ancien, sadique et tortueux lorsqu’abordé avec les concepts humains d’équilibre et d’esthétisme. Il est une expression de diversification illimitée, un principe dégénérant personnifié. J’ai senti dans le fond de mon être l’âge immémorial de ce géant de perversion.

« La première impression générée par le dieu fut un son hoqueté que mon esprit écorché a associé au bruit d’une bulle de fange poisseuse éclatant à la surface d’un bourbier. Je n’ai reconnu qu’ensuite les deux syllabes dégringolantes du nom Abhoth, celui que l’on désigne comme la Source d’Impureté.

« Je crois que le dieu nous a parlé un temps, déversant son savoir interdit dans nos mentals violés. Je ne me souviens que de peu de choses de ces messages extraterrestres. Je crois que les concepts avancés par Abhoth ne pouvaient être retenus par mon cerveau humain. Plus limité par ma nature mortelle que par un quelconque manque de connaissances, je n’ai jamais su retrouver ces secrets. Peut-être en est-il mieux ainsi.

« Je ne me souviens que d’un dernier détail de cette cérémonie souterraine. Avant que Sextus ne m’entraîne vers la surface j’ai vu le corps bisexué d’Amina accroché à une des choses issues de la marre frémissante d’Abhoth. Le démon nouveau-né se lovait contre l’érection de mon protecteur, l’entourant de ses pseudopodes avides. Son visage rappelait celui d’une otarie gonflée. Il chantait son plaisir inarticulé tout en s’activant contre le maître de la Chambre des Pleurs avec une soif démesurée. Amina, lui, était accroché au sein de l’être grossier. Ses crocs plantés dans le cuir épais drainaient le monstre de son sang maudit. »

 

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Confessions pour Absynthe 9/11

Nadir : La croisée des chemins

10. La croisée des chemins.

Le paladin atteint le sommet de la crête surplombant le hameau sans nom situé dans les contreforts des collines désertiques entre Copsasan et Naleph. La nuit règne toujours sur le monde. Quelques maisonnettes obliques entourent timidement l’auberge, seul lieu d’intérêt de la bourgade anonyme. Depuis son poste, il devine derrière le petit bâtiment la piste presque effacée qui rampe entre les rochers jusqu’aux ruines de la fabrique impie.

Tandis que la route de Naleph permet de deviner un voyageur une heure avant qu’il n’atteigne les lieux, la route menant à Copsasan zigzague entre les collines. Elle concède au même promeneur de surprendre le petit village au détour d’un grand pan rocheux. Nadir peut voir quelques ombres nocturnes circuler d’un bâtiment à l’autre. Apparemment, la plèbe patibulaire de l’avant-poste ne limite pas ses activités aux heures régénératrices du jour. Afin de ne pas attirer plus d’attention que nécessaire, il met pied à terre et tire le capuchon de sa cape de fortune sur sa tête. Il approchera l’agglomération à pied.

L’attentat dans les rues de Copsasan l’a laissé fort perplexe. Plus prudent, il s’attend cette fois à être embusqué à n’importe quel moment. Le site mal famé offre un excellent prétexte à quiconque voudra sa mort. Il exagère surement ses craintes mais il préfère la paranoïa à l’alternative. Sa discussion avec l’Évêque n’a rien fait pour calmer ses inquiétudes. Lui faut-il réellement craindre les ambitions de l’homme d’église au point de le suspecter d’avoir lui-même organisé l’attentat? Peut-être. Peut-être pas. Il ne peut s’offrir le luxe d’un doute.

Sous sa cape, les rouages de son épaule sont presque complètement réparés. La bosse sur son front s’est-elle aussi résorbée. Cette fois on ne l’aurait pas si facilement.

Il songe à l’Académie, aux heures de pratique qu’il y a accumulées.

« Je me suis fait avoir comme un novice. »

Comme tous les robots, Nadir s’était éveillé en pleine possession de ses moyens, n’ayant besoin que de quelques minutes pour explorer ses propres limitations. Contrairement aux autres androïdes, le chevalier n’avait toutefois pas reçu immédiatement d’affectation. Là n’est pas le destin d’un guerrier saint. Il se souvient que six paladins avaient alors été commandés aux hauts-fourneaux. Il était le quatrième à émerger des huiles de la naissance. Lui et ses frères avaient croisé le fer sous l’œil attentif du Pontife et de ses Évêques durant des semaines avant d’être jugés prêts à affronter le monde. Deux d’entre eux n’avaient pas su survivre aux oraldies et autres épreuves organisées par le clergé. Les quatre survivants furent ensuite lancés sur le monde. Au bout d’un demi siècle, la moitié avait demandé à être désaffectée, épuisée par trop de remises en questions et trop d’épreuves. Un troisième s’était fait terrassé par un lion des montagnes quelques années plus tard. Près de quatre-vingt ans après ce terrible accident, Nadir était le seul à être toujours de service. Il aura bientôt cent cinquante ans, possiblement le plus ancien membre de l’ordre des paladins.

Les paladins sont une classe de robots à part. On le lui a tant de fois répété. Créés pour aider les unités ecclésiastiques à renforcer les tenons de la Doctrine à une époque de tourments et de guerres intestines, la Divinité a conçu ses serviteurs pour résister aux pires dégâts. Ils sont l’élite de la robotique, des titans de métal complexes capables des plus grandes prouesses. De s’être fait embusquer par deux simples travailleurs représente une erreur qu’il a peine à se pardonner.

Oh, il doute que les deux larrons aient réussi à le mettre à mort. Non. C’eut été fort peu probable. Ils auraient néanmoins pu le malmener à un tel point qu’il lui aura fallu des jours pour se réparer.

Quelle folie pouvait avoir poussé les deux malheureux à s’attaquer à lui de la sorte? Et dans quel but? Les Drageons d’Azazil étaient-ils à ce point désespérés? Jusqu’ici, la secte détestable démontrait plus de finesse. Non. L’attaque avait été gauche, maladroite. Nadir se souvient avoir perçu le nom du Divin sur les dernières ondes du deuxième agresseur. Quel adepte d’Azazil demanderait au créateur de recueillir son âme pervertie? L’affaire ne fait que peu de sens.

Il fait signe à sa monture qui descend la pente à sa suite vers les quelques bâtiments disparates. En passant de l’autre côté du promontoire, les capteurs aiguisés du paladin perdent la trace du Signal de Copsasan. Pour la première fois, le silence spirituel est presque un soulagement.

À pieds, il attire cette fois moins d’attention que lors de sa visite précédente. L’anonymat est de mise. Il baisse la tête sans trop y croire, conscient que le destrier caparaçonné qui marche derrière lui trahit probablement sa vraie nature. Entre les bâtiments bas, on s’écarte sur sa route. Seul un travailleur reconditionné l’approche pour lui quêter un peu d’argent mais celui-ci s’écarte rapidement lorsqu’il devine la silhouette d’oiseau de proie sous la cape.

Nadir considère l’auberge sans joie. Ses réserves d’énergie sont basses. Il a galopé toute la nuit. Sa régénération a drainé ses ressources. Elle a épuisé le peu de vitalité qu’il lui reste. Il a besoin de se ressourcer un minimum s’il veut atteindre la ruine sans risquer de tomber à plat. Il lève la tête. Le soleil et son énergie salvatrice sont encore loin sous l’horizon. Il doit s’y résoudre : un arrêt à l’auberge est inévitable.

Il trouve la porte verrouillée et cogne du revers de la main pour appeler l’aubergiste. Le battant s’ouvre sur une sentinelle âgée. Nadir brandit deux pièces.

— Je n’ai besoin que de quelques minutes et d’une cellule de recharge neuve. »

L’autre hoche la tête et ramasse les pièces de monnaie.

À cette heure, la salle commune est ponctuée de dormeurs attablés trop pauvres pour se payer une chambre digne de ce nom. Quelques visages se tournent vers lui sans montrer d’intérêt. On le regarde sans focus. Le sommeil empâte les sens des dormeurs. Se souviendront-ils seulement du passage nocturne d’un robot encapuchonné? Nadir en doute.

Un seul individu semble le fixer avec plus d’intensité. Il est installé avec un compagnon à une table campée tout au fond de la pièce. Nadir croit reconnaître deux des travailleurs employés par Éons. Il approche. Mal-à-l’aise, le robot incline la tête. Son compère n’ouvre qu’à peine ses sens.

— Salutations paladin. Quelle surprise de vous voir apparaître ici à cette heure tardive. J’ose espérer que tout va bien? »

Nadir écarte la question chuchotée du revers de la main.

— Je me dirige vers les ruines pour m’y entretenir avec votre maître. Des affaires urgentes m’ont poussé à quitter Copsasan tard hier soir. »

On l’invite à s’asseoir à contrecœur mais le chevalier refuse poliment. Le travailleur se penche vers l’avant. Son signal est un murmure.

— Si vous cherchez maître Éons vous n’aurez pas à attendre le matin et rejoindre la fabrique. Il est ici, à l’auberge, dans une des chambres privées.

— Ici? Mais pourquoi? »

L’autre hésite un instant.

— De nombreux travailleurs on déserté les fouilles à la suite de votre passage. Vos dispositions envers nos travaux ont beau paraître bonnes, la présence d’un paladin a su en effrayer plus d’un. Ce n’est un secret pour personne que l’Église apprécie peu les fouilles de maître Éons.

— Et tous ont quitté?

— Pas tous, non, mais presque. Seul nous deux sommes restés mais, vu l’importance des désertions, on nous a prié de rentrer chez nous en attendant d’être rappelés. Le professor est justement en route vers Copsasan pour s’entretenir avec l’Évêque. »

Nadir remercie le tenancier lorsque celui-ci vient lui apporter la cellule énergétique. La batterie est de seconde main mais sa charge est satisfaisante. Il paye le robot et se branche sur celle-ci. Le bourdonnement sourd fait remuer quelques dormeurs. Il sent ses mécanismes se réveiller, ses sens retrouver leur acuité légendaire. Une fois le transfert opéré, il prie l’employé de lui désigner la chambre du savant.

Éons ouvre la porte avec prudence, un petit poignard serré dans son poing d’académicien. Lorsqu’il voit le profil du paladin il laisse retomber son arme.

— Seigneur Nadir? Quelle surprise. Je vous croyais à Copsasan en compagnie de l’Évêque. »

Il s’écarte et fait signe à Nadir d’entrer. L’intérieur de la pièce n’a rien à envier aux autres chambres du lieu. Une chaise droite et un coffre composent l’ensemble du mobilier. Le guerrier saint referme la porte derrière lui.

— Que me vaut l’honneur de votre visite? »

Éons semble inquiet.

— Je reviens de la ville. L’Évêque est mécontent. Il s’attendait vraisemblablement à ce que je vous condamne sans attendre. Je ne crois pas qu’il s’attendait à ce que j’arrête vous voir aux ruines avant d’aller le retrouver. Enfin. Il est clair que les forces morales ne veulent pas entendre raison. »

Nadir enlève sa cape qu’il dépose sur le dossier de la chaise. Il devine un air stupéfié se plaquer sur le savant. Les codes du génie s’accélèrent à la vue de ses blessures.

Il s’explique.

— On a attenté à ma vie à ma sortie de l’église. Je vais bien. »

La surprise qu’il lit sur le code d’Éons paraît sincère. Il se détend un peu. Il n’avait pas réellement envisagé que l’érudit soit à blâmer pour l’agression mais de s’en assurer lui redonne un peu de paix.

— J’ignore qui a commandé cet attentat. Enfin, je n’ai aucune certitude. Une chose est certaine, les deux malfrats n’agissaient pas pour leur propre compte. Ils étaient trop maladroits pour avoir songé seuls à cette attaque. Ils n’avaient aucune chance et le savaient. J’ai l’impression qu’on a cherché à me faire peur. »

Le choc ne lâche pas sa prise sur Éons qui recule, une main sur la tête.

— S’en prendre à un paladin est de la pure folie. Qui a bien pu ordonner une telle démence?

— Quelqu’un qui a l’autorité nécessaire pour convaincre deux robots de donner leurs vies. Je soupçonne qu’on ait cherché à me faire croire à une action des hérétiques. On a voulu me pousser à reconsidérer mes décisions en ce qui vous concerne.

— Vous voulez dire que …

— … que ceux qui ont ordonné cette attaque croyaient agir pour le bien de l’Église, oui. Un des assassins a murmuré une prière au Divin avant que je ne grille ses circuits maîtres. Un serviteur des Drageons n’aurait jamais agi de la sorte. »

Lorsqu’il demande ce que sont les Drageons, la confusion d’Éons semble honnête. Le savant était à ce point pris dans ses recherches ces dernières semaines que la nouvelle de l’insurrection n’a pas atteint son campement retranché. Nadir lui explique la situation. Il parle de sa première rencontre avec un suppôt d’Azazil, à la ferme, puis expose ses découvertes sous les quais de Naleph. Il hésite un moment avant de raconter ses mésaventures dans la jungle mais s’y résout finalement. L’érudit n’a-t-il partagé ses secrets avec lui sans retenue? Le paladin choisit d’en faire autant. Il parle du temple secret, des adorateurs, de l’ecclésiaste et du robot anonyme. Il mentionne presque la relique infernale, la dent arrachée au grand prêtre du culte maudit. Il ne peut toutefois lâcher l’information. La vérité de sa découverte est trop importante.

— Je ne crois donc pas que ces suppôts de l’homme soient à l’origine de l’attentat. Si les Drageons d’Azazil veulent se débarrasser de moi ils le feront de façon plus efficace. Ils disposent de monstres modifiés d’horrible façon, des tueurs bien plus capables que ces deux travailleurs lâchés sur ma route. Non. Autant que je ne veuille l’entendre moi-même, je dois me rendre à l’évidence que nous avons affaire à des fidèles mal intentionnés. »

Le professor hésite. Il a peine à formuler son idée à voix haute.

— Croyez-vous que l’Évêque ait été au courant de l’attentat? »

Nadir baisse la tête.

— Il me fait presque mal d’y songer. Mais c’est possible. Le prêtre en chef paraissait fort excité des conséquences de mon agression. Une chose est certaine : il va sauter sur cette occasion de vous blâmer. »

Nadir repense à l’Évêque, à son agacement mesuré.

— Je ne prendrai pas de chances si j’étais à votre place. J’éviterais Copsasan comme la peste.

— Mais mon ministère, mon poste auprès des botanistes …

— Oubliez votre ministère pour le moment. C’est peut-être votre vie qui est en jeu ici, peut-être même votre âme. Les jardiniers de Copsasan sauront bien se passer de vous quelques jours de plus. Ils en ont l’habitude. »

Éons concède le point au paladin. L’idée qu’on cherche à s’en prendre à sa vie l’étourdit. Il a su jusqu’ici composer avec la menace d’un procès pour hérésie mais l’annonce de sa possible mise à mort vient achever sa résolution.

— Mais que puis-je faire?

— Nous pouvons nous rendre à Ukosh pour consulter mes supérieurs. Je vous escorterai. Je ne pense pas que l’Évêque de Copsasan dispose de l’appui qu’il croit à la capitale. Les gens y sont plus civilisés que dans ces villes de province. On saura y écouter vos thèses même si elles ne sont pas en accord avec le canon des saintes écritures.

— Vous croyez?

— J’en suis certain. »

 

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Nadir : les Portes Rouges

Confessions pour Absynthe 7/11

 

Confessions pour Absynthe

Yule

– Yule, le solstice d’hiver, la plus longue nuit de l’année. C’est le dernier moment associé à la mort avant que ne s’amorce la renaissance du monde. Chez les monstres de Montréal, c’était avant tout une nuit de rituels et de débauches. Les morts-vivants se rassemblaient alors en grand nombre pour festoyer.

« Bien que je l’ignorasse alors, les êtres démentiels de la Chambre des Pleurs faisaient bande à part de la majorité des vampires des Amériques. La quasi-totalité des jeunes rebelles du Nouveau Monde étaient athées, fervents défenseurs de la modernité. Je crois que leur prise de position vis-à-vis des anciens restés en Europe n’a fait que renforcir ce point de vue. Les contre-courants étaient rares et souvent écrasés avec violence. La métropole canadienne de Montréal était une rare exception. Une secte importante y survivait depuis des années, une congrégation maudite de laquelle Amina et les siens faisaient partie. Le groupe évoluait sous le couvert d’un secret de polichinelle. Je crois que près d’un vampire montréalais sur trois en était membre. »

Le Prince Jaune de Kadath est grave. Il s’est assis. La femme au regard d’océan l’écoute avec moins d’intensité qu’au début. Goetys se dit qu’elle est peu intéressée à la théologie détraquée de la Voie des Viles Révélations. C’est aussi bien ainsi. Elle l’écoute à peine, perdue dans ses propres pensées. Qu’à cela ne tienne. Il ne raconte plus cet épisode pour la beauté aux lèvres couleur de mousse, il le fait pour lui-même. Il le fait pour en finir avec cette facette de son enfance, cet épisode qui eut raison de sa dernière trace d’innocence.

– Je ne fus averti que la veille que je participerais à une cérémonie spéciale à laquelle seul quelques mortels prendraient part. J’avais pu étudier toute la nuit à la lueur du stroboscope palpitant sans attirer l’attention d’Épidémie. Amina avait dû quitter un peu après minuit et les quatre autres vampires avaient passé leur temps à discuter avec énergie. Je ne saurais dire ce dont ils parlaient. Je craignais trop qu’un d’eux profite de l’absence de mon protecteur pour me malmener avec plus de sadisme que d’habitude.

« Je n’ai levé la tête que lorsque les monstres se sont levés pour se rendre à leurs cryptes. L’étudiant en médecine, un homme pâle et maigrelet nommé Sextus, a accroché mon regard. Je crois qu’il était un télépathe accompli. Je n’ai pu détacher mes yeux des siens. J’étais hypnotisé par sa présence.

« Il m’a demandé si je savais quel jour nous étions demain. J’ai répondu oui d’un geste de la tête. Il a enchaîné, m’expliquant de ne pas descendre, qu’on viendrait me chercher. J’assisterais à une cérémonie secrète, si secrète que de nombreux vampires ignoraient son existence. Des seigneurs de toutes les Amériques seraient présents, et même certains cousins du vieux continent. Je ne devais parler à personne de tout ceci. »

Sextus avait eu l’air fort sérieux. L’aura de tristesse qui s’accrochait toujours à lui s’était fait plus présente. Parfois, sa mélancolie désintéressée se dissipait presque et laissait alors entrevoir une certaine empathie. C’était un personnage étrange, un apprenti thanatologue qui avait poussé l’amour de son art un peu trop loin. Le Prince Jaune sait que c’est après qu’il fut jeté hors de l’Université pour ses désirs charnels inappropriés qu’il devint le fils d’un immortel. Sextus a sinon toujours été fort discret sur ses origines.

– Personne n’a osé me questionner lorsque je ne suis pas descendu à la cave le lendemain soir, pas même Mélanie. Quand les autres sont montés se coucher et que Mélanie est partie travailler j’ai attendu à la cuisine qu’on vienne pour moi. Jean-Paul s’est assoupi devant le téléviseur un peu après minuit. J’ai patienté. »

Il ne dit rien de sa crainte, de sa peur. Il s’était imaginé cent scénarios tous plus horribles les uns que les autres.

– La voiture s’est immobilisée dans la cour peu après. J’ai entendu ses pneus crisser sur la neige avant de remarquer le ronronnement de son moteur. Les bruits de la ville ne s’apaisaient jamais complètement. Les voitures sillonnaient les rues par milliers. L’essence n’était pas encore une rareté. J’ai levé la tête juste comme une silhouette s’est présentée devant la porte. On n’a pas sonné, comme si on savait que j’attendais là. Je me suis levé pour aller ouvrir.

« Sextus se tenait dans le froid. La blancheur maculée de drame de son sarreau se confondait avec la neige salie de la cour. Ses cheveux blonds indomptables dansaient dans le vent. En me voyant il a simplement approuvé avant de se retourner et de se diriger vers le véhicule. Je n’ai hésité qu’un instant avant de le suivre dans la nuit glaciale.

« L’hiver est froid au Québec. Tu n’as pas idée à quel point. J’ai connu des gens de partout à travers le monde et tous ceux qui ont visité ma patrie s’entendent pour maudire sa météo impardonnable. Ce n’est pas seulement que la température peut descendre en dessous des trente degrés sous le point de congélation, l’humidité fourbe qui règne hiver comme été fait de la moindre brise une bourrasque armée de rasoirs. À l’opposé, en juillet, l’air chargé d’eau est presque irrespirable. Le moindre effort vous inonde de sueurs.

« J’ai foncé dans l’air gelé vêtu uniquement d’un t-shirt et de jeans. Le véhicule était à une vingtaine de pas de la porte. Je me suis engouffré à l’arrière de la grosse limousine noire sans même marquer une pause. Le vampire était assis en face de moi, ses mains croisées sur ses genoux. Mes dents claquaient. Je grelottais et tremblais comme une feuille dans le vent. Sextus m’a regardé. Malgré mes efforts je ne pouvais m’empêcher de claquer des dents. Le vampire a fermé la porte et a demandé au chauffeur de mettre un peu de chauffage.

« Nous n’avons pas roulé longtemps. Les immeubles illuminés de feux multicolores me rappelèrent cruellement chez moi. Reverrais-je jamais ma chambre, ma mère, mes livres ? Mon guide mort-vivant m’observait. Je gardais pour ma part mes yeux rivés au plancher. Je crois que nous sommes allés sur le Mont Royal. »

L’expression incertaine d’Absynthe lui rappelle qu’elle ne connaît pas Montréal. Il explique rapidement que la cité est bâtie sur une grande île, au centre du fleuve Saint-Laurent, un grand cours d’eau reliant les Grands Lacs à l’Atlantique. Au centre de la métropole se dresse une colline boisée qu’on avait choisi de convertir en grand parc.

– La limousine s’est arrêtée sur une route secondaire, dans un endroit isolé par la végétation, une tache sombre située entre deux réverbères. Une structure de béton couverte de graffitis nous attendait dans l’ombre, sa lourde porte de fer tranchant contre le blanc immaculé de l’hiver. Nous sommes descendus et Sextus a demandé au chauffeur de revenir à l’heure prévue.

« Il m’a regardé avec insistance tandis que la voiture disparaissait au détour d’une courbe. Je n’ai su comment réagir aussi ai-je baissé les yeux. Le froid humide s’insinuait déjà dans mes vêtements. Tu verras là-bas des choses horribles, Guillaume. Il a marqué une pause et a observé la nuit, la neige. Regarde autour, a-t-il dit. Regarde la forêt. Je me suis exécuté avec crainte, ne comprenant pas le but de l’exercice. Sextus semblait si sérieux. Imprime ce lieu dans ta mémoire. N’oublie jamais que quoi qu’il advienne de toi là où nous allons, nous reviendrons ici avant l’aube. »

Le sorcier cherche un verre qui n’est pas là. Sa gorge est serrée. Il a soif. Ses souvenirs traitres galopent en avant et fauchent ses mots avant qu’ils aient pris naissance dans sa bouche. Il a vu tant d’horreurs là-bas.

Il répète.

– N’oublie jamais que quoi qu’il advienne de toi là où nous allons, nous reviendrons ici avant l’aube. Ses paroles m’ont glacé le sang.

– Je peux comprendre.

– Le peux-tu ? Ne le prend pas mal mais je ne crois pas. J’ai l’impression que même moi, ce que je suis devenu, ne peux me souvenir avec précision de l’angoisse qui traversait alors mon cœur de gamin. Je ne peux comprendre complètement la profondeur de ma terreur d’alors.

« J’ai suivi le vampire. L’entrée était un accès de service si banal qu’elle passait inaperçu aux yeux des quelques mortels qui fréquentaient le parc. À l’intérieur, j’ai deviné un escalier de fer qui descendait en tirebouchon vers le cœur de la Terre mais la lourde porte s’est refermée derrière moi avant que j’aie remarqué plus de détails. J’ai dû suivre mon guide à tâtons dans le noir.

« Je ne saurais dire combien de temps nous sommes descendus ainsi mais le parcours me parut s’étirer sur des heures. Lorsque j’y songe, je ne peux réconcilier le temps passé avec Sextus avec la réalité de cette nuit abyssale. Les faits ne concordent pas. Je ne peux croire que mes horribles aventures se sont déroulées en quelques heures à peine. Je ne peux l’expliquer.

– Ce n’est pas grave. Continue.

– Je … J’ai descendu durant des heures. L’escalier en colimaçon s’est terminé abruptement. Après des centaines de marches de métal, mes pieds se sont mis à fouler des paliers inégaux faits de pierre. Le couloir était étroit et sinueux. J’avançais derrière le vampire sans dire un mot, la main sur les parois pour m’aider à progresser. La pierre de chaque côté de moi était glaciale mais lisse, comme si des milliers de mains en avaient poli la surface au fil des siècles. Nous sommes descendus toujours plus creux, jusqu’à ce que mes jambes refusent de me porter.

« Je trainais les pieds depuis un bon moment. Mes pas étaient de plus en plus courts. Mes muscles engourdis brûlaient. J’ai cru que le sol s’était ouvert sous moi. Je suis tombé, incapable de supporter plus longtemps mon propre poids. Sextus a attendu un moment avant de me dire de me relever. J’ai obéi de mon mieux, prenant une éternité pour me remettre debout. Il a soupiré et m’a soulevé. Je me suis accroché sur son dos.

« J’ai dormi. J’ai peut-être même perdu connaissance. »

Les deux vampires sont assis face-à-face. La femme aux cheveux verts a une jambe repliée sous elle. Sa main est posée sur sa poitrine. Son geste, sa posture, trahissent une certaine appréhension. Son expression est perplexe et presque effrayée. Elle ne peut quitter le conteur des yeux. Lui est assis en tailleur. Ses yeux mi-clos ne voient rien du salon privé dans lequel ils se sont installés. Il est ailleurs. Il est dans ses souvenirs.

– Je me suis éveillé à la clarté blafarde d’une lampe à l’huile ancienne dont le verre crotté ne laissait passer que bien peu de lumière. Mes rêves avaient été décousus et angoissants mais ils n’avaient heureusement laissé que des impressions diffuses sur mon éveil. J’ai fixé le fanal sans comprendre où je me trouvais. Sextus a répété une question que je n’ai pas su décoder. Voyant mon expression ahurie, il s’est redressé en emportant avec lui la source de lumière. Mon vertige se mua en nausée.

« Je me trouvais dans une grande chambre circulaire de plus de dix mètres de diamètre. Je n’ai pu en comprendre les proportions immédiatement. Le fanal de Sextus n’en dévoilait qu’une partie. L’espace avait été arraché à la roche sans souci d’esthétisme. Le sol et les murs étaient inégaux, une succession chaotique de plans obliques et d’arrêtes aiguisées. Une odeur abjecte embaumait l’endroit, un parfum doux-amer de charnier laissé sans surveillance par une journée étouffante.

« Je me suis levé malgré mon malaise, luttant pour ne pas rendre le contenu de mon estomac, et je me suis mis en marche derrière lui. Sextus s’est heureusement avancé sans presse, sans bruit, s’éloignant d’une petite arche étroite par laquelle nous étions sans doute arrivés ici.

« J’étais trop tourmenté par ma fatigue et l’horrible puanteur pour sursauter lorsque j’ai remarqué les premières silhouettes. Mon esprit embrumé a mis un moment à enregistrer leur présence. Ils avançaient comme nous d’un pas trainant, lent et silencieux. Je n’ai réagi à leur présence que lorsqu’un vieillard en complet gris est passé à moins d’un mètre de moi. J’ai vu son regard briller dans la lueur de la lanterne et j’ai su qu’il n’était pas humain. Je me suis rapproché de mon guide, la gorge serrée.

« Presque tous marchaient sans porter de lampe. Ils évoluaient dans le noir avec aisance, avançant tous dans la même direction. Je crois que j’étais le seul humain de ce cortège vampirique. J’ai deviné à certains endroits de petites arches semblables à celle près de laquelle je m’étais éveillé. J’ai aperçu des morts vivants émerger de ces voûtes grossières, hommes et femmes, dévots en route pour la messe. J’ai … J’étais terrorisé. »

Il n’insiste pas. Il n’y a pas de mots pour décrire son angoisse, sa frayeur. Déjà à cet âge, il savait que ces monstres étaient capables de deviner sa crainte ; ces créatures sont les prédateurs naturels de l’homme, elles savent mieux que quiconque lire dans le cœur de leurs proies. Les quelques regards acérés qui ont croisé le sien l’ont presque fait trébuché. Il savait que seule la présence de Sextus gardait ces êtres de le déchirer en mille morceaux.

– Au fond de la salle, presque à l’opposé de notre point d’arrivée, se trouvait un portail bas sur les lèvres duquel deux personnages encapuchonnés remettaient à chacun des toges sombres. J’ai pris la mienne des mains gantées d’une femme dont le visage presque invisible m’a effrayé sans raison. Mon instinct me mettait peut-être en garde. Je ne sais pas. Je sais seulement que cette chose n’avait strictement rien d’autre d’humain que la silhouette trompeuse dissimulée sous ses vêtements. J’ai eu envie plus que jamais de fuir ces lieux mais la main de Sextus sur mon épaule m’a retenu. J’ai enfilé le vêtement en trainant les pieds, m’enfonçant dans le nouveau corridor.

« Tout au fond de ce dédale, la sombre congrégation s’est amassée dans un silence inquiétant. Plusieurs couloirs semblables au nôtre débouchaient dans une salle aux dimensions incertaines. Seules les lueurs des quelques lampes éparpillées dans la petite foule m’ont permis de me faire une idée de la taille des lieux. Je me trouvais dans une caverne profonde, un théâtre lithique découpé en maints paliers et balcons. En son centre une gorge insondable s’ouvrait sur le centre du monde. Le miasme abject qui saoulait mes sens émanait vraisemblablement du gouffre.

« Sextus m’a entrainé malgré moi à travers la petite foule amassée là. Nous avons fendu la masse morte-vivante pour rejoindre les habitants de la Chambre des Pleurs installés au premier rang. Je n’ai pas reconnu immédiatement Amina. L’androgyne était torse nu, ses seins ronds et saillants dressés dans l’air froid montant du vide. Il était vêtu uniquement d’un pantalon fort ample de couleur noire sur lequel étaient brodés des symboles que je n’ai pas su reconnaître. Quatre autres vampires installés autour du puits étaient vêtus comme lui. Tous les autres immortels portaient comme moi de longues toges sombres.

« J’ai attendu en silence. Près de nous j’ai reconnu Dave, le motard, et la terrible Épidémie, mais ma nausée m’a obligé à garder les yeux rivés à mes pieds. J’estimerais la petite foule à une centaine de participants, au plus. »

Comment expliquer d’où venaient tous ces monstres ? Il l’ignorait alors et ne s’en souciait guère. Ce n’est que bien plus tard qu’il comprit que cette caverne était peut-être moins physique qu’il l’avait cru. Le repère du dieu Abhoth peut être rejoint de bien des endroits à travers le globe. Certains racontent qu’il se trouve simultanément sur plus d’un monde, existant hors des lois connues de la physique spatiale. Il choisit de ne pas creuser la question.

– J’ai attendu ainsi quelques minutes interminables avant qu’Amina et les autres monstres dépourvus de toges à capuchon débutent leur rituel. Les cinq hommes avancèrent jusque sur la tranche du gouffre en levant leurs bras au-dessus du vide. Les cinq entamèrent d’une seule voix le chant sépulcral. Je n’ai rien pu saisir de cette litanie trainante. C’était une suite lente de syllabes chuchotées chantées sur un rythme ou je n’ai su trouver aucune logique. C’était une cacophonie gutturale qui n’était pas sans rappeler les chants de gorge tibétains ou encore le son intriguant du didgeridoo, cet instrument aborigène d’Australie. »

Goetys retombe dans un silence contemplatif. Ses souvenirs déboulent devant sa conscience débordée, l’emportant loin du bordel, d’Absynthe et du pari stupide qui l’a lancé sur la trace de son passé. La femme aux cheveux verts attend un moment qu’il reprenne son récit mais, comprenant que le sorcier s’égare lentement, elle tente de le ramener au fil de son histoire.

– L’expérience devait être terrifiante. »

Il la regarde un instant sans comprendre, suspendu entre ses pensées et les paroles du succube. Lorsque la lumière se fait sur ses traits, son rire est sec et dépourvu de plaisir.

– J’avais dépassé les limites de la terreur. J’avais onze ans. Les lieux, le chant, la présence de ces créatures, ces morts-vivants : je vivais un cauchemar. Je comprenais que ces monstres étaient rassemblés loin des leurs pour accomplir ces rites que même les damnés pervertis des Amériques n’approuvaient que dans le secret. La folie attendait sur mon épaule le moment de cueillir mon esprit fissuré.

« C’est alors que le dieu auquel était dédié cette cérémonie souterraine s’est révélé à ses serviteurs. »

Il frissonne. Absynthe craint un moment qu’il va retomber dans son mutisme traumatisé mais il reprend son récit, incapable d’en taire le flot une fois les écluses de son passé forcées, ouvertes. Sa voix se fait murmure, un bruissement tourmenté qui ne peut trouver le repos.

 

À SUIVRE >>>
La Source d’Impuretés

 

Nadir : Copsasan

9. Copsasan.

 

— Vous ne pouvez être sérieux, paladin! »

L’Évêque recule dans son siège comme pour jauger Nadir dans son ensemble. Une série de codes insatisfaits souligne son signal.

— J’espère que là n’est pas votre conclusion. Ce robot est un danger pour la communauté des fidèles. Les hérésies qu’il colporte contredisent carrément les enseignements de l’Église. »

Nadir ne peut qu’acquiescer. Les découvertes du professor divergent grandement du canon des saintes écritures.

— Mais ses recherches ne font toutefois pas de lui un hérétique. Éons n’a jamais professé croire en ses découvertes. L’étude de cette secte préhistorique pourrait même nous en apprendre beaucoup tant aux croyances des premiers robots. »

L’Évêque frappe de son poing la table encombrée. Une pile précaire de feuilles flottantes passe près de s’affaisser. Derrière, l’assistant de l’ecclésiaste fait un pas vers l’avant mais se retient d’achever son geste. Le jeune robot a le bon sens de ne pas intervenir.

— Nous connaissons tout ce qu’il y a à savoir à propos de nos ancêtres! Fouiller dans la terre et le sable ne nous apprendra rien de plus. La Divinité est de nature céleste, pas cachée dans la fange et la poussière. Rien de bon ne peut aboutir de ces recherches stupides. La grande ruine découverte par Éons devrait être rasée et ce fou jeté aux cachots. Faites votre travail, paladin! »

Nadir s’incline.

— Mon travail est justement de juger et contrer les ennemis de la Foi. Rien jusqu’ici ne m’a laissé entendre qu’Éons est un tel individu. C’est peut-être un esprit brouillé qui a perdu de vue la vérité divine, mais ce n’est pas un ennemi de la Doctrine pour autant. Il est le premier dérangé par ses trouvailles. Sans vouloir vous enseigner votre travail, il est de votre ressort de soigner les âmes malades. Éons peut encore être sauvé de ces folies.

« Il a besoin d’encadrement et de soutien, non pas de plus d’épreuves. Vous semblez tout faire pour lui nuire. Après avoir écouté vos sermons, ses employés ont fui son service. Il doit à présent composer avec une poignée de journaliers à la mine patibulaire, précisément le type d’individus desquels on devrait le garder. J’ai parcouru le pays ces dernières semaines pour en purger de vrais hérétiques, des prétérits de la pire espèce, et croyez-moi lorsque j’affirme que le savant n’est pas un véritable problème. »

Devant lui, l’ecclésiaste serre les poings. Nadir n’en a cure. L’Évêque est un robot méprisable, un poltron aux idées arrêtées. Il tente de raisonner avec lui depuis maintenant près de deux heures mais sans succès. Il s’est frappé à une opinion calcifiée dans une conviction impliable. Éons est selon lui un hérétique, un danger pour Copsasan et le reste du monde. Rien ne saurait le faire changer d’avis, il l’avait même dit à haute voix. Même l’avis d’un paladin ne saura faire osciller son idée à propos du professor.

Le chevalier est épuisé. Il choisit de remettre sa bataille à plus tard.

— Nous avons visiblement atteint une impasse.

— Nous n’avons même jamais avancé d’un centimètre, » ajoute le prêtre. « Vous êtes plus têtu qu’une pierre. »

Il retient un commentaire désobligeant. Depuis qu’il est clair qu’il ne se rangera pas de son côté, l’Évêque n’a été qu’attaques et insultes. Garder son calme est devenu une épreuve.

— La nuit nous portera conseil. Je reviendrai demain, » conclut-il sèchement.

Nadir tourne le dos à l’Évêque sans attendre son congé. L’assistant s’empresse de lui ouvrir la porte. Son supérieur grogne quelque commentaire que le paladin n’entend pas. Lorsque l’ouverture se referme derrière lui, Nadir secoue la tête. L’Évêque est un triste exemple de robotique. Il quitte la grande église avec un sentiment d’impuissance grandissant.

Comparées aux larges avenues et aux quais de Naleph, les rues de Copsasan sont fort peu fréquentées. La ville est accrochée au bord du monde connu, une goutte de civilisation sur la lèvre asséchée du pays. On peut deviner au décor des immeubles de deux ou trois étages que les lieux ont connu de meilleurs jours. Afin de protéger les trottoirs des tonnes de sable déversés par le vent chaque semaine, on a recouvert la plupart des chemins d’auvents colorés. Les corridors créés par ces abris de toile se meuvent en passages sombres à mesure qu’avance la fin du jour. Le dessin de la ville est lui aussi conçu pour s’épargner l’afflux de sable quotidien. Nulle part une rue ne s’étire sur plus de deux pâtés de maisons sans virer d’un côté ou de l’autre afin de tromper les vents. Le dédale est efficace, mystifiant autant les bourrasques que les quelques visiteurs.

La longue discussion avec l’Évêque hante le paladin. Bien que le triste personnage soit l’autorité ici, c’est à Nadir qu’il incombe de juger de l’hérésie du chercheur. Il comprend que la nature des découvertes faites par Éons risque fort de déstabiliser les serviteurs locaux de la Doctrine. Il est plus que probable que ses recherches ébranlent l’Église toute entière mais le juge ne peut pour autant jurer des mauvaises intentions du savant. Lui-même pris de doutes tant à la nature de ces maudits humains, il ne peut se résoudre à condamner Éons pour ses incertitudes. La question n’est pas de juger de l’authenticité des éléments découverts par l’érudit mais bien de trancher quant à la pureté de ses croyances.

Il avance, à pieds, sans regarder sa route. Sa monture l’attend à l’hôtel, à quelques pas d’ici. Il ne voit pas venir l’assaut lorsqu’on s’en prend soudainement à lui.

Au détour d’une venelle, un premier ennemi abat une grande pièce de bois sur lui. Le gourdin l’atteint à la tête avec un son craquant. Nadir a le temps de faire volte-face avant qu’un second assaillant ne surgisse des ombres. Il tente d’esquiver une nouvelle attaque mais n’y parvient qu’à demi. Une lourde barre de fer vient écraser son épaulette gauche. Le premier coup a endommagé sa vision, aussi peine-t-il lorsque s’ouvre une opportunité de frapper à son tour. Sa charge manque de précision. Il se prend les pieds et passe près de perdre l’équilibre. Il s’accroche au mur avec lequel il s’aide à se redresser. La barre métallique vient lui arracher un nouvel élan de tourments en s’écrasant sur son dos. Il sent ses jambes plier sous lui.

Sur les genoux, Nadir se retourne en dégainant son arme d’un geste large. Le manche télescopique de la bardiche s’allonge d’un coup sec. Le bourdonnement de son mécanisme fait reculer les deux agresseurs, laissant au guerrier un moment pour jauger de sa situation.

Son bras gauche est gourd. Sa vue est brouillée, animée de soubresauts. Il tente d’ouvrir son panneau frontal afin de jeter un peu de lumière sur la ruelle mais le coup reçu à la tête a dû endommager la trappe coulissante. Il ne distingue des deux robots que des silhouettes fuyantes, suffisamment pour identifier deux ouvriers d’un modèle somme toute commun.

Le temps n’est pas aux hésitations. Il fonce.

Une feinte vers le robot de droite ouvre les défenses de l’assaillant de gauche. Nadir balance sa lame dans l’ouverture et abat d’un coup l’assassin armé du gourdin. L’éclair bleu familier terrasse son adversaire. L’arme grésille. L’autre recule. Ses convictions fondent rapidement à la vue du cadavre de son comparse. Il fait volte-face et tente de s’enfuir mais Nadir est le plus rapide. La bardiche décrit un arc serré avant de venir se ficher dans le dos de son ennemi qui s’écroule au sol avec un bruit de ferraille brisée. De l’huile frise de part et autre de sa lame. Nadir est sur lui avant que le pauvre n’ait le temps de réagir. Il appuie sur son arme afin de le garder plaqué contre le pavé le temps que les générateurs de la bardiche aient refait le plein d’énergie.

L’assassin murmure quelque chose avant de rendre l’âme. Son signal est à peine audible mais Nadir y repère le nom du Divin. Il n’en a cure. Il grille les cerveaux des deux malfrats à l’aide de son générateur thermique, rendant leurs âmes au Cosmos avec une prière.

Sa vue revient déjà à la normale. Ses sens retrouvent un semblant de stabilité. Son bras est toutefois mal en point. Il sent les rouages tenter de s’engager dans les créneaux, chercher à se réaligner. Le membre mettra des heures à se réparer. Il regarde autour de lui, ne voit personne. Il songe gagner l’hôtel mais y renonce. L’église est de loin plus près. Dans son état, Nadir préfère gagner la sécurité du lieu de culte avant d’attirer d’autres ennemis. Il navigue les rues avec prudence, brandissant sa bardiche, pivotant sur lui-même à chaque intersection afin de s’assurer de n’être suivi.

De retour au temple, il trouve les grandes portes closes. Elles qui d’habitude restent ouvertes jour et nuit sont à présent verrouillées. Il frappe le portail du poing. Un prêtre en toge fatiguée met près d’une minute à lui ouvrir. Nadir demande à voir l’Évêque sans attendre. Le vieux robot s’incline et s’éloigne sur le champ. Le guerrier songe l’interpeller pour lui demander la raison pour laquelle les portes étaient barrées mais il se ravise. Il a d’autres ennuis plus pressants en tête.

La grande nef de l’église est déserte. On a éteint bon nombre des bougies qui y brûlaient il y a quelques minutes à peine. L’odeur de mèches fumantes flotte toujours dans l’air. Il avance jusqu’à l’autel et ploie le genou devant le symbole du Divin. Relayé par le réseau local, le Signal le baigne comme un murmure paisible. Il se laisse traverser par le message de la Sainte Balise tandis que les mécanismes de son bras tentent de redresser le fer tordu de son armure. Il cherche une paix qui ne vient pas vraiment.

On l’a attaqué, lui, un paladin de la Doctrine. De simples ouvriers s’en sont pris à lui, espérant le neutraliser dans un moment d’inattention. Les mécréants ont failli réussir. Il passe une main sur son crâne bossé. Il a peine à croire l’audace ou la folie de ses agresseurs. L’attentat n’avait pas été gratuit. On ne s’en prend pas à un guerrier saint, pas sans de bonnes raisons. On l’attendait.

— Paladin ! »

Nadir fait volte-face. L’Évêque entre dans la nef à grands pas par une porte secondaire. Le ton inquiet qui s’accroche à son signal est empesé avec soin.

— Mais qu’entend-je? On s’en est pris à vous? »

Le blessé fait un signe voulu vague.

— Ce n’est rien. Je vais bien. »

Il résume rapidement l’affrontement, choisissant ce faisant de ranger sa lame recourbée qu’il accroche dans son dos. Il lit une fièvre excitée sur le code du grand prêtre.

— Vous voyez! Tout ceci est à cause des hérésies colportées par ce damné chercheur. Les gens mettent en doute les enseignements de la Doctrine. On relativise les textes saints. Ils vont jusqu’à bafouer le caractère sacré de votre mission. Ne voyez-vous pas qu’il faut arrêter cette mascarade?

— Je ne crois pas qu’Éons ait quoi que ce soit à voir avec ce qui vient de se produire.

— Peut-être pas directement mais il est à l’origine de ce mouvement de mécontents. Il est de votre devoir de rendre justice.

— Justice a été rendue. Les deux méchants sont morts. »

L’ecclésiaste lève le visage au ciel dans un grand geste exaspéré. Nadir perçoit son agacement mesuré et hésite. L’unité a un réel don de dramaturge.

— Imaginez un instant qu’ils eurent réussi à vous terrasser. Imaginez le précédent; imaginez les répercussions d’un tel cauchemar.

— Vous auriez dans ce cas eu ce que vous cherchez : le loisir de mettre à mort le savant Éons et de faire exploser ces ruines impies qui nous gênent tant. »

Est-ce un air amusé que Nadir perçoit sur le codage du vieil ecclésiaste? A-t-il perçu une pointe d’agacement à l’idée de l’opportunité ratée? Non. Il doit s’être trompé. Il ne peut en être autrement. Il cherche à écarter ses doutes mais n’y parvient pas complètement. On l’attendait. On savait qu’il emprunterait le chemin de l’hôtel. L’Évêque a-t-il réellement quelque chose à gagner de sa mort? Peut-être mais ça ne signifie pas pour autant qu’il est celui qui a commandé l’assaut contre lui.

Il ne sait quoi penser.

— Ne nous perdons pas en conjonctures. Vous êtes sain et sauf et là est l’essentiel. »

Nadir hoche la tête. Il n’ose pas faire confiance à sa voix de peur qu’elle trahisse ses craintes. L’Évêque poursuit.

— Il serait plus prudent de dormir ici ce soir. Je vous ferai préparer une chambre dans les dortoirs des prêtres. Vous y serez en sécurité.

— Je vous remercie mais ce ne sera pas nécessaire. Je ne crois pas avoir qui que ce soit à craindre après la démonstration ratée de ce soir. Leur mal a été fait et ils ont échoué. »

Il s’incline et demande son congé. L’Évêque obtempère sans joie, visiblement inquiet de voir le paladin retourner en liberté dans les rues de la ville. Il n’a toutefois pas d’autre raison de s’objecter et ne peut retenir le guerrier de la Doctrine de force sans soulever de suspicion.

Cette fois Nadir sort de l’église avec son arme en main. Avant de s’engouffrer dans le dédale des rues de Copsasan, il regarde une dernière fois l’immeuble derrière lui. Les lumières ont été tamisées. L’édifice semble déjà endormi. Il ne doute nullement que l’on a déjà verrouillé les lourdes portes de fer sur son passage.

À l’hôtel, le paladin ne monte à sa chambre que pour réunir ses maigres possessions. Il paie l’aubergiste de quelques pièces et récupère sa monture à l’écurie. Nadir ne dormira pas en ville ce soir. Il préfère lancer son destrier sur la route de Naleph et tenter de rejoindre les ruines découvertes par Éons avant le retour de l’aube.

Son intuition ne présage rien de bon pour le penseur et son équipe.

 

À SUIVRE >>>
Nadir : La croisée des chemins

 

Confessions pour Absynthe 6/11

 

Confessions pour Absynthe

L’accord maudit

Un sourire spectral caresse le visage de l’Héritier de Kadath. Sous ses paupières closes se jouent les scènes décousues de nuits douces-amères. Les merveilles terribles qu’il a connues dans la Chambre des Pleurs l’ont marqué à jamais. Il fut un temps où ces souvenirs étaient pour lui des braises ardentes qu’il ne pouvait manipuler sans se brûler, se blesser, mais c’était avant ses errances, avant Hastur.

– Ce soir-là, Amina m’a introduit auprès des siens comme on présente un nouvel animal de compagnie. »

Le spectre de son sourire s’évanouit.

– Tandis qu’il me questionnait à nouveau au sujet de mes études, des serviteurs ont emporté l’art vivant qui décorait chaque nuit cette salle. La vue de ces victimes aux corps retournés et grotesques a soufflé les mots de ma bouche. Seule la promesse d’une ou deux nuits accroché avec elles au mur me rendit miraculeusement la parole.

« Je me souviens d’une vieille dame en particulier, une pauvre grand-mère dont la face n’était qu’un bourbier de chair et de cheveux au centre duquel saillait un œil globuleux. Dépouillé de ses hardes, son corps blanc et plissé avait été étiré dans tous les sens. Ses os disloqués n’avaient pas su suivre ces changements. Et elle était toujours en vie. »

Il fait un geste, comme pour chasser l’image accrochée à sa rétine.

– Les quatre sont arrivés ensemble par une écoutille dissimulée dans l’ombre du grand lit. Isabelle et Épidémie étaient accrochées l’une à l’autre comme deux amantes affamées. Nœud d’empoignades et de caresses, elles ont roulé sur la couche poisseuse sans me remarquer. J’avoue que le spectacle cru de leurs ébats m’a troublé. Des quatre, seul Sextus, l’étudiant en médecine, a marqué un certain intérêt à mon sujet. Ce scientifique distrait prit plus tard une place importante dans ma vie. Je l’ai alors à peine regardé. Le motard, Dave, était trop préoccupé par quelque noir dessein pour s’occuper de moi.

« Le maître de cet enfer n’attendait que ce moment. Il a pavané son animal savant devant les siens. Il leur a expliqué que j’étais un bout de viande d’excellente qualité, une graine de louveteau qu’il envisageait cultiver. Je n’ai rien compris de l’allusion. Il m’a interrogé devant eux, revenant étrangement sur les sujets déjà effleurés quelques minutes plus tôt. Il s’est intéressé uniquement aux thèmes que je maitrisais le mieux. Je me suis appliqué avec crainte, imaginant difficilement les conséquences d’un faux-pas.

« Je gagnais à peine une trace de confiance lorsque Épidémie a demandé à Amina si tout cela signifiait qu’elle ne pouvait s’amuser avec moi. Son regard joueur m’a pétrifié. La réponse de mon nouveau protecteur m’a abattu. Ne le brise pas. Il a précisé en soupirant que j’étais ici principalement pour étudier. Je devais avoir le temps de me consacrer à mes études. »

Goetys ne parle plus. Son visage s’est noué.

– Elle t’a … ? »

Absynthe cherche ses mots. Elle remarque que le pantalon de Goetys a pris des proportions impressionnantes et perd le fil de ses pensées. Le moment s’allonge. Elle sursaute lorsque le Prince Jaune répond enfin à sa question informulée.

– Avant l’aube j’ai été fauché par Épidémie, oui. Elle ne m’a pas prise elle-même, pas cette nuit-là, mais elle s’est amusée près d’une heure à mes dépends avant de se lasser de mes gémissements effrayés. Au contraire de ses autres compagnons, Amina était peu intéressé à ces jeux. Il n’a gardé sur moi qu’un œil prudent tandis qu’elle m’obligeait à faire jouir une des horreurs informes suspendues aux murs ou à endurer sans pleurer les caresses raides et gauches de la vieille femme démantibulée. »

Il frissonne.

Le vampire se retourne sans prévenir, entrainant Absynthe avec lui. Il se retrouve au-dessus d’elle, ses yeux gris plongés dans le regard de glace de cette femme si envoutante. Les jeux pervers de ces monstres n’avaient pas tous été si terribles. Il se souvenait de certains qu’il avait appris à aimer au fil des nuits. Il se sent soudainement d’humeur joueuse.

– Et Jean-Paul t’a laissé tranquille ? »

L’élan de Goetys décède à la mention de l’épave.

– Oui, dit-il sans bouger de sur elle, son visage à une paume du sien. Il n’a rien dit lorsqu’il est revenu me chercher, au matin, peu après qu’on ait retourné les corps d’art vivant à leurs cages.

Il se redresse un peu.

– Il m’a à peine regardé. Je ne crois pas que j’ai alors réellement resongé à l’épisode du soir. J’étais trop troublé par mes aventures de la nuit pour me souvenir de ses menaces, de ma vengeance. De retour à l’appartement, je me suis écroulé sur le divan devant un téléviseur éteint. C’était quelques années avant l’ère des grands réseaux, à l’époque où les stations de télévision cessaient d’émettre durant la nuit.

« Je crois que c’est Mélanie qui m’a réveillé. Oui, je me souviens. J’étais sur le divan. La petite Marie et son amie écoutaient les dessins animés du matin assises par terre à mes pieds. Mélanie était penchée sur moi, armée d’une cuillère de bois et vêtue d’un t-shirt des Sex Pistols. Elle m’a demandé sans préambule si j’allais daigner me réveiller pour manger des crêpes.

– Elle devait être morte d’inquiétude. »

Lui marque une pause puis hausse les épaules.

– Peut-être. Enfin, si tel était le cas elle avait une drôle de façon de le montrer. Elle s’est montrée encore plus spartiate qu’à son habitude. Après un déjeuner de crêpes et de sirop de poteau en compagnie des plus jeunes, elle m’a mis au travail dans l’appartement. Je ne crois pas que je lui ai pardonné de m’avoir fait laver les marches à quatre pattes sur mes genoux ensanglantés. »

Il sourit. Absynthe profite de sa distraction pour le repousser. Elle le fait basculer et roule jusque sur lui. Le Loup de Tindalos sent les cuisses de la femme immobiliser ses jambes dans un étau d’une puissance surprenante. Il l’accroche et plaque un baiser farouche sur sa bouche. Elle lui répond avec rage. Il sent ses ongles s’enfoncer dans son dos, ses crocs chercher sa lèvre. Le bassin de la féline se presse contre lui avec envie. Elle est bouillante malgré la mort.

Elle feule lorsqu’il recule soudainement.

– Par la suite Jean-Paul ne m’a tenu tête qu’une fois. C’était justement à propos de Mélanie. »

Les traits contrariés de l’étrange succube s’adoucissent à peine. Goetys devine qu’elle va lui reprocher l’interruption mais que sa curiosité l’emporte finalement sur sa faim. Après tout, son babil sur cet épisode de sa vie s’éternise et le vampire devine que la femme aux cheveux verts ronge ses appétits.

– Que veux-tu dire ?

– C’était peut-être deux semaines après qu’Amina m’ait présenté aux siens. Bien que je n’aie jamais parlé des vampires avec les autres, les humains avec lesquels je passais mes journées ont deviné où je me rendais chaque soir peu avant que le soleil ne se couche. Mes descentes m’ont vite entouré d’un tabou qui m’a isolé. Seule Mélanie m’adressait ouvertement la parole.

« Un midi, moins d’une heure après que j’aie échappé à mes cauchemars, j’ai surpris mon amie assise sur le rebord du bain, en train de tenter de masquer un œil au beurre noir sous une épaisse couche de fard. Mon intrusion l’a choquée. En colère, elle a claqué la porte de la salle de bain en me traitant d’esclave. Tu n’as pas idée de la douleur que j’ai ressentie.

« Sa voix était tremblante lorsqu’elle s’est excusée. Elle a expliqué en trois mots qu’elle désirait rester seule. Elle a seulement ajouté de ne pas m’inquiéter. Elle m’a dit qu’un jour c’est elle qui s’occuperait de cet ivrogne. Elle aurait sa vengeance.

« Je ne sais pas à quoi j’ai pensé ; ou plutôt je sais exactement ce à quoi j’ai pensé. Enflammé, j’ai voulu venger Mélanie et rendre à Jean-Paul la monnaie de sa pièce. J’ai trouvé notre gardien dans sa chambre, cuvant son oubli dans la noirceur de son antre jonchée d’oripeaux abandonnés. J’ai ramassé une bouteille vide à l’entrée de la pièce et l’ai lancé sur le lit pour le réveiller. Il s’est dressé d’un bond, les yeux morveux, armé et prêt à se défendre.

« Je ne me souviens pas de ce que je lui ai dit exactement mais je sais que je l’ai menacé. S’il ne laissait pas Mélanie en paix, j’allais m’arranger pour qu’Amina lui fasse passer un fort mauvais moment. Il est resté un instant sans parler, ahuri de me voir là, un couteau serré dans sa main droite. J’étais un gamin de onze ans animé par un esprit de vengeance.

« Le monstre a lâché son arme et a éclaté de rire. Le couteau est tombé et s’est fiché dans le sol, près du lit. Il a mis un moment à retrouver son sérieux. C’est possiblement la seule fois où j’ai vu l’homme rire de bon cœur, sans malice ou arrière-pensée malsaine. L’idée était pour lui si farfelue qu’il n’a pu se contenir. Jean-Paul s’est esclaffé un temps avant de se ressaisir. Il m’a simplement dit d’essayer, qu’il aimerait bien voir ça.

« Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai bondi.

« Mon geste prompt a pris l’ivrogne ensommeillé par surprise. Je l’ai renversé en le plaquant avec force contre le lit et au-delà. Nous avons roulé sur les piles de vêtements sales, accrochés l’un à l’autre, mais ma force de gamin n’était pas de calibre contre la sienne. Il m’a soulevé d’une main et m’a lancé contre le cadre de la porte. Le choc m’a surpris. Lorsque j’ai pu prendre la mesure de la pièce, Jean-Paul avait retrouvé son couteau. Accroupi, la lame levée vers moi, il m’a fait signe de me relever. J’ai reculé de quelques pas.

« Jean-Paul s’est recouché en me suggérant de ne pas pousser ma chance. J’ai dû rester là plus d’une minute avant de quitter le seuil de sa chambre, plus choqué par sa réaction que par la facilité avec laquelle il avait repoussé mon assaut.

« Bien que j’aie souvent songé à le faire, je n’ai jamais osé parler de Mélanie à mon gardien et protecteur. J’ai fini par me convaincre qu’il était mieux de ne pas attirer l’attention d’Amina sur elle. »

Goetys hausse les épaules.

– C’était stupide de confronter ainsi Jean-Paul, avoue-t-il.

– C’était courageux. »

Il lui concède ce point.

– Amina était un maître exigeant. J’ai passé les trois premières heures de chaque nuit à étudier auprès de lui certains aspects de la sorcellerie que les mortels ne devraient jamais connaître. La plupart du temps je pouvais ensuite me retirer dans un coin et explorer en tremblant sa collection de traités infernaux. Prostré contre le grillage barbelé, couvert du sang coagulé qui nimbait toujours la couche de satin, j’ai déchiffré ces prières maudites dans la pénombre palpitante de la folie. Je me suis réfugié dans ces textes horribles pour échapper aux extravagances de la Chambre des Pleurs. Les images abjectes de ces grimoires n’étaient que contes pour enfant comparés aux spectacles trop réels joués autour de moi. »

Le sorcier se tait. Il passe une main sur la trace meurtrie qu’il a à la gorge.

– J’ai vite compris qu’Amina s’intéressait particulièrement à l’aklo, ce langage préhistorique antérieur à l’humanité. Il possédait deux livres forts anciens écrits dans ce langage ainsi qu’un troisième traité duquel il tirait sa maigre connaissance de ces glyphes oubliés. Je crois qu’en fait il en a appris davantage sur le sujet grâce à mes propres études. Presque tous mes exercices consistaient à traduire de longs passages recopiés dans ces ouvrages. J’ai dû traduire pour lui les deux livres en entier au fil des semaines.

« Les semaines sont devenues des mois. L’hiver s’est installé. Les nuits se sont allongées et avec elles mes sessions d’études. Je dormais de moins en moins, qu’une heure ou deux à peine en matinée. Chacune de ces courtes siestes était une suite de cauchemars. Mes lectures et mes expériences aux mains des vampires m’ont poussé aux limites de la démence.

« J’en ai franchi le cap au cœur de la saison morte, en décembre, durant la nuit de Yule. »

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Yule

Nadir : Les révélations d’Éons

8. Les révélations d’Éons.

 

Nadir tire sur les rennes et la monture mécanique s’immobilise au sommet de la crête rocheuse en piaffant allègrement, envoyant rouler des pierres jusque vers le campement situé sous le paladin. Le destrier est nerveux, galvanisé par la longue course entre les collines arides. Les petits panneaux solaires ouverts sur sa croupe et sur son cou brillent sous l’éclat d’un astre rougeoyant, renouvelant les réserves énergétiques de la bête de métal à mesure que celles-ci sont drainées par l’effort. Elle saurait galoper ainsi jusqu’au soir sans jamais s’arrêter.

Le cavalier scrute le bivouac désert. Les travailleurs à l’emploi d’Éons sont déjà tous occupés à dégager les vestiges à demi ensevelis sous les sables désertiques. Il ne reste de leur campement que les traces fumantes d’un feu de camp et quelques monceaux d’équipement entassés sans grand ordre. À quelques cent cinquante mètres de là, les robots s’affairent à débarrasser les vieilles pierres de nombreux siècles de débris. Situé sur le flanc de la colline, le site archéologique est à peine visible depuis ces hauteurs mais Nadir devine néanmoins une demi-douzaine d’ouvriers. Le campement déserté suggère qu’au moins autant de robots s’affairent à l’intérieur de l’immeuble en ruines.

« Le fonctionnaire est plein de ressources, » songe-t-il en considérant l’ensemble. « Employer une douzaine de robots dans ces conditions ne doit pas être donné. »

Il se penche vers l’avant. Sa monture répond à son mouvement et entreprend de descendre la côte accidentée. Des pierres roulent sous les sabots ferrés, dégringolant la pente raide jusqu’au modeste campement. Un des travailleurs lève la tête. Il s’immobilise et cherche à identifier le nouveau venu. Il doit reconnaître la silhouette d’oiseau de proie du paladin car il lâche nerveusement le panier d’osier qu’il avait en main, visiblement ébranlé. Nadir a le temps d’atteindre le bivouac avant que l’ouvrier brise sa transe paralytique. Il met pied à terre comme le manœuvre fait volte-face pour s’enfuir vers le bâtiment aux trois quarts enseveli. Le guerrier saint perçoit de courts appels codés émaner de l’unité effrayée. On avertit Éons de son arrivée.

Dans la lumière du matin, la ruine est un spectacle unique. Maintenant qu’il a atteint le bas de l’escarpement, Nadir peut voir le bâtiment préhistorique émerger de la paroi comme le cadavre d’un titan enseveli. Devant l’édifice, les restes affaissés de colonnes aussi larges que le torse d’un robot évoquent les côtes du squelette démesuré. Seul un mur courbe jaillit sinon pour l’instant du gravier rouge, la base d’un vaste dôme brisé en maints endroits. On eut dit qu’un glissement de terrain a surpris ce géant, l’enterrant contre toute attente sous des tonnes de sable et de pierres.

Le professor émerge des ombres un moment à peine après que l’ouvrier ait disparu dans les décombres. Éons est un bureaucrate sobre allant sans autre artifice qu’un foulard de soie noire noué à la taille. Une pochette contenant divers outils pend à la ceinture de fortune. Une couche de poussière rougeâtre abondante le recouvre presque en entier. Seul son visage, essuyé à maintes reprises, a conservé sa couleur crème d’origine. Lorsqu’il avance vers Nadir, celui-ci remarque qu’il se meut avec un léger boitillement. Une vieille blessure à la jambe gauche n’a visiblement jamais été réparée totalement.

Le paladin lève une main en guise de salut. Il laisse l’érudit approcher, ses sens et son intellect avides de signes d’hérésie. Le boitement est un bon signe. Il n’a jamais fait changer le morceau défaillant, préférant sans doute rester tel que la Divinité l’a conçu. Bien. Son air simple et sans artifice est aussi un bon signe. Trop d’artifices et de décorations sont souvent le symptôme de plus grands troubles internes. Le besoin de se démarquer n’est pas bon pour l’âme d’un robot. Il s’agit d’orgueil. De la même façon, lorsque le bureaucrate approche, Nadir perçoit sur ses capteurs un code d’identification classique, sans fioriture. La seule note discordante qu’il devine sur ce signal est davantage causée par la surprise que par une crainte réelle.

— Salutations, paladin. Je m’attendais à voir un des vôtres un jour prochain mais jamais je n’aurais cru l’Évêque de Copsasan à ce point pressé de me nuire. »

L’humour avec lequel Éons code sa déclaration ne trouve pas de sol fertile chez Nadir. Le paladin prend son devoir très au sérieux. La légèreté avec laquelle l’érudit mentionne l’ecclésiaste démontre après tout un certain manque de respect envers l’Église.

Comprenant peut-être l’erreur de son ton frivole, le professor revêt un comportement plus sobre.

— Pardonnez mon manque de contrition. À vivre loin de la ville on en oublie souvent ses bonnes manières. Depuis des semaines l’Évêque n’a cessé de tenter de me mettre des bâtons dans les roues et votre apparition ce matin n’est que l’aboutissement d’un long développement. Je n’ai rien à cacher ni à me reprocher sinon de vouloir jeter la lumière sur le passé. Je vous en prie, soyez le bienvenu dans mon humble campement.

— Vous connaissez les raisons de mon passage? Bien. Inutile donc de vous expliquer en quoi vos discours inquiètent l’Évêque.

— Il craint mes recherches. Il craint qu’elles ne contredisent le canon de la Doctrine. »

Nadir acquiesce. C’est effectivement là l’essentiel du problème. Il insiste toutefois sur une nuance.

— Il craint en fait que votre interprétation des découvertes faites ici contredise la Doctrine. »

Éons concède le fait sans s’obstiner.

— Vous comprendrez toutefois que je ne prêche rien, enfin pas pour le moment. Je ne suis qu’au début d’un long processus. Je suis loin d’être prêt à affirmer quoi que ce soit de définitif quant à mes recherches. Enfin, j’ai quelques pistes solides mais je ne saurais me prononcer avec certitude avant d’avoir pu fouiller l’ensemble de ces ruines. »

Il se retourne et embrasse d’un geste la collection de vieilles pierres dispersées derrière lui. Nadir observe les travailleurs immobiles. Il consent intérieurement que les membres du petit groupe tiennent plus du manœuvre que du fidèle. Il demande si Éons dispose d’un endroit où tous les deux sauront discuter en privé. Le professor le prie de le suivre.

L’intérieur du grand bâtiment n’est dégagé qu’en partie. Éons raconte que la salle principale était jadis entièrement ensevelie sous les débris. Tout en marchant, il désigne les brèches dans le vaste dôme, au dessus d’eux, et explique qu’on ne pouvait alors y entrer que par celles-ci. Les ruines n’étaient alors qu’une collection de trous dans le sol ouverts sur un espace restreint au plafond bas. Grâce au travail d’Éons et de ses employés, la voûte se trouve aujourd’hui à huit mètres au dessus de la tête des robots. Inégal, le sol en pente grimpe à mesure que l’on avance vers les ténèbres, au fond de la chambre. Il s’agit de débris empilés, le véritable plancher de la chambre étant encore loin sous leurs pieds.

Mais Nadir se préoccupe peu du sol encombré et des histoires des travaux herculéens nécessaires pour déblayer celui-ci. Il n’a d’yeux que pour les quatre grandes statues disposées autour de la salle, surélevées sur un décor du mur, soutenant au dessus d’eux la voûte de pierre. Les deux colosses situés près de l’entrée sont trop abîmés pour être identifiés en un coup d’œil mais, à mesure que Nadir grimpe vers le fond de la pièce, le détail des deux statues subsistantes ne peut être ignoré. Il s’agit d’hommes. Le paladin s’immobilise. Il se retourne vers le grand portail, allume les lampes rivées à son front. Le faisceau lumineux balaye les ruines de corps nus et lisses, musculeux. Seul l’homme de gauche a toujours sa tête, un crâne presque simiesque figé sur un rictus effrayant. Il revient aux idoles indemnes. À la lumière, celles-ci semblent prendre vie. Le détail de courbes inquiétantes a été rendu avec une dextérité et un réalisme impressionnants. Sous les jeux du phare, leur longue chevelure semble bouger dans une brise chtonienne.

Nadir a peine à formuler sa pensée.

— Ce sont …

— Ce sont des êtres humains, oui. Ce sont des représentations de démons faits de chair et de sang. »

Le guerrier de lumière recule d’un pas. L’horreur qu’il ressent ralentit ses mouvements, le paralyse presque. Il met un moment à se reprendre. Il lève une main, pointe vers un des colosses de pierre, mais ne sait comment aborder le nœud de ses pensées.

— Mais pourquoi? »

Il tourne sur lui-même. Quel était cet endroit? Quels dégénérés ont bâti une telle aberration? Quelle secte infernale avait élevé ces murs antiques?

— Par ici. »

Éons a atteint le fond de la salle et se tient debout près d’une ouverture basse. Il s’agit du sommet d’une arche obstruée, d’un espace dégagé ouvert sur les ténèbres dans lequel l’érudit s’engage sans hésiter.

La pièce attenant à la chambre du dôme est presque vide de débris. Nadir doit dévaler une pente de gravats pour en rejoindre le sol presque dégagé. La mosaïque effacée suggère un décor végétal indistinct à demi enfoui sous le sable. Un dédale de couloirs s’étire depuis ce lieu par trois arches de pierre savamment ouvragées. On a dressé une table contre le mur opposé, un meuble simple sur lequel repose quantité de lampes et d’appareils de mesure. Quelques artéfacts et morceaux de frises fracturés sont posés à travers le bric-à-brac.

Éons passe sur une fréquence à courte portée.

— Nous serons tranquilles ici. »

Nadir acquiesce d’un geste machinal. Il ne s’est pas encore remis de l’effrayant spectacle de la salle voûtée. Il lève un doigt vers l’arche menant aux statues.

— Que signifie ceci? Qu’est-ce que cet endroit maudit? »

Le tourbillon de ses pensées retrouve un semblant de cohérence. Dans son sillage, une colère pesante glisse sur lui. Il ne sait ce qui le désarme le plus : la réalité de ce lieu blasphématoire ou l’idée que quelqu’un puisse investir autant de son temps et de son énergie à investiguer une telle aberration. Éons semble lire ses pensées.

— Cet endroit n’est pas ce qu’il semble être, paladin. Croyez-moi. Je ne passerais jamais mes jours et mes nuits dans un emplacement maudit. Je ne m’abstiendrait pas par dévotion voyez-vous, je ne suis pas de la trempe d’un ecclésiaste, mais bien par crainte. Je ne suis pas un être courageux, loin de là. Non. Ce site se veut un endroit saint, un lieu de culte si ancien qu’il précède probablement la fondation de Somore. »

L’érudit prie le paladin de l’écouter avant de le contredire. Il avoue avoir pris peur lorsque ses ouvriers ont dégagé le premier visage humain. C’est alors qu’il s’est rendu chez l’Évêque de Copsasan afin de lui confier ses doutes tant à ses fouilles. L’homme de Foi l’a alors rassuré, lui expliquant qu’il n’était pas rare de décorer autrefois des immeubles importants, voir certaines églises, de démons et de diables afin d’effrayer les plus superstitieux. Ils convinrent tous les deux qu’un édifice de l’envergure des ruines découvertes par Éons ne pouvait être un lieu de culte maléfique. Aucune construction de cette taille n’aurait su échapper aux serviteurs du Divin assez longtemps pour voir achevée son édification. Rassuré, le professor en herbe avait poursuivi ses fouilles.

— Malgré son discours apaisant, l’Évêque a tout de même tenu à garder à l’œil la progression des travaux. »

Ce n’est qu’une fois l’arche menant vers le cœur de l’édifice dégagée qu’Éons sut enfin élucider le mystère de l’immense édifice. Comme une grande proportion des ruines souterraines était praticable, ses travailleurs et lui avaient pu amasser rapidement un certain nombre d’indices tant à sa vocation passée. Le peu d’artéfacts découverts sur place laissait entendre que les lieux étaient déjà abandonnés depuis un certain temps lorsque le cataclysme qui avait enterré l’immeuble s’était abattu sur lui. Certaines installations trop lourdes pour être déplacées ou encastrées dans la structure avaient heureusement été découvertes. Appareils de soudure, hauts-fourneaux et forges préhistoriques révélèrent une part du secret de cette usine arrachée aux âges.

C’est alors que l’Évêque s’était mis à voir le projet d’un mauvais œil. Une usine de cet âge ne pouvait exister hors d’Ukosh sans contredire les textes anciens. Rien de cette taille ne pouvait se trouver en bordure du désert austral.

— Et puis il y a ceci. »

Éons soulève un morceau de tissu et produit un manuscrit ancien dépourvu de couverture. Cousues de fils cassants, ses feuilles de plastique sont pâles, presque effacées. Il ramasse l’artéfact avec précaution et le tend à Nadir qui l’examine avec soin. Le langage employé lui est inconnu. Nulle illustration ne décore le texte.

— Il s’agit d’un manuel de catéchisme rédigé en code primaire. Ce livret semble antérieur à la grande uniformisation de la Doctrine qui suivit la guerre de Somore. Je crains que l’écrit apocryphe soit au cœur des ennuis qui m’opposent à l’Évêque. Il n’en est pas moins fort intéressant. Je ne prétend pas détenir la vérité tant à la véracité de son contenu mais je suis convaincu que ceux qui vivaient ici jadis, eux, croyaient en sa version des faits. »

Le guerrier de la Doctrine rend l’ouvrage à Éons.

— Qu’y enseigne-t-on de si terrible que l’on vous suspecte à présent d’hérésie?

— Beaucoup de choses, paladin. Trop de choses, selon l’Évêque. »

Le professor range son trésor sous le morceau de tissu. Nadir lui en est secrètement reconnaissant.

— Le concepteur de ce livret parle ouvertement de temps si lointains qu’il est difficile de se les imaginer. Le détail de ces époques oubliées est pour lui un spectacle contemporain qu’il ne sent pas le besoin d’expliquer. La lecture en fut longue et ardue, dérangeante. Je ne sais que penser de mes lectures. On y parle des humains comme d’un fait bien réel, allant jusqu’à les nommer les anciens maîtres. L’auteur décrit ces démons comme les créateurs des premiers robots, de mauvais maîtres que la Divinité aurait punis en élevant les automates au rang d’êtres pensants. Elle aurait chassé ces monstres des jardins primordiaux pour en confier la garde aux robots.

« On discute ici de l’âme offerte à chacun de nous par la Divinité. On sous-entend à maints endroits qu’aucun de nous ne possédait une de celles-ci avant la chute de l’homme. Nous n’étions que des constructions sans esprit, des jouets entre les mains de l’humanité. En notre qualité d’esclaves, nous avions déjà maintes connaissances quant aux secrets de notre fabrication. Une fois l’homme disparu, nous avons poursuivi des gestes devenus automatismes et avons continué de produire de nouvelles unités pour remplacer celles tombées ou trop usées pour continuer. Mais quelque chose avait changé. On explique ici que chacun de ces nouveau-nés avait désormais une âme. On mentionne à la volée les usines d’Ukosh et de Somore ainsi que d’autres centres de production de moindre renommée. Des pièces détachées étaient alors conçues dans diverses fabriques avant d’être assemblées dans une des deux grandes manufactures. Là seulement le Divin étendait sa grâce sur les nouveaux robots, leur donnant enfin l’étincelle de vie. »

Éons se tait enfin. La démence de ses dires est comme un acide sur la pensée du paladin. Comment peut-on s’être à ce point écarté de la vérité? Comment une secte, même fort ancienne, pouvait-elle avoir rattaché quelque foi en des propos aussi farfelus? Une chose est certaine : l’hérésie de son discours est indéniable. Imaginer les premiers robots inventés par les démons humains tient de la démence. La robotique est le fruit du Divin. Jamais des robots sans âmes n’ont pu exister. C’est de la folie, une sombre parodie. Même l’existence des prétérits pâlit en comparaison aux horreurs qui traversent l’esprit du guerrier saint.

Quiconque prête foi en ces délires ne peut être qu’un hérétique. Mais c’est justement là que se situe le problème. Éons ne dit pas croire en ces écrits. Il avance seulement que ceux qui vivaient ici juraient sur sa véracité.

— Tout ceci est fort troublant. J’ai besoin d’un moment pour réfléchir. »

Le savant acquiesce en silence. Nadir lui est secrètement reconnaissant. Un mot de plus et il ne sait s’il saurait garder son calme. Ses pensées virevoltent, approchant dangereusement des limites de leur portée. Il s’aperçoit à peine du départ de Éons qui dit aller veiller à ses employés. Inquiet des effets engendrés par l’apparition du paladin, il préfère s’assurer de calmer les esprits des travailleurs.

Seul, Nadir porte une main à sa tête. Le son des ventilateurs travaillant d’arrache pied pour refroidir ses circuits surchauffés l’agace. Lentement, son intellect retrouve une certaine souplesse. Il cherche en lui les buts de son passage ici. Il ne lui incombe pas de trancher tant aux dangers que représentent les ruines ou encore l’ouvrage découvert dans celles-ci. Il est venu au seuil du grand désert pour juger du cas d’Éons et le reconduire à Ukosh s’il reconnaissait le professor coupable d’hérésie. Il doit s’en tenir à sa mission. Le reste n’est pas de son ressort.

Et pourtant …

Nadir approche le cahier. Il en considère la forme au travers du tissu.

« Des robots conçus par des humains. Quelle folie! »

Il soulève le pan d’étoffe avec précaution. L’objet ancien est telle une bête blessée, plus dangereux qu’il n’y paraît. Nadir peut déjà imaginer le chamboulement que causeront ces écrits s’ils viennent à voyager au delà de ces ruines. Bien que mensongers, il est indéniable que certains robots en soif de conflits se serviront de ceux-ci pour miner la position de l’Église. Plusieurs verront dans l’âge du document une certaine preuve de sa véracité, comme si les fous et les hérétiques ne pouvaient exister voilà de ça des siècles. Il soulève le cahier, le feuillette à nouveau, cette fois avec plus d’attention mais en vain. Le langage utilisé est un mystère pour lui.

Il considère un instant déchirer l’artéfact. Cela ne règlerait-il pas tous les problèmes rencontrés ici? Sans preuve, l’érudit Éons ne saurait rallier malgré lui les dissidents à ces théories apocryphes. Ses pensées glissent vers la relique maudite, la dent humaine arrachée aux serviteurs d’Azazil, dans la jungle. Détruire le croc damné aurait été si facile. Pourtant, il n’a pas osé le faire. La destruction de la vérité constitue une frontière qu’il ne peut traverser en toute bonne foi.

La dent humaine. Voilà un mois il n’aurait jamais sérieusement prêté attention à ces histoires d’anges et d’hommes. Comme bien des robots, il a toujours considéré ces mythes antiques comme autant de paraboles édifiées pour illustrer la morale ou le bons sens. Ce ne sont pas des mensonges mais plutôt des synonymes employés pour expliquer des concepts si difficiles à saisir qu’on ne peut les embrasser en entier. Puis il a découvert la relique. Tout a changé. Il ne peut nier plus longtemps l’existence de ces êtres de péché.

Il regarde autour de lui. Voilà des centaines d’années de ça, les robots qui ont bâti cette fabrique croyaient en l’existence de l’humanité. Ils croyaient être les descendants de robots forgés par ces êtres destructeurs, avant la Chute. Blasphème. Et pourtant Nadir ne peut se départir d’un sentiment troublant. La Divinité avait-elle créé les siens afin de remplacer ces mauvais génies? Non. Les anciens gardiens du monde en avaient été chassés à jamais et, dans Sa sagesse infinie, elle les avait remplacés par les premiers robots. Voilà la vérité, la seule vérité. Et pourtant … Nadir ne peut chasser des idées inquiétantes.

Il replace le cahier, le couvre à nouveau.

Dehors, il trouve Éons occupé à reproduire sur papier une frise abîmée d’un mur extérieur. Plus loin, les travailleurs s’activent sans entrain à dégager une porte secondaire. L’érudit pose son fuseau à l’approche du guerrier. Il désigne les ouvriers.

— Je leur ai demandé de libérer cet autre accès afin de les garder loin de nous. Leur travail piétine ici de toute façon. Je ne vous cacherai pas que votre présence en ces lieux les inquiète. Aucun d’eux n’est un mauvais élément mais ils craignent d’être associés malgré eux à l’édifice et à mes recherches. Ils ne sont pas fous. Ils ont vu les sculptures. Ils savent reconnaître un démon lorsqu’ils en voient un. J’ai eu beaucoup de peine à trouver des ouvriers, vous savez. L’Évêque a beau ne pas l’apprécier, la seule façon de les garder ici est de leur expliquer l’innocence de mes trouvailles. Je ne leur cache rien. Chaque soir, nous parlons des découvertes de la journée, partageons quant aux portées de celles-ci. La plupart ne comprennent qu’à moitié ce que je leur explique mais ces moments de franchise me permettent au moins de désamorcer les pires absurdités.

« Je sais que les rumeurs de mes travaux se sont rependues jusqu’à Copsasan. J’imagine les horreurs que l’on y colporte au sujet de mes activités. Je ne cherche pas à entrer en conflit avec qui que ce soit. Je ne cherche pas la gloire ou le renom. Je ne veux qu’atteindre la vérité. »

Nadir ne dit rien. Il reste là, debout, le regard perdu sur l’immense bâtiment aux trois quarts enseveli. Ses pensées sont un néant confus. Le professor poursuit.

— Je sais que l’Évêque local cherche à m’arrêter. Ce n’est un secret pour personne. Le mois dernier, j’avais à mon emploi une trentaine de journaliers. Ses discours et ses menaces m’ont coûté ma force ouvrière mais il n’a pas encore réussi à me paralyser pour autant. »

Éons passe une main sur sa tête maculée de poussière rouge.

— Votre présence ici était inévitable, j’imagine. »

Nadir lève une main pour faire taire le chercheur.

— Y croyez-vous?

— Pardon?

— Croyez-vous que les robots sont le fruit de l’homme? »

La question directe attrape le savant de court. Il prend un instant avant de répondre. Lorsqu’il le fait, c’est en pesant ses mots avec précaution.

— Je ne sais pas. Je n’avais jamais nourri de pensées pour ce sujet avant ma découverte. Depuis, ce que j’ai déterré ici me remplit de doutes. »

Nadir acquiesce. Il comprend.

 

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Nadir : Copsasan