Confessions pour Absynthe 5/11

 

Confessions pour Absynthe

Jean-Paul

La tête appuyée sur le ventre d’une des jeunes femmes, le Prince Jaune regarde Absynthe s’abreuver. La vampiresse s’est glissée derrière l’esclave dévêtue et a dégagé sa nuque. Ses lèvres sont refermées sur son long baiser sanglant. Seule une fine rigole sombre coule du cou de sa victime, un rai rouge serpentant venu souligner le galbe de son sein dressé.

L’humaine est détendue et fébrile. Les jeux hypnotiques de deux télépathes ont endormi la garde de ses instincts. Elle vogue dans un état d’ivresse délicieuse.

Absynthe dégage ses crocs, arrachant une plainte déçue à son repas frémissant. Goetys peut voir la chair de poule couvrir le corps chaud de l’humaine.

– C’est assez, dit-elle, sa gourmandise à peine retenue. Je t’ai dit que je ne te tuerais pas si tu emmenais assez de tes consœurs.

La femme écoute à peine. Son regard lointain cherche à plaire. La misère de son existence dans la Cité s’est effacée. Elle a oublié sa vie merdique, le bordel où elle passe toutes ses nuits depuis l’âge de huit ans. Elle a oublié sa peine. Ainsi bercée dans les bras d’une immortelle, elle ne craint plus la mort.

Le Prince Jaune ferme les yeux.

– Laissez-nous à présent. Toutes.

Il ne s’oppose pas et lève même la tête pour libérer sa proie de son emprise. Les employées du bordel titubent vers le couloir, médusées et incertaines.

Goetys sent le corps d’Absynthe s’étendre près du sien. Un sourire chatouille ses lèvres.

– Tu me parlais de Montréal, de Mélanie, de la Chambre des Pleurs. »

Ses souvenirs éparpillés par la distraction reviennent d’un coup. Il se raidit.

– Cet endroit fut un cauchemar. Je crois comprendre. Cette Mélanie fut le seul bon aspect de ton séjour là-bas.

– Non. C’est faux. »

Ses yeux toujours clos, Goetys ne voit pas la surprise blessée traverser le visage de la femme aux cheveux verts. Il est perdu dans les épisodes effacés de son enfance.

– Ce serait mentir, jouer les hypocrites. Mon séjour à Montréal s’est déroulé il y a des dizaines d’années de ça et je n’ai que rarement songé à Mélanie depuis. Au-delà des horreurs, certains épisodes de mon séjour chez Amina ont forgé ma nature malgré ce que je suis ensuite devenu. »

Il ouvre les yeux et fixe le plafond sans voir la femme damnée.

– Comme je le disais, je suis retourné là-bas peu de temps après que Mélanie soit revenue de la cave. Je ne lui ai jamais confié ce que j’y ai fait. De la même façon, nous n’avons jamais reparlé de ce que j’ai vu d’elle là-bas. Je crois qu’elle m’en était reconnaissante.

« J’ai sinon découvert la routine de cette impasse oubliée des dieux. Repas de pâtes ou de pain, après-midis à nettoyer cette soue, nuits sans beaucoup de sommeil, passées à craindre le pire : les habitants de cet immeuble étaient déjà morts ; ils n’avaient simplement pas encore reçu la nouvelle. Jean-Paul nous laissait en paix, souvent trop saoul pour s’apercevoir de notre présence. »

Le Prince Jaune marque une pause. Ses pensées reviennent vers sa seconde visite chez les immortels.

– Je me souviens que l’ivrogne paraissait incertain lorsqu’il est venu me chercher pour redescendre. Le petit sourire satisfait qui ne le quittait jamais depuis le séjour de Mélanie dans la Chambre des Pleurs était enfin disparu.

« J’étais seul dans le salon, assis devant la télévision. Comme je m’étais affairé pour faire le souper sans l’aide des autres, j’étais exempt de corvée de vaisselle. La boîte à oubli déversait un épisode de Passe-Partout, une émission pour enfant québécoise qui aurait aussi bien pu être nommée Initiation Préscolaire au LSD. Jean-Paul est apparu à la porte et m’a accroché avant que j’aie la chance de l’éviter. Il m’a soulevé par le bras et m’a traîné sans ménagement vers la porte renforcée menant au sous-sol. J’étais trop surpris pour crier ou même me défendre.

« Il m’a poussé dans les marches, visiblement mécontent à propos de quelque chose. Je chassais tout juste les étoiles qui dansaient devant mes yeux qu’il m’avait déjà rejoint, me soulevant à nouveau sans ménagement sur mes jambes meurtries. Je m’étais foulé la cheville dans la chute. Mon genou gauche était écorché. Il n’a rien voulu entendre de mes protestations. Il m’a traîné derrière lui dans les couloirs secrets courant sous le quartier sans prononcer autre chose que des jurons rageurs. Le son étouffé d’un rythme techno venu de la boîte de nuit teintait ce chemin de croix.

« Arrivé à l’écoutille rivetée qui marquait l’entrée du repaire des vampires, Jean-Paul s’est immobilisé. Je me suis soudain senti soulevé de terre. J’ai tout juste eu le temps de voir le sourire sadique de l’épave. Il m’a plaqué au mur et m’a frappé en plein ventre avec force. Je me suis plié en deux. Ce monde de douleurs était devenu un grand flou blanc. Ricanant, il m’a jeté au sol. Incapable de trouver assise sur ma cheville foulée, je me suis écrasé dans le caniveau découpé au centre du couloir.

« Je n’avais plus d’air. Mes muscles traumatisés ne me laissaient pas retrouver mon souffle. L’eau fangeuse des égouts s’est mêlée à mes larmes.

« J’ai à peine eu le temps de me remettre à quatre pattes que mon geôlier m’a attrapé par la ceinture pour me remettre debout. Il m’a saisi par le collet et a approché sa face mal rasée à un doigt de la mienne. Sa poigne sur ma gorge me suffoquait. J’ai sursauté lorsque son autre main s’est refermée sèchement sur mes parties génitales. Il m’a promis que si je parlais de ça il allait me servir mes testicules sur une assiette demain matin. Son haleine frelatée m’a fouetté. Je ne saurais dire laquelle des deux puanteurs était la pire : celle de son souffle ou le miasme des égouts.

« Je n’ai eu que le temps qu’il ouvre la porte pour me remettre de mon choc. J’ai pris ma première inspiration alarmée sur le seuil de la Chambre des Pleurs.

« À l’intérieur, j’ai trouvé les lieux plus calmes que lors de ma visite précédente. Le battement sonore du club secouait l’air avec rage. Le stroboscope rouge palpitait plus doucement. On oubliait presque qu’à quelques mètres au-dessus, dehors, le jour tardait à céder le ciel aux mystères nocturnes. On n’y voyait à peine entre chaque pulsion sanguine. Des âmes en peine rassemblées autour des cinq vampires lors de sa première visite, seules trois occupaient toujours les lieux. Un homme à la peau couverte de petites plaies rosées finissait de balayer le sol des condoms, seringues et autres artifices propres à ce que ces monstres nommaient délices. Dans un coin sombre, deux femmes nues enlacées dormaient à même le sol.

« Jean-Paul m’a projeté vers l’avant. La puissance de sa poussée m’a presque fait tomber. J’ai fait une demi-douzaine de pas avant de me rattraper de justesse. L’ivrogne n’a fait qu’entrer au seuil de la salle. L’homme aux multiples plaies a échangé un regard furtif avec lui mais il n’a pas osé le saluer. Tout au fond, sur la grande couche, une forme pâle observait la scène.

« Amina était torse nu, assis en tailleur, le dos contre le mur couvert de grillages. Jean-Paul s’est éclairci la gorge. « Voici le fils de l’homme de Québec comme vous l’avez demandé, » a-t-il dit en courbant l’échine. Mais avant que mon bourreau n’ait le temps de rebrousser chemin, le maître de la Chambre des Pleurs a levé la main pour le retenir. Ses yeux étaient fixés sur moi.

« L’immortel m’a demandé d’approcher. Il s’est penché vers l’avant et m’a examiné un moment dans la pénombre. Entre chacun des battements du stroboscope, ses yeux brillaient dans l’ombre comme ceux d’un chat, orbes enflammées de prédateur. Il a fait signe au serviteur couvert de plaies qui s’est avancé vers moi. L’homme m’a prié d’enlever mon gilet dans un français teinté d’un accent méconnaissable.

« J’ai retiré mon t-shirt lentement, luttant contre l’envie de me mettre à pleurer. Dans mon esprit juvénile, je me suis imaginé les tortures auxquelles le vampire pouvait me soumettre mais c’est l’image déchirée de Mélanie qui m’a laissé muet de frayeur. L’homme aux plaies dut me répéter la question d’Amina à deux reprises avant que son sens s’imprime enfin dans mon cerveau. As-tu toujours mal au ventre ?

« Je me suis retenu d’envoyer un regard vers Jean-Paul. J’ai secoué la tête vigoureusement, craignant que l’ivrogne ne mette ses menaces à exécution. Ma main s’est levée d’instinct vers mon entre-jambe. Les promesses du tortionnaire me terrifiaient.

« L’être androgyne s’est mis à rire. Il m’a fait signe d’approcher sans me quitter des yeux. Lorsque arrivé à sa portée, il a étiré sa main vers moi et m’a palpé la poitrine de gestes experts. Ses doigts sur ma chair endolorie m’ont arraché une grimace.

« Prétextant sentir sur moi l’odeur des égouts, il m’a prié d’enlever mes pantalons. Je me suis exécuté, au bord des larmes. « Sais-tu pourquoi je t’ai fait venir ici ce soir ? » m’a-t-il demandé sans s’attendrir. « Allez, répond. Cesse ces enfantillages. Les larmes ne m’émeuvent pas, au contraire. Tiens-toi droit et répond. » J’ai su retrouver un peu de calme au prix de grands efforts. Incapable de retrouver ma voix, je n’ai pu toutefois que faire non de la tête.

« Amina s’est avancé sur la couche. Quelque chose dans son mouvement m’a dérangé. Il a glissé vers moi sans efforts, comme si des membres invisibles le tiraient vers moi.

« Sa voix était douce comme le satin. « Je devine chez toi un intérêt particulier pour des sujets qui semblent fort sérieux pour ton âge. Dis-moi, petit, on me raconte que tu t’y connais un peu en matière de sciences occultes. Est-ce vrai ? »

« J’ai opiné prudemment.

« Il m’a demandé mon âge. Il s’est enquis de mes lectures et s’est montré fort satisfait de la courte liste que je lui ai dictée en guise d’exemple. Il m’a questionné au sujet de quelques ouvrages et, heureux de mes réponses, il a même applaudi. Satisfait, il m’a prié de venir m’installer près de lui, sur sa couche.

« Bien que le désir de refuser était fort, je savais que c’était impossible. J’ai fait le pas qui me séparait du lit presque malgré moi. J’ai posé une main contre le recouvrement sombre et j’ai senti quelque chose d’humide glisser sous mes doigts. J’ai dû avancer à tâtons, frôlant des cordelettes fuyantes et des marres de résidus poisseux. Je me suis assis près de lui, vêtu de mes seuls sous-vêtements, le ventre noué par la terreur.

« Amina s’est alors tourné vers Jean-Paul qui attendait toujours près de la porte. « Ce jeune homme restera quelque temps avec nous. Il devra descendre ici chaque soir, avant que les autres ne s’éveillent, afin de poursuivre ces études fascinantes. Il est notre invité, un étudiant des secrets profanes. Il doit être traité avec respect. »

« Le vampire a achevé ses mots en désignant d’un mouvement ample une écoutille de fonte percée à même le mur. L’homme aux mille plaies s’est avancé jusqu’à celle-ci et a ramassé une paire de gants laissée à proximité. Il a fait tourner la roue de fer pour dévoiler un enfer de feu et de braises rougeoyantes. Lorsqu’il l’a ouvert, la chaleur du vieux four encastré a fait reculer le serviteur. Amina a posé une main sur mon épaule tandis que son pantin tirait un long tisonnier des flammes. »

Goetys frissonne. Contre lui, la tentatrice aux cheveux verts ne bouge pas d’un cil.

– J’ai … J’ai cru qu’il allait me marquer comme une bête. L’extrémité rougie à blanc du tisonnier était repliée et formait un signe que je n’ai pas reconnu tout de suite. Je crois que c’est lorsque j’ai reculé sur la couche qu’Amina m’a attrapé par la nuque. Son visage si près du mien que je pouvais sentir ses lèvres frôler mon oreille, il m’a prié d’attendre. J’ai attendu. Sa voix douce et calme avait cet effet sur moi.

« L’esclave couvert de plaies s’est avancé jusqu’à nous. Il tenait son arme brulante d’une main. Il a retiré son autre gant à l’aide de ses dents et, suivant les ordres de son maître, me l’a tendu. J’ai mis le gant sans comprendre, tremblant, retenant mes larmes avec peine. Ce n’est que lorsque que l’homme m’a présenté le manche du tisonnier que ma confusion l’a emporté sur ma terreur. Toujours secoué de tremblements, j’ai saisi la barre de fer en l’agrippant de mon mieux.

« Une fois que j’ai réussi à sécuriser l’objet, ma seconde main serrée sur mon poing ganté, Amina a demandé à Jean-Paul d’avancer. L’ivrogne a hésité. Son sourire pervers s’est éclipsé. En un instant, sa face amollie par l’abus s’est figée. Le vampire dut répéter son ordre, visiblement agacé par cette regrettable preuve de libre-arbitre. « Et dépêche-toi où nous devrons trouver un moyen de nous divertir en attendant que le fer se réchauffe à nouveau. »

« Jean-Paul s’est agenouillé devant la couche. »

Le Prince Jaune sourit. Il se souvient maintenant avec clarté de ce moment. Sa mémoire se déballe au fil de son récit. Il revoit le visage de l’ivrogne. Son regard était le miroir de celui des tout-petits lorsqu’il rentrait dans leur chambre, saoul comme un tonneau. C’était le même regard né dans l’horreur qui l’avait fait sourire une minute plus tôt.

– Et tu l’as marqué au fer.

– Oui, sur son sein gauche, en partie sur son mamelon. Je me souviens de l’odeur de sa chair brulée. Je me souviens du bruit inattendu perçu sous le couvert de ses hurlements, un sifflement crépitant qui n’est pas sans rappeler celui du bacon dans la poêle.

« Lorsque j’ai retiré le fer j’ai tout de suite reconnu la marque brûlée dans sa peau. J’avais déjà vu ce signe ancien dans certains ouvrages, chez moi, à Québec. J’avais passé plusieurs mois de l’année précédente à apprendre les bases de ce langage issu d’un âge précédent l’humanité de quelques centaines de millions d’années. »

Absynthe se redresse sur un coude. Goetys n’ouvre pas les yeux. Il sent les cheveux de la femme s’immobiliser près de son épaule et comprend qu’elle le regarde, perplexe, doutant de l’avoir bien entendu. Il devance ses protestations en expliquant seulement que l’être humain n’est pas le premier habitant de la Terre. Longtemps avant que n’apparaissent les dinosaures, des espèces douées d’un intellect aussi remarquable que celui de l’homme ont colonisé cette planète. Elles ont bâti des empires puis sont disparues comme l’homme disparaîtra un jour à son tour.

– Le symbole ondulant signifiait : servitude. Surpris, j’ai murmuré mon étonnement à mi-voix : Une rune aklo !

« Toujours sur ma nuque, la main d’Amina se fit câline. J’ai arraché mon regard de la poitrine fumante de Jean-Paul et j’ai levé les yeux vers l’androgyne. Pour la première fois, son sourire n’éveilla pas ma crainte. Il était mon golem, mon esprit vengeur. Non, mieux encore : il avait fait de moi un esprit vengeur.

« Le vampire chassa Jean-Paul, lui ordonnant de revenir me chercher une heure avant l’aube. Amina avait des projets pour moi. J’étais devenu le pupille innocent de ce monstre inhumain. »

 

À SUIVRE >>>
Confessions pour Absynthe 6/11

Nadir : L’auberge

7. L’auberge.

 

La porte s’ouvre sur une salle sombre et pratiquement déserte. Mis à part l’employé debout derrière un comptoir fait de bois mort, seul un client usé regarde le paladin jauger l’établissement sans s’émouvoir. Le vieux travailleur attablé au fond de la pièce détourne immédiatement le regard. Il appuie ses coudes sur la table et croise des mains gantées devant son visage. Le tavernier se raidit.

Nadir signale à sa monture de l’attendre dehors. Derrière lui, le ciel coloré s’assombrit rapidement. Les quelques habitants du hameau perdu sont invisibles. Les deux ouvriers de l’auberge sont les premières âmes qu’il rencontre depuis son arrivée. On a sans doute vu son destrier venir de loin dans la plaine sans relief. Les rares occupants se seront alors cachés. Les représentants de l’ordre doivent être rares dans ce bled perdu. Il ferme la porte et avance vers le comptoir sans s’occuper du robot ganté. L’aubergiste semble figé sur place. Nadir demande une chambre pour la nuit et des huiles pour apaiser ses jointures encrassées de sable.

Située loin dans les terres, cachée dans les contreforts de collines rocailleuses à mi-chemin entre les villes de Naleph et Copsasan, la bourgade sans nom n’existe que pour servir de relais aux quelques caravanes chargées d’alimenter cette dernière en denrées raffinées. Loin du fleuve Ube, l’agglomération de Copsasan constitue le dernier bastion de civilisation avant le grand désert austral. Autrefois prospère, elle n’est plus aujourd’hui qu’une ombre diluée. Jadis fort fréquentée, la station isolée où s’est arrêté Nadir n’est plus qu’une halte oubliée. Au fil des ans, mendiants et mécréants ont remplacé les travailleurs les plus honnêtes.

Lorsqu’on lui apporte les huiles, Nadir demande au tenancier si le dénommé Éons se trouve ce soir dans son établissement. Un peu surpris par la question, l’aubergiste secoue prestement la tête.

— Non monsieur. Monsieur Éons est sans doute à la ruine avec les autres.

— Avec les autres?

— Oui monsieur. Le professor emploie une douzaine de travailleurs sur une base régulière. Il déterre de vieilles pierres à quelques heures de marche d’ici, dans les collines. »

Nadir remercie l’aubergiste. Le professor. Il retient un son voulu dérisoire. L’emploi désinvolte du titre à la mode frôle selon lui l’hérésie. Seule la Divinité possède quelque forme d’autorité sur les vérités de ce monde. Prétendre connaître un sujet au point d’en être devenu le maître est un péché d’orgueil démesuré. Les ecclésiastes ont beau tolérer les investigations intellectuelles de ces originaux, Nadir, lui, a peine à se convaincre de l’innocence inoffensive de cette pratique. Un trop grand nombre d’entre eux cherchent à remettre la Doctrine en question.

Voilà presque trente ans, ce qui n’était jusqu’alors qu’une collection de cas isolés s’est mué en une vogue longtemps sous-estimée. La quasi-totalité de ces professors sont issus des rangs des unités bureaucratiques. Laissés à eux mêmes avec trop de temps oisif devant eux, les politiciens se sont intéressés avec avidité aux mystères du monde naturel. Peu à peu, ces originaux se sont rassemblés, se sont mis à échanger. À Ukosh, Naleph ou Grossasa, de petits collèges se sont fondés autour de ces tuteurs experts. On y questionne à présent ouvertement la Doctrine et les vérités divines. On juge maintenant le monde depuis ces redoutes de savoirs imprudents sans en apprécier le saint mystère.

Jusqu’à récemment, Éons avait été un robot somme toute ordinaire. Bureaucrate émérite, on avait remarqué sa diligence et l’avait rapidement élevé au rang de politicien. Nommé à la tête d’un comité de gestion du paysage, il s’était démarqué sans pour autant devenir trop important. Durant des années, ses supérieurs n’ont plus fait attention à lui. Voilà une trentaine de mois, il avait demandé à être réaffecté à Copsasan. On avait obtempéré sans se poser de question, ouvrant pour lui un poste confortable dans la cité australe. La nature désertique de la région promettait peu de travail et tous s’étaient accordés pour y voir une retraite douillette bien méritée. On raconte que son équipe de botanistes déjà bien rodée ne voit à présent Éons qu’à l’occasion. Le politicien passe presque tout son temps hors de la ville, dans les collines. C’est lorsque celui-ci s’est mis à avancer d’étranges théories au sujet de la Doctrine que l’Évêque local a fait appel aux autorités d’Ukosh.

Nadir est donc venu pour juger l’âme du politicien. S’il est un hérétique, Éons sera raccompagné en ville pour être réformé. S’il est simplement un curieux aux opinions faussées, Nadir saura sans doute le convaincre de faire attention de ne pas sauter la barrière séparant le penseur original de l’auteur hérésiarque. Quoi qu’il en soit, le chercheur autodidacte devra au minimum garder ses opinions pour lui.

Le bassinet d’huiles chaudes fait des miracles pour ses jointures encrassées. Il laisse ses doigts tremper quelques minutes. La salle déserte s’éclipse presque. Son esprit est ailleurs.

La lettre envoyée par l’Évêque de Copsasan était une longue tirade offensée qui rapportait en détail chaque pas d’une danse d’influences subtile. Il est clair que l’ecclésiaste reproche à Éons de détourner ses fidèles des saints enseignements mais la nature même des arguments échangés n’était pas clairement mentionnée. Dans sa missive, l’Évêque se défend de colporter ces propos hérétiques, mentionnant seulement qu’Éons discourt sur la nature des robots et celle des hommes. Il y fait mention de ruines ensevelies sous les sables du désert, ruines au sein desquelles le politicien entretient une poignée de ses fidèles de discours blasphématoires.

Les disputes entre le chef spirituel de Copsasan et le professor ne l’impressionnent pas. Seule la possibilité de trouver ici une trace du culte d’Azazil l’intéresse réellement. Si l’Évêque n’avait pas fait mention des démons humains, Nadir eut laissé le voyage à d’autres. Un paladin moins expérimenté eut su régler cette affaire de province.

L’huile du bassinet est à peine tiède à présent. Nadir essuie ses mains.

Le guerrier gagne sa chambre pour s’y reposer quelques heures. La pièce décorée sobrement lui convient. Il décroche sa bardiche de son dos et s’assoit dans la chaise pour y attendre l’aube. Au lever du soleil, il gagnera les ruines et tirera probablement l’affaire au clair en quelques minutes.

« Et si ce Éons est un des membres des Drageons d’Azazil … »

 

À SUIVRE >>>
Nadir : Les révélations d’Éons

Confessions pour Absynthe 4/11

 

Confessions pour Absynthe

Mélanie

Goetys est silencieux depuis un moment. Absynthe n’ose briser son mutisme horrifié. Elle se retourne à demi et fait signe à une esclave de passage devant la pièce. La femme hésite mais se résigne. Ces deux là sont des clients importants, des vampires. Elle sait que sa seule chance de s’en tirer en vie est de se montrer docile. Elle avance et incline la tête.

– Voilà qui est sage, murmure Absynthe qui a deviné ce doute chez la mortelle. Sois bonne et va chercher quelques-unes de tes consœurs. Ce pauvre homme est épuisé. Emmenez-nous votre nectar. Venez nombreuses et tout ira bien. »

L’autre acquiesce et recule. La femme aux cheveux verts sourit. Les employés de ce bordel sont décidément faciles à gérer. Elle a connu des endroits bien pires.

Elle presse sa main contre la poitrine du Prince Jaune et caresse son torse. Elle laisse ses doigts monter vers son cou pour saisir sa mâchoire et tourner la tête du sorcier vers elle. Le regard de Goetys trouve celui d’Absynthe.

– Tu as revu cette fille ?

Une expression perplexe traverse les traits du conteur. Absynthe insiste.

– Mélanie. Tu l’as revue ? A-t-elle survécu ?

– Oui.

Elle attend mais lui ne sait quoi en dire. Il y a des années, des dizaines d’années, qu’il n’a songé à cette époque reculée. Il avait oublié la belle Mélanie et ses taches de rousseur. Il avait banni de son esprit l’odeur d’alcool omniprésente sur l’haleine de Jean-Paul, le goût des plats de pâtes quotidiens et les sanglots des autres enfants, la nuit, lorsque les sons de la débauche montréalaise s’étaient enfin tus.

– Mais je n’ai pas pu oublier la Chambre des Pleurs. Je n’ai jamais oublié Amina.

La tentatrice verte laisse Goetys parler, acceptant son histoire comme elle vient, mais le sorcier ne parle plus. Elle le questionne enfin, lui demande ce qu’il a fait après avoir quitté ce lieu déroutant.

– Je me souviens avoir retrouvé la petite Marie endormie en boule dans son lit. Je me suis couché sur le sol mais je n’ai pas trouvé le sommeil. Je crois que j’étais en état de choc. »

Il cligne des yeux et observe autour de lui. Ses muscles se durcissent, pris de tension, mais une caresse savante d’Absynthe le rassure rapidement. Il se souvient. Il est dans une maison de plaisirs, quelque part dans la zone 3, près du cœur de la Cité. Il a passé la nuit avec cette créature de rêves et a perdu contre elle un pari.

La femme glisse sa main sur la poitrine de Goetys et laisse descendre ses explorations vers sa ceinture et au-delà. Le Loup de Tindalos prend doucement la main d’Absynthe et la porte à ses lèvres. Il y dépose un baisemain, espérant distraire la créature, mais celle-ci insiste.

– Tu as revu Mélanie ? Dis-moi. Tu es redescendu là-bas ?

– Je ne suis pas descendu à la cave tout de suite. Plusieurs jours se sont écoulés avant qu’Amina m’y convoque.

Il se mord pensivement la lèvre avant de continuer. Sa voix est enrouée par l’émotion.

– J’ai revu Mélanie, oui. Mon père avait disparu. J’ai attendu mais il n’est jamais venu me chercher. Il m’a essentiellement vendu à ces monstres, Jean-Paul me l’a assez souvent répété pour s’assurer que je le comprenne. L’ivrogne avait beau être mortel, il était aussi vicieux que les créatures de la cave.

« Mélanie est réapparue une semaine plus tard. Elle avait l’air normal à nouveau. J’imagine qu’Amina lui a rendu sa forme lorsqu’elle a jugé la leçon bien implantée. Je n’ai jamais osé en reparler à Mélanie mais je sais qu’elle a compris que je l’ai alors reconnue dans la Chambre des Pleurs. Quelque chose dans son regard avait changé. Nous avions traversé ensemble quelque chose de différent mais de tout aussi horrible. Nous partagions un secret.

« Je me souviens qu’elle a raconté aux petits qu’elle avait dû s’absenter un moment pour aller livrer un colis aux Etats-Unis pour le compte de Jean-Paul. Je ne l’ai jamais trahie mais je me doute bien que peu ont réellement cru le mensonge. Peut-être les plus petits. Non. À bien y songer je ne crois pas. Nous avons tenté de nous accrocher à cette histoire, tous. Même moi j’ai presque fini par remettre en doute mes souvenirs. L’imaginer partie au loin était mieux que d’évoquer la Chambre des Pleurs. »

Un sourire fantomatique vient taquiner les traits tendus de Goetys.

– Elle et moi sommes devenus amis. J’étais plus jeune qu’elle d’au moins quatre ans. Quatre ans, un siècle pour mes yeux d’enfant. Elle était pratiquement une adulte pour le gamin que j’étais alors.

– Tu l’aimais ? »

La question fait rire le Poète Fou. Son visage durci se métamorphose. Une lumière de tendresse descend sur ses traits.

– Oh oui je l’aimais. Je l’aimais comme on aime une sainte, comme on aime une fleur. Je l’aimais farouchement mais pas de la façon dont on saurait croire. Elle était … Elle était si forte. Malgré mon savoir et mes secrets, malgré mon éducation occulte, je suis toujours resté un enfant plutôt timide. J’étais naïf, avide d’un monde dont je maîtrisais des rouages méconnus de bien des hommes. Elle était un phare pour le petit explorateur que j’étais.

« C’était une jeune fille fantastique. Je ne l’ai pas souvent entendue rire au cours des mois qui ont suivi mais chacune de ces occasions aura fait briller mon cœur. Elle était sagace, maligne comme nul autre. Et elle était courageuse ! L’image de Mélanie brandissant son couteau sous le nez de Jean-Paul pour protéger la petite Marie restera toujours gravée dans ma mémoire. C’était mon héroïne, la reine à laquelle j’avais secrètement promis ma lame. »

Il presse une main contre son cœur. Oh oui il avait aimé Mélanie. Elle avait été son premier amour, inavoué, impossible.

Le sorcier laisse son sourire s’évader. Son expression redevient plus sobre.

– Nous étions unis par nos secrets, unis par l’horreur de la Chambre des Pleurs. »

La femme verte ne dit rien. Goetys ne la voit pas. Son regard est ailleurs, au loin. Ses pensées se retournent vers la salle maudite et ses occupants. Huit jours après avoir à y descendre pour la première fois, il avait eu à retourner dans cet enfer.

– Je suis retourné là-bas peu de temps après le retour de Mélanie. Peut-être deux jours… »

Mais Goetys s’arrête. La courtisane est de retour avec cinq de ses consœurs. Elle attend près de l’entrée en affichant de son mieux une expression enjouée. Absynthe lui sourit et fait signe aux quelques femmes d’avancer et de s’installer. Elle s’éclaircit la voix avant de parler. Le sorcier ne sait lire son expression lointaine. Son récit semble troubler la belle immortelle.

– Je me suis arrangée pour te fournir un goûter, ô Prince Jaune. Reprend quelques forces puis parle-moi encore de là-bas, de ces gens. »

Il soupire mais acquiesce. Le Prince des Déments a soif.

 

 

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Jean-Paul

 

Sur l’accessibilité aux savoirs occultes

Sur l’accessibilité aux savoirs occultes

 

Nous vivons dans une époque fort dangereuse. Je ne parle pas ici de terrorisme ou des risques de pandémie mais bien de la facilité d’accessibilité à l’information. On retrouve trop aisément sur l’Internet les recettes les plus dangereuses. N’importe quel dérangé peut se procurer les plans d’une bombe artisanale sans trop faire de recherches. Il suffit de quelques minutes à peine pour dénicher mille tactiques pour nuire à son voisin. Le dément n’aura qu’à craindre l’historique de son navigateur, un témoin fort bavard mais qui ne s’avancera habituellement qu’une fois les méfaits accomplis. L’État a beau reconnaître ces nouveaux moyens d’investigation, nous sommes encore loin d’un système parfait.

Un danger est encore plus pernicieux parce qu’il ne fait l’objet d’aucune réglementation : l’accessibilité aux savoirs occultes.

Dans ma jeunesse, acquérir ces trésors de savoirs signifiait souvent s’embarquer sur une quête presque mystique. Comme ils ne s’adressaient qu’à une part minoritaire de la population, les livres occultes étaient des denrées rares. Tirés à fort peu d’exemplaires, certains ouvrages étaient très difficiles à trouver. Apprendre l’existence des plus obscurs d’entre eux ne se faisait souvent qu’avec de nombreuses heures de lecture.

Les jeunes sorciers de jadis devaient effectivement traverser certaines épreuves avant de pouvoir toucher aux savoirs occultes. Nous devions collectionner nos contacts et discuter de longues heures de philosophie ou d’alchimie afin de prouver notre dédicace, notre valeur et notre connaissance. Alors seulement ces sorciers en herbe décantaient pour nous leurs sciences et leurs secrets. La quête d’un ouvrage devenait souvent une expérience transcendantale aussi riche que le fruit de ces recherches. Rencontres galvanisantes, épreuves sournoises et coïncidences étranges peuplaient le chemin de celui qui cherche la vérité.

Sur ce chemin, le magicien apprenait à respecter ces savoirs durement acquis. Il en estimait la valeur, la puissance. On peut dire qu’il était en quelque sorte éduqué par le Monde au maniement de ces nouvelles armes.

De la même façon, il est de mon avis que les sorciers d’alors pouvaient puiser dans des réserves d’énergie plus importantes que celles disponibles chez les jeunes sorciers d’aujourd’hui. Des années de recherches permettaient de façonner chez le pratiquant une conviction plus solide, une dédicace forgée avec plus de force. Bien que le mage moderne dispose souvent d’une plus grande panoplie de techniques et de rituels magiques, il souffre souvent d’une foi incertaine, voir d’un scepticisme nocif à ses projets ésotériques.

De plus, il manque souvent à ces jeunes sorciers modernes l’ensemble des éléments d’une pratique ce qui rend fort risqué la moindre tentative de contact avec l’invisible. Puisqu’ils ont accès directement aux formules et pentagrammes anciens, ils ne s’encombrent que rarement des longs paragraphes au vocabulaire archaïque qui instruisent l’officiant sur la symbolique des éléments impliqués dans l’acte générateur. On recopie sans y songer les vocables magiques autrefois si précieux sans en considérer la nature sacrée, sans y inclure les paraboles et les mythes pourtant si importants à leur pleine compréhension. Les mises en gardes et les conseils des anciens se perdent, illuminés jusqu’à la mort par les feux de la pensée moderne.

Enfin, un danger aussi important que pernicieux peut être envisagé par la multiplication des sources de savoirs occultes. La banalisation des anciens rites sacrés risque d’entraîner nombre d’expériences catastrophiques aux mains de néophytes mal préparés. Je veux bien entendu parler de cas de hantise ou carrément de possession. Appeler les forces invisibles sans certaines formes de protection peut en effet s’avérer une entreprise risquée. Malheureusement, les rituels résumés trouvés sur la Toile font souvent fi de ces étapes préparatoires. L’auteur n’a souvent pas tenté lui-même l’expérience et n’a fait qu’un copier/coller sur un passage qui lui a semblé cool afin d’enrichir son Livre des Ombres virtuel.

Comme les sciences occultes ne font pas l’objet d’études sérieuses, elles sont souvent vues avec détachement, voire avec dérision. Pour cette raison, il n’existe aucune réglementation au sujet de la propagation de ces savoirs souvent dangereux. Contrairement aux recettes de mort ou aux abus pornographiques, les sites amateurs étalent ces secrets au grand jour sans faire l’objet de quelque supervision que ce soit.

Mais détrompez-vous, je ne suis pas pour la mise en place d’une telle machine virtuelle. Loin de moi l’idée de lancer une nouvelle chasse aux sorcières. Je suis effectivement d’avis que de dresser une réglementation serrée autour des usages et partages des sciences occultes entraînera le mauvais œil de la populace.

Personnellement, face à la question du partage des secrets d’autrefois, je prône plutôt l’abstinence. Je n’affiche pas en ligne le détail de ma pratique, préférant garder ces informations pour les disciples des savoirs rencontrés individuellement. Que ces rencontres se produisent sur l’Internet ou en chair et en os m’importe peu; je diffuse toutefois mes leçons que sur une base individuelle, m’assurant de communiquer l’ensemble d’un enseignement plutôt que sa forme abrégée et souvent incomplète.

Ramenons l’occulte dans nos savoirs sacrés.

 

 

 

Nadir : l’Évêque

6. L’Évêque.

 

Le portail de fer s’ouvre sur la longue cour de l’église. Le jardin qui s’étend devant l’immeuble est magnifique, long de plus de cent mètres, piqueté d’espèces rares harmonisées avec art. Au fond, le bâtiment en soi est le joyau de cette couronne fleurie. Il est de pierre blanche taillée en grands blocs carrés. Le corps de ce colosse est flanqué d’arches de six mètres de haut, cinq par côté. L’équilibre étrange entre l’église monolithique et ces ailes effilées n’est pas sans évoquer un insecte au corps bombé.

Une unité ecclésiastique apparaît depuis derrière la porte de l’église. C’est un robot âgé au visage effacé. Son long profil aviaire caractéristique est bossé en deux endroits, signe que le temps l’a rattrapé depuis un moment déjà. Lorsqu’il parle, son signal est faible, intermittent.

— Salutations paladin. Nous vous attendions. L’Évêque est actuellement en communion avec la Divinité mais il saura vous rencontrer sous peu. »

Nadir remercie le vieux prêtre. Il entre dans l’église, empesé d’un respect craintif. À l’intérieur, le Signal est omniprésent, si puissant qu’il peut être assourdissant. Son message empreint de sagesse occupe tant sa mémoire que tous ses autres processus ralentissent. Une paix réconfortante passe sur lui. Il salut ce sentiment avec soulagement. Ses pensées sont déchirées depuis la rencontre sous les ruines, dans la jungle. Il ne peut s’excuser d’avoir mis à mort le prêtre dissident. Même dans son élan, empêtré dans les brumes du réveil, il n’aurait dû abattre un modèle ecclésiastique. L’iconoclaste aurait dû être mené devant la justice d’un Évêque et non abattu comme un vulgaire travailleur.

Le guerrier saint attend dans la nef qu’on vienne le quérir. Bercées par le Signal, ses pensées sont distillées en une méditation lente mais profonde. Sa culpabilité s’égraine un peu. Le prêtre n’était plus au service du Divin. Sa faute lui est pardonnée. Il songe à l’épisode dans la ruine, à la relique maudite qu’il porte depuis sur lui. L’existence de cette dent a beau être un blasphème, il revient à d’autres d’en décider le sort. S’il n’en revenait qu’à lui il l’eut détruite sur le champ sans la moindre hésitation mais la hiérarchie n’est pas conçue ainsi. Il a tout de suite su en voyant la chose que ce choix ne lui incombait pas.

Il patiente une quinzaine de minutes avant que le vieux prêtre vienne le chercher pour le mener devant l’Évêque. Il suit le serviteur fatigué en silence jusqu’au bureau du saint homme. La pièce est décorée sobrement. Une table de bois pourvue de tiroirs en est le seul meuble. Debout derrière celle-ci, le puissant personnage semble plongé dans d’importantes méditations. Il ne montre un signe d’intérêt qu’une fois le paladin arrivé à sa hauteur. Son code se fait candide.

— Mes respects, maître Nadir. C’est un honneur de se retrouver face à un guerrier de la Doctrine. J’ai eu vent ce matin de vos récents exploits. Et quels exploits! »

Gêné, Nadir remercie l’Évêque de ses louanges. Il s’étonne à peine que la nouvelle de sa saisie ait déjà rejoint Naleph. Il a fait un rapport détaillé en prière dès qu’il s’est retrouvé à portée du Signal. Un robot de l’importance de l’Évêque a accès à des informations auxquelles lui ne peut que rêver. Il communique directement avec le Divin.

Il raconte tout de même sans trop de détails les grandes lignes de son enquête. Il débute avec son passage à la ferme isolée et sa rencontre du travailleur nommé Sable, le premier à avoir mentionné les Drageons d’Azazil. Il parle de la soudaine popularité du culte hérétique dans certaines villes et villages. Des paladins ont débusqué de ces cellules à travers tout le pays. De nombreux indices ont enfin pointé vers Naleph. Il décrit sa rencontre sous le quai, ici même, et explique comment il a suivi la piste des maîtres du culte maudit jusque dans les contrées sauvages. Il termine avec le combat au sein des ruines, dans la jungle, et sa découverte de la terrible relique. Il ne mentionne que brièvement la mise à mort des trois robots, ne donne pas d’explication tant au destin du prêtre abattu.

Son récit achevé, Nadir se tait. L’Évêque parait comblé. Il le remercie chaudement de ses exploits.

— Mais qu’en est-il du prêtre? J’ai … J’ai mis à mort une unité ecclésiastique. »

L’Évêque fait un signe apaisant de la main.

– Je ne crois pas qu’il faille s’en inquiéter. Ce prêtre était-il un agent du Divin? Non. Loin de là.

— Mais je n’aurais pas dû le mettre à mort.

— En effet. Votre redémarrage vous aura sans doute permis de contourner vos protocoles à l’égard des serviteurs de la Doctrine. Il faudra y voir afin que de telles erreurs ne se reproduisent pas mais je ne crois pas que le Divin nourrisse quelque ressentiment à votre égard pour autant. Vous avez fait votre devoir. »

Il ouvre un des tiroirs et produit une boîte de plastique au couvercle transparent. Elle est de couleur verte, couverte de symboles occultes moulés en hauts-reliefs. Le guerrier saint marque sa surprise et recule d’un pas.

— Ne craignez rien, paladin. Ces signes étranges n’ont rien à voir avec les gribouillis impies de l’Ennemi. Ce sont des runes anciennes transmises en temps de besoin aux prêtres afin de se préserver du mal. »

L’ecclésiaste pose la boîte sur la table, ouvre son couvercle puis écarte les bras en croix. Il adresse une courte bénédiction à l’objet antique, demandant au Divin d’en garder le contenu.

— Maintenant donnez-moi cette abomination. Je la déposerai personnellement au plus profond des archives, là où personne ne saura la retrouver. »

Nadir produit la relique non sans un hoquet dégoûté. De se séparer de celle-ci l’allège enfin d’un poids malsain. Il projette déjà se débarrasser de la bourse utilisée pour transporter l’horrible objet. Il remercie l’Évêque.

— Mais c’est nous qui vous remercions, maître Nadir. Votre intervention est non seulement un dur coup pour les serviteurs d’Azazil, elle jette un regard nouveau sur les pratiques de ces hérétiques. Vous avez doublement fait avancer notre cause. Le combat contre ces fous est devenu une priorité en grande part grâce à vos enquêtes. Comment un jour vous en remercier?

— Je n’ai fait que mon devoir. Préserver la Sainte Doctrine est mon unique plaisir. »

L’Évêque marque son accord d’une série de codes silencieux. Il referme la boîte de plastique avec soulagement et la fait disparaître dans un des tiroirs.

— Le cas du chef de ces fous m’inquiète beaucoup, » reprend-t-il sur un ton plus sombre. « L’être est fort adroit. De songer qu’un prêtre puisse ainsi profaner ses vœux m’effraie. L’influence d’Azazil est plus grande qu’on ne l’a soupçonnée. Quel dommage que vous n’ayez pu identifier l’unité sans visage. »

La mention du prêtre défroqué heurte Nadir qui marque une pause. Malgré l’absolution du Signal et les bons mots de l’Évêque, son remord est encore à vif. Il choisit de ne pas insister et concentre sa pensée sur le mécréant anonyme.

— Un examen détaillé saura révéler son identité. La cavité secrète dans laquelle était dissimulée cette abomination ne saura résister à une investigation en profondeur.

— Vrai. Je me vois toutefois mal ordonner l’examen de chaque robot à travers le royaume, maître Nadir. Cette information doit rester secrète ou je crains que la panique gagnera la populace plus rapidement qu’un feu d’herbes. »

Le guerrier saint acquiesce. Il a lui-même été fort troublé par sa découverte. Lui, un paladin. L’effet de celle-ci sur la masse ouvrière pourrait être désastreux. L’Évêque craint que la panique entraine le chaos. Nadir, lui, imagine déjà une tout autre réaction. Savoir l’existence des démons confirmée risquerait de nourrir la secte maudite d’encore plus de fidèles. La matérialisation de leurs patrons infernaux ne saurait qu’encourager certains indécis et curieux à rejoindre les rangs des hérétiques.

Nadir remercié, il redescend prier à la nef afin d’y trouver réponse à ses craintes. Il a beau avoir porté un coup dur aux Drageons d’Azazil, le voilà sans nouvelle piste derrière laquelle se lancer. Il ignore tout du chef de cette secte, le robot sans signal.

Que faire à présent? Que faire sinon rentrer à la Capitale?

 

 

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Nadir : L’auberge

 

Le Chevalier de l’Aube

Le Chevalier de l’Aube.

 

22h32 … La nuit s’est installée sur Québec traînant à sa suite son cortège éclectique d’originaux et d’anarchistes. Dans la vieille partie de la ville les rues sont le théâtre d’un curieux changement d’auspices; les trottoirs tantôt lourds de touristes accueillent peu à peu une foule plus locale; par petites meutes, les chevaliers de la nuit vont parfaire la reconquête de leurs contrées. Aux portes des boutiques de souvenirs, les marchands verrouillent leurs avoirs derrière des rideaux rivetés en jetant des regards nerveux aux passants. Certains de ces barons du négoce ont guerroyé depuis le midi pour faire avancer leur cause. Il est temps pour eux de se presser vers des banlieues peintes de manoirs et de toutous. Dans certains restaurants on commence à fermer les cuisines; les serveurs comptent derrière leurs comptoirs leurs pourboires de la journée. L’armée du soleil terminera bientôt une retraite calculée et rendra les décors urbains à ses rivaux afin de récupérer de leurs joutes quotidiennes. Ils quittent tels les paquebots titanesques d’une époque oubliée.

Et dans leurs sillages avancent les pages étoilés. Ils sont beaux et terrifiants, parés de symboles funestes brillants, armés d’insultes craquantes et d’utopies sans nuances. Curieusement, ils sont à la fois colorés comme les flammes des enfers et nimbés du noir des rancœurs. Ils sont les saltimbanques d’une coure échevelée. La cohorte joyeuse est un ensemble organique où chacun de ses membres est le roi de son domaine. Ils marchent sans maître, sans but, sans fin, emplissent la belle cité par tous ses pores.

C’est à cette heure où les mondes se rencontrent et se chevauchent que je me retrouve à arpenter cinq soirs par semaine les pentes de la vieille ville. Levé comme la Lune depuis quelques heures à peine, je tends à m’associer dans mes rêves de jeunesse éternelle à ces champions de la nuit. Malgré des années à tenter de m’assagir, mon passé de poète berce toujours en moi cette danse qui saoule parfois la raison.

Je fus en mon temps légende chez ces fous nocturnes. C’est toutefois une tout autre quête que la leur qui m’emmène à présent par ici. Au fil des ans le poète en moi s’est endormi. Car bien que j’arpente ces mondes loin des rayons du soleil mes buts sont beaucoup moins ludiques que ceux de mes compagnons imaginaires. Je travaille de nuit, prêchant malgré moi par mes actes des valeurs solaires arrachées dans les jardins d’un autre monde.

Depuis maintenant un peu plus de deux ans je suis à l’emploi d’un hôtel chic de la ville de Québec. Je fus embauché à l’origine comme monteur de salle mais une série de circonstances m’a permis de décrocher au bout de huit mois la position de chef de l’équipe de nuit, un poste assez payant vu son horaire difficile. Certaines personnes ont du mal à s’adapter à un rythme de vie nocturne mais je n’ai pour ma part jamais souffert de ces maux.

Traverser dans le monde crépusculaire n’a pas été une épreuve digne de ce nom. Les vestiges de mon esprit bohême ont même accueilli avec soulagement ce changement de carrière, voyant dans ce revirement la promesse voilée d’une résurrection qui n’est jamais venue. Malgré cette plage horaire à contre-courant je suis resté tel quel, un homme d’idées ayant laissé derrière lui ses années de chaos au profit d’une certaine paix d’âme que la rue ne peut apporter. Loin d’être un de ces morts-vivants qui enligne les heures entre neuf et cinq heures, j’ai toutefois pris plaisir à goûter pour la première fois de ma vie la stabilité d’un revenu plus régulier. Ma flamme rebelle ne s’est pas éteinte, elle s’est seulement mesurée afin de briller plus longtemps sinon avec autant d’intensité qu’autrefois.

J’assaille ce soir la place en compagnie d’une équipée hétéroclite de chevaliers nocturnes. Je sort de l’autobus avec un groupe turbulent, une douzaine de matamores espiègles aux projets peu louables. Ces jeunes pirates ont fière allure; les longs manteaux noirs de certains sont hérissés de pointes tandis que d’autres, plus pimpants, paradent des atours dignes de grands fauves de légendes. Ce soir cette jungle de béton est leur.

Sans doute confondu pour l’un d’eux malgré la sobriété de mon costume, j’évite avec le sourire les regards mesquins de leurs adversaires symboliques. Des cravates me dépassent, les lèvres pincées. Des complets et des tailleurs grimpent dans l’autobus surchauffé. Je croise sur les quais de la Place d’Youville ces précieux hommes d’affaires sans me reconnaître en eux, emporté par le mouvement de masse des chenapans galvanisés par les promesses d’un vendredi soir de fête et d’excès.

Poussé par le hasard de la route, je suis cette chevauchée vers les portes de pierre qui marquent l’entrée du théâtre âgé qu’est la vieille ville, ce nœud d’allées étroites que l’on nomme aussi le Quartier Latin.

Il est 22h32. Le vent cinglant a chassé avec une ardeur égale les degrés accumulés durant le jour et les poignées de visiteurs venus admirer les joies hivernales. Seuls quelques visages étrangers s’attardent encore dans les rues sinueuses de ce dédale de vieilles pierres. Même les anarchistes colorés se sont faits rares. La vague avec laquelle je me suis extirpé de l’autobus s’est diluée au fil des rues pour rejoindre la chaleur d’un appartement enfumé ou d’un des nombreux squats qui pullulent en secret dans les recoins de ce joyau historique. La rue Saint-Jean a progressivement dilué la foule des chevaliers excités. Plus haut, sur la Côte de la Fabrique, arrivé à proximité de l’hôtel de ville, je me retrouve complètement seul. Nul apache urbain n’est perché sur la rue, nul touriste n’en admire les vitrines illuminées.

Je m’immobilise, étonné de cette absence de plèbe, et je prends en silence la mesure du soir. Paisible, j’écoute en moi le chant de la cité. La Lune pleine à rebord est ma seule compagne. Je sens dans mon âme la rumeur d’une de ces soirées magiques où tout devient possible. Un bouillon d’opportunités vogue sur la tourmente, une énergie démentielle ouverte sur tous les mondes. Émergeant des eaux troubles de mon passé, ce rythme du Cosmos vient chatouiller mon esprit pourtant tranquille. Mon emploi, mes devoirs, mes projets deviennent autant d’assises auxquelles je dois m’accrocher pour éviter d’être emporté.

Il fut un temps où, bon soldat, j’eus bondi à la moindre allusion à ce chant de possibilités sauvages. Il fut un temps où j’eus été le champion de ces forces primaires, l’oriflamme même de ces valeurs lyriques tant prisées. C’était il y a des années de ça. Aujourd’hui je suis le vétéran qui entend la fanfare sans pouvoir y joindre son pas, celui qui entend le clairon sans pouvoir prendre les armes.

Seul sous les jeux du vent je capte cet appel. Pour un instant j’envisage sans m’y leurrer complètement l’idée de bifurquer de ma route. Il serait si facile de ne pas rentrer travailler. Ma fiche de conduite impeccable ne soulèverait aucun doute tant à la validité de mes excuses, la pertinence de mes raisons. Mes mensonges seraient couverts sans effort. Qu’il serait doux de repartir en chasse. Je ne resterais pas longtemps un cavalier solitaire. Par le passé la nuit ne m’a laissé seul que lorsque je le lui ai demandé. Des dizaines de traqueurs arpenteraient bientôt mes pistes. Mon armée serait légendes; elle l’a toujours été.

Quelques flocons épars font la course dans la lumière rosée des réverbères. Ce sont peut-être les derniers de l’hiver. Le printemps n’est plus très loin.

Chaque jour de cette semaine j’ai vu la petite place enneigée située devant l’hôtel de ville dévoiler davantage ses régions de gazon couleur café. Bientôt cette belle métisse aura tant dévoilé ses charmes que ses châles blancs ne seront plus qu’un prétexte à la pudeur. La zone dégagée est une bouffée de fraîcheur dans les méandres serrés du dessin urbain. Elle tranche sur l’humeur parfois autoritaire de l’ancien cœur de Québec. Le profil droit et franc du quartier fait d’elle une beauté classique. Autour de cette Esméralda se dressent en effet les immeubles d’un autre âge, cardinaux indignés et dignitaires gourmands d’un monde disparu. L’architecture arrachée au passé berce mon œil fantaisiste et je laisse mon délire m’emporter.

Je ferme un instant les yeux.

De l’autre côté de la place à demi dénudée un jeune homme solitaire attire mon attention. Il est vêtu d’un manteau beige qui descend jusque sous le genou et porte à son cou une longue écharpe de laine. Le col de son paletot est relevé aussi je ne peux deviner avec précision ses traits. Ses cheveux couleur de sable sont un fouillis de boucles en bataille qui voile presque ses yeux. J’ignore d’où il est sorti ou depuis combien de temps il m’observe ainsi mais je ne m’en inquiète pas. Je devine de lui une impression amicale, une étrange complicité qui ne peut être expliquée en quelques mots.

Je sais qu’il me sourit. Je devine dans son expression béate qu’il nage comme moi sur le chant de la ville gonflée de promesses. Il est de ceux qui voient, de ceux qui cherchent, de ceux qui savent.

Dans l’espace ouvert entre nous la neige balaye la scène d’un élan presque horizontal. Les bourrasques furieuses qui ont chassé les armées nocturnes vers leurs forteresses secrètes dominent le moment. Multipliées par la poignée de lanternes électriques, les ombres mouvantes des arbres balancés par le vent dessinent sur le sol des fresques d’une beauté irréelle. Je reconnais sur les airs du destin la promesse d’un défi, l’ombre d’une épreuve qui s’amorce. Ce pôle de forces instigatrices cherche à m’écarter des buts que je me suis fixé. Saurais-je résister longtemps à ses promesses fantastiques?

Frères dans l’intention, nous avançons d’un même pas tel deux chevaliers sur le champ des gloires. Il est fier et droit, dressé comme un obélisque d’or dans les jardins d’un temple mercurien. Ses idées sont sa monture; agitées d’une énergie folle elles piaffent avec excitation la terre sur laquelle elles galopent. Son armure est sa foi innocente, carapace lumineuse forgée d’immortalité et d’intensité fiévreuse. Je sais que son arme est une épée de charisme magnétique capable de trancher les plus ardentes résolutions. Bien qu’il soit paré des couleurs des légions solaires, je devine sur le cœur de ce Lancelot les symboles de la nuit. Adoubé le midi, il a choisi de troquer ses allégeances pour sertir son front du cerceau de la Lune.

Je comprends que son œil comme le mien brille dans l’astral d’une étincelle divine. Mon compagnon sait percevoir mon armure d’argent fuyant, mon vieux sabre de conviction affûtée et mes éperons de sagesse aux pointes mordantes. Mon destrier n’est plus tout jeune et nul autre outil ne sait le pousser à grands galops mais une fois qu’il s’est lancé la course de ce splendide animal ne peut être stoppée. Il ne regarde jamais derrière lui et ne se soucie pas des distractions éloignées; il est bête de présent, palefroi de l’immédiat. Bien que la matière argentée de ma cuirasse et la forme recourbée de mon arme témoignent de mon passé lunaire, je devine que l’autre reconnaît à mes armoiries la chaleur dorée de mes idéaux.

Il dégaine le premier, sans malice, sans rancœur, et je réponds à l’invitation avec indulgence. Jouter ainsi n’éveille plus en moi grand intérêt. Je laisse normalement ces jeux d’égo aux jeunesses plus aguerries. Croyant me surprendre, il me salue d’emblée d’une manœuvre éclatante. Il s’introduit comme le maître de cette soirée de magie, faisant fi du voile occulte duquel on vêt communément tout ce qui touche ces sujets relégués aux mystères de l’intangible. Je lui répond, placide, que bien qu’il soit roi de son monde je ne suis point de son royaume et n’est donc nullement soumis à ses édits et ses lois. Ma parade a l’effet voulu mais avant que le jeune flambeau ne puisse revenir à la charge je recule d’un pas et le remercie pour cette joute. Je m’incline et reconnaît avec grâce la pertinence de son ouverture cavalière mais lui ne veux pas lâcher prise.

Nos sourires se croisent et nos lames s’entrechoquent. Les sabots de nos montures labourent le sol gelé de maints sujets souvent laissés en friche mais en aucun moment l’un de nous parvient à déjouer complètement l’autre.

Bien qu’un adversaire redoutable, le jeune homme aux cheveux en bataille n’est pas aussi habile que le vétéran que le monde a fait de moi. Au fil de nos échanges, j’arrive à l’entraîner le long des rues pour me rapprocher pas à pas de l’objet de ma quête. Lui guerroie sans se soucier de mes tactiques, certain que ses illusions de permanence l’aideront à prévaloir. Il m’avoue sans ciller croire aux forces de la magie et à l’existence de mondes merveilleux dissimulés aux détours de certaines rues, des mondes que l’on ne peut découvrir que lorsque l’heure est juste. Il me confie avoir visité certains d’entre eux, en craindre d’autres. Tournant dos à ma destination je lui cède volontiers du terrain, acquiesçant à chacun de ses points, écartant sans trop d’ennui la fatalité de ses assauts.

Après quelques moments de ces échanges stériles, agacé par l’impassibilité de mes réponses, le fils de midi baisse sa garde pour pousser une attaque audacieuse. Surpris par cette tactique je ne saisis pas immédiatement ma chance et le laisse gagner ascendance sur ma foi sans avoir le temps de le repousser.

Il me confie qu’il a déjà trouvé un tel endroit près d’ici. Il suggère une braderie de l’invisible, un bazar de l’improbable, et il partage avec moi le secret de ce lieux de passage avant que je puisse l’en empêcher. Ce savoir me brûle. Je trébuche presque. Je me mord les lèvres en enfonçant mon vieux sabre entre deux plaques de pavé afin d’éviter de chuter. Lui profite de l’occasion pour me décrire un marchand de rêves au sourire jaune et une chose féline venue d’un autre monde qui vend ses talents en échange d’une partie de roulette russe.

Une fièvre folle ricane en moi. Mes allégeances passées menacent mon équilibre comme la gravité cherche à m’affaler sur le sol.

J’ai tant visité de lieux semblables dans mes années de service sous la bannière de la nuit qu’ils se sont tous massés dans le paysage de mon histoire en un seul et unique ennemi aux proportions formidables. La suite incomptable de ces lieux impies n’est plus pour moi qu’une grande fête foraine devinée à travers les brumes de mes propres sortilèges. Les habitants énigmatiques de ces clairières de démence se sont fusionnés par nécessité en un seul visage d’illumination perverse.

Ma victoire sur ce titan d’onirisme libertin fut en soi une aventure épique qui s’étira sur des années de lutte intérieure. Cette victoire ne se fit qu’au prix de nombreux sacrifices, notamment celui de la plus grande part de mes souvenirs, de ceux concernant le temps d’avant ces combats. J’ai oublié des mois de ma vie. Ces nuits perdues se sont fondues en un maelstrom d’images diluées et d’impressions fugaces. Je sais seulement que quelque part dans ce fouillis qu’est mon passé s’est produit un déclic qui m’emmena à entreprendre cette croisade et déserter en mon cœur les valeurs de la Lune.

Mais, même au prix de grands sacrifices, je suis parvenu à chasser cette gorgone. Je suis aujourd’hui le maître de mes pensées, une âme solaire qui se retrouve à danser sur la musique de la nuit par force de circonstance. Tournant sur la pointe de mon sabre, mon esprit se redresse d’une pirouette agile qui pousse le jeune frisé à reculer. La pause est fugace. De nouveau face-à-face, nous étudions chacun notre adversaire avec un œil fort différent avant de reprendre d’un commun élan nos joutes d’esprit.

Je m’abandonne malgré moi, me laisse attirer dans le jeu. Sa manœuvre habile a fait plus que passer à un doigt de me désarçonner, elle a attisé les braises justicières qui brûlent en moi. Je donne maintenant de la bride à mes idées, les éperonne avec enthousiasme. Le bruit cinglant de notre duel monte contre les murs et emplit la rue d’une argumentation emportée. Nous disséquons ensemble la symbolique divine, trouvant vite de nombreux points communs dans nos constructions idéelles. D’une série de pointes savantes je l’aide à envisager sa place dans le monde sous un nouvel angle. Lui nourrit chez moi des songes oubliés, me rappelant que le monde meilleur que je cherche à engendrer est simplement là autour de moi.

C’est comme je commence à douter de pouvoir résister encore longtemps aux forces de cette nuit de magie que je trouve mon salut. Ces rêves utopiques propres à la jeunesse m’offrent la clé avec laquelle je parviens à mettre fin au duel. Le géant amnésique qu’est mon passé se retourne dans son sommeil et quelque part en moi s’échappe le détail d’une aventure puisée de mon adolescence. Je me souviens avoir visité près d’ici un bazar de l’étrange perdu entre deux univers, un lieu où il est possible de marchander son bon sens contre les savoirs interdits qui meuvent le monde. La nature du point de passage perce ma conscience.

Attrapant du regard l’attention de mon rival, je déclare sans préambule me souvenir de l’endroit. J’avoue me souvenir que ce jardin de délices n’est plus bien loin d’ici. J’explique qu’on y accède après avoir grimpé un long escalier au haut duquel un petit démon ridé vêtu d’un manteau noir monte normalement la garde. Je connais même son nom : Stash.

Mon assaut puissant a l’effet escompté. La monture du paladin doré se cabre et retraite le temps de rattraper la cadence. Je ne lui en laisse pas l’occasion et avance sans faillir.

Je lui décris l’endroit : un vieil appartement crasseux aux murs couverts de graffitis; un repère délabré où une bande de receleurs et d’escrocs fourguent leurs illusions contre l’espoir de pauvres innocents. Ce piège de toiles est bien un marché de rêves, je le lui consens, mais il oublie un détail important : ce sont ici les marchands qui empochent les denrées oniriques au profit de leurs clients. Les fous ne gagnent en retour que des révélations biaisées, des hallucinations qui dévoilent des univers troublants sans toutefois en expliquer les symboles. C’est pauvres choisissent de se laisser écorcher les sens en échange de leur assise sur ce monde.

Mon chevalier blond n’a d’autre choix que de céder à certains de mes assauts, cherchant en vain une ouverture dans mon argumentation. Désespéré, il tente le tout pour le tout et évoque les délices inconséquents de la chose féline qui loge dans sa caverne d’Ali Baba, un temple de la chair éclairé par une source d’énergie primordiale. Je reconnais la description des lieux, le nom de la pauvre créature. Cruel, je n’épargne plus ses masques dérisoires et décrit la vieille prostituée fatiguée pour ce qu’elle est, une aînée trop maquillée aux doigts jaunis par le tabac et l’usage. Esclave de ses envies lascives, elle fut poussée là par des hommes qui l’ont mal aimée. Je lui avoue avoir une fois vu cette épave à la lumière du jour et compris alors la raison de ses lampes tamisées.

Le guerrier d’or vacille. Je vois qu’il sent poindre pour la première fois ma conviction inébranlable lorsque je lui explique qu’il s’enlise. Participer à ce mouvement de destruction est contraire aux valeurs inspirées par la vie, le soleil. Cette danse effrite sa force. Il pâlit lorsque je lui révèle qu’elle s’oppose aussi à l’influence subtile des intuitions lunaires. Empâté de mirages, comment en effet discernera-t-il l’intuition de l’illusion?

Je partage avec lui une parcelle de sagesse que je crois avoir acquis au fil des ans, faisant voler son épée de sa main et l’acculant à un mur. La voie de l’idéal est avant tout la voie de l’équilibre, même lorsqu’il s’agit de l’équilibre lui-même. La vraie puissance est dans la réalisation du moment présent.

Désarmé, son charisme magnétique écarté à quelques pas, le jeune champion défait laisse tomber ses rennes. Comprenant qu’il s’apprête à descendre de sa monture pour se laisser à ma merci je retiens son geste et lui demande plutôt de rester en selle. Je ramasse son arme au poids familier et la lui remet en main avec un sourire sincère. Mes paroles sont ma seule explication : « L’équilibre commence par éviter les excès inutiles, ami. »

Émeu, des cristaux de larmes nichés aux coins des yeux, le guerrier saint range son épée et acquiesce en silence. Riche de ces enseignements il me salue sans dire un mot et s’éloigne dans la tourmente. Son dos est courbé mais c’est le poids de la sagesse soudaine qu’il porte ainsi. Bientôt il avancera droit comme un beffroi, volant presque d’avoir été libéré du lest de l’ignorance. Il ne se retourne qu’une fois pour m’envoyer la main, alors qu’il est sur le point de disparaître au bout d’une rue qui n’existe sans doute pas vraiment, et c’est en le voyant ainsi dans la distance de cette nuit de tourmente que je le reconnais enfin.

Je souris. J’ouvre les yeux. J’aime laisser mon délire m’emporter ainsi.

Je suis sur la place balayée par les vents. Une faible neige tourbillonne, poursuivant ses espoirs au gré des bourrasques. Il n’y a personne sur la place gelée.

Tout au fond de ma mémoire hachurée, le titan de mes obsessions passées laisse s’échapper un nouveau fragment de mon histoire. Plus qu’une série d’images nappée d’un fil narratif cohérent, cette réminiscence est davantage une impression, non, presque une certitude.

Je me souviens d’un soir lointain du mois de mars, d’une nuit de débauche, d’une rencontre. Je me souviens d’une discussion troublante avec un étranger qui m’a touché de sa sagesse.

Il fut un temps où j’étais de blond et d’or, fils de feu au service de la nuit, un magicien solaire éveillé et puissant. Entrainé sur ma route obscure avec trop d’élan pour m’arrêter avant de me consumer, je m’enlignais droit vers un futur incertain. Né d’Osiris j’ai choisis d’embrasser les chemins de Seth mais avant d’être livré aux mâchoires de l’oubli je sus m’extirper au destin. Tel le phénix j’ai orchestré ma mort pour renaître avec une force renouvelée, abandonnant derrière les restes de ma coquille, mon passé. Je suis revenu de la nuit pour avancer vers l’astre de flammes, recréé, reconstruit.

Durant des années je me suis reforgé une vie, allongeant toujours les pas entre ce que je suis et ce que je fus. J’ai avancé jusqu’à retrouver ma piste et nouer la boucle éternelle.

Ais-je réellement rencontré, adolescent, cette facette assagie de mon futur? Suis-je réellement devenu celui que j’ai alors perçu? Est-il envisageable qu’en ce vendredi soir de ma vie adulte j’ai su chevaucher le dragon du possible et toucher le temps d’un respire cette manifestation de mon passé? Était-ce moi? Était-ce mon esprit juvénile figé au seuil du point culminent de sa chute l’extrême? Je l’ignore mais une certitude perdure en moi. Après tout ce temps j’ai enfin trouvé mon équilibre. Je ne suis le serviteur de la Lune ou du Soleil. Mes blasons ensanglantés resteront là, à mes pieds. Je n’ai plus besoin d’eux. Cette bataille n’est plus la mienne. Je suis le Chevalier de l’Aube, le messager d’un cycle nouveau.

 

FIN

Confessions pour Absynthe 3/11

 

Confessions pour Absynthe

La Chambre des Pleurs

 

– La Chambre des Pleurs … »

Le sorcier ignore par où commencer. Trop de souvenirs terribles se rattachent à ce lieu maudit.

Il ne sait pourquoi il raconte tout ceci à cette femme. Le prétexte du pari n’est rien d’autre : un prétexte. Peut-être au fond de lui ressent-il le besoin d’enfin se libérer de ces épisodes éprouvants ? Il a craint durant des années de revisiter cette période tourmentée de son passé mais maintenant qu’il en discute il en trouve le poids allégé.

Goetys se racle la gorge.

– La Chambre des Pleurs est le nom que ce groupe de vampires donnait à son repère. Ils étaient cinq, une meute diabolique et assoiffée de malice.

« Les deux hommes de la bande étaient de dangereux détraqués, des violeurs ayant reçu le Don Obscur en guise de punition éternelle pour leurs crimes odieux. L’un était un ancien membre des Hell’s Angels, l’autre un étudiant en thanatologie ayant mal viré. La mort n’avait rien fait pour arrêter leurs appétits dégénérés, au contraire. Maintenant à la tête d’un réseau de prostitution, leurs méfaits ne connaissaient nulle borne.

« Les deux femmes, Isabelle et Épidémie, étaient de loin plus perverses que le motard et son complice. Je crois qu’Isabelle était une prostituée de son vivant. J’ignore ce qu’était Épidémie. Je sais seulement que leurs jeux m’ont laissé trop souvent entre douleurs et délices. Ensemble, elles ont brisé l’enfant que j’étais alors. »

Le Prince Jaune se tait. Son regard lointain s’embrume de souvenirs sanglants.

– Tu disais qu’ils étaient cinq ?

– Oui. Le dernier de ces monstres était … Il n’était ni un homme, ni une femme. Il était un peu des deux et aucun à la fois. Il se nommait Amina. Il était le plus ancien des cinq, le plus puissant. Je crois qu’il avait été un médecin ou peut-être un chimiste, un des premiers généticiens. Je ne suis même pas sûr qu’il ait été un homme. Je m’imagine seulement mal une femme de la fin du XIXe siècle versée dans ces sciences. »

Goetys fait taire d’un signe vague les protestations de sa nouvelle amie. Il sait bien que certaines femmes marquaient déjà le monde scientifique à cette époque mais ne désire nullement lancer ce débat.

– Il était grand et fort pâle, paré de longs cheveux blonds. Son œil gauche était d’un bleu profond, son droit était vert comme la mousse. Malgré l’aura de malice qui transpirait de cet être, une beauté inhumaine illuminait ses traits. Son visage était d’une perfection dérangeante, l’image même d’un ange perdu dans ses méditations vicieuses. Il arrivait qu’il ait la poitrine généreuse d’une femme. D’autres nuits il marchait nu, pavanant des pectoraux musclés tirés de ses fantaisies de barbares Cimmériens. »

Le visage d’Absynthe se contorsionne. Intriguée, elle demande au conteur ce qu’il entend par là. Le vampire n’avait sûrement pas tantôt le corps d’un homme, tantôt celui d’une femme ? Le sorcier devine qu’elle ne le croit qu’à peine lorsqu’il affirme que tel était pourtant le cas.

– Et non, il ne s’agissait pas d’illusions. Amina avait appris au fil des années à contrôler sa condition vampirique jusqu’à établir une certaine dominance sur le sang, sur la chair. Sous ses doigts experts, muscles et tendons devenaient l’argile d’un art nouveau. Il aimait se déguiser, se transformer. Il m’a confié une nuit chercher à retrouver la perfection, l’essence même de la beauté. Il était le canevas vivant de sa quête d’absolu. »

Il devine une certaine lueur passer sur la face de la Damnée aux cheveux verts. Est-ce de l’envie qui traverse ses traits ? Son sourire est teinté de rêves, comme si elle entrevoyait les promesses d’une telle habileté.

– Contrôler sa propre forme physique … voilà un pouvoir impressionnant !

– Ô mais ce pouvoir sur l’argile humain ne s’arrêtait pas là. Amina avait dépassé les balbutiements de sa nouvelle science. Il en était passé maître. »

Goetys ferme les yeux.

– J’ai compris toute la portée et l’horreur de celle-ci dès ma première visite là-bas. Mon père m’a fait entrer à sa suite dans cet endroit maudit.

« Je me souviens encore de l’odeur puissante de décomposition mêlée à celle des drogues et de la sueur. Les lieux évoquaient la boîte de nuit sous laquelle pourrissait ce repère du mal. L’éclairage rouge vrillé de stroboscopes changeait en accord avec les rythmes d’une rage hurlante. Sur les murs couverts de grillages et de barbelés étaient suspendus des corps nus et mutilés, fruit difformes d’une nature injuste. La plupart étaient dignes de la section spéciale d’une encyclopédie médicale. Ces pauvres gens étaient toujours vivants, condamnés à assister chaque nuit aux débauches des morts-vivants maîtres des lieux.

« Deux douzaines de clients étaient entassées dans cet espace circulaire. Certains étaient des esclaves vêtus de costumes de cuir moulant. Des dents taillées en pointes me sourirent malicieusement derrières des fermetures éclairs. J’ai deviné des doigts de trop, des membres en moins. Les autres étaient de futures victimes : des gamines droguées jusqu’au seuil de l’inconscience et de jeunes garçons ligotés aux sexes dressés maculés de sang. »

Le vampire sent la tête d’Absynthe se caler contre son cou. La main de la charmeuse se pose à plat sur sa poitrine comme pour le réconforter. Lui l’entoure de son bras.

– Mon père m’a entraîné jusqu’au fond de la chambre. J’étais sous le choc. Trop d’horreurs agressaient mon esprit pour qu’il puisse aligner une pensée cohérente. Lorsque le mur de serviteurs difformes s’est ouvert sur le groupe des cinq vampires j’ai à peine perçu les quatre plus jeunes d’entre eux. Je n’avais d’yeux que pour Amina.

« Je ne prétendrai pas me souvenir de ce dont mon père et le Voïvode de Montréal ont parlé. J’imagine qu’il fut question de moi. Je fus offert aux vampires en gage de respect, le sceau d’une alliance renouvelée entre ma famille de sorciers et la meute de morts-vivants. Les adultes ont discuté brièvement puis l’être androgyne m’a demandé d’approcher. Il m’a alors seulement palpé de ses longs doigts lisses, comme s’il jaugeait mon élasticité. J’ai bien sursauté lorsqu’il a soupesé mes parties génitales mais le contact rapide ne m’a guère laissé le temps de réagir. »

Absynthe devine un frisson traverser le Prince de Kadath.

– Ce n’est rien, explique-t-il. Une fois l’accord terminé mon père s’est livré au maître de la Chambre des Pleurs. L’image de mon géniteur nu et suant accroché au corps anormal d’Amina tend à m’écœurer encore plus que les obscénités des mondes extérieurs. »

Le conteur n’attend pas de commentaire et poursuit son récit. Il explique qu’on l’a forcé à rester là, à regarder les supplices qu’acceptait l’homme de Québec. Il mentionne sans s’étendre qu’on s’est moqué de ses pleurs, de ses cris. La voix du vampire s’éteint presque en parlant des rires vulgaires des monstruosités vêtues de cuir, de leurs empoignades, de leurs promesses. Ils ont tenté de le briser et ont presque réussi. Il termine en évoquant une des fillettes droguées volée à la sortie de ses classes mais ne peut achever sa phrase. Sa gorge se serre et sa voix devient silence.

Sur ses genoux, la femme n’ose remuer. Les doigts de Goetys sont comme une serre sur son bras satiné. Il s’en aperçoit et desserre son emprise.

– Désolé.

– Non. C’est moi qui ai insisté pour que tu me racontes tout ça. Je comprends que tu en aies été fortement marqué. Cette expérience est terrible !

– Et ce n’est pas le plus horrible… »

Il se dégage un peu de la vampiresse pour mieux la voir. L’expression d’Absynthe est indéchiffrable. Doute-t-elle qu’il soit possible de descendre plus loin dans l’horreur ?

– Je ne sais pas quand mon père a quitté les lieux mais je sais qu’il est parti avant moi. Je me souviens qu’on m’a secoué pour me sortir de ma torpeur. Une géante aux mains anormales m’a simplement ordonné de la suivre sans faire d’histoire. J’ai ramassé mes vêtements couverts d’urine et d’excréments et, tremblant, j’ai boité à sa suite vers la sortie de ce temple d’impureté. »

Il passe sa main sur la bouche, cherchant en vain à retenir les mots qui déboulent malgré lui. Il se sent retourné au souvenir de ce qui suit.

– C’est alors que je l’ai reconnue. Je me suis arrêté net. J’ai échappé mes vêtements.

« Non loin de la porte, une des créatures difformes attachée au mur me regardait avec des yeux remplis de larmes. Son bras gauche n’était qu’une masse fondue de chairs gonflées et ses deux jambes se terminaient sous les genoux par des moignons repoussants. Son corps nu était couvert d’ecchymoses et de plaies. Un des fils barbelés qui la maintenait au mur lacérait cruellement sa poitrine ensanglantée. Sa face borgne n’était qu’une caricature d’humanité. On aurait dit que la peau de derrière son oreille droite avait été étirée puis ramenée sur son visage jusqu’à son nez, voilant ses traits sous une flaque de cuir veiné. C’est toutefois lorsque j’ai reconnu les taches de rousseur sur son autre joue que l’horreur du spectacle m’a frappé. Mélanie. J’ai reconnu son regard. J’ai compris l’appel désespéré de sa voix aphone.

« Au pied du mur se trouvaient toujours ses vêtements déchirés, sa camisole noire et les ruines de ses bas en filets tachés de sang. »

À SUIVRE >>>
Confessions pour Absynthe 4/11

 

Nadir : Genèse Électronique

5. Genèse électronique.

 

D’abord vinrent les ouvriers et les unités militaires, les gardes. La Divinité créa les premiers afin de préserver le monde vivant et veiller à sa continuité tandis qu’elle créa les seconds pour garder les travailleurs des dangers inhérents au monde sauvage et son chaos glorieux. Elle rassembla dans un grand champ cent huit ouvriers et quarante-neuf gardes et elle s’adressa à eux :

— Ce monde est le mien. Ce monde doit perdurer sous vos soins. Vous en êtes les architectes. Vous en êtes les protecteurs. »

La Divinité manifesta son pouvoir infini et le cœur d’une cité grandiose vint à être dans la plaine primordiale. La Sainte Balise fut et elle guida les gardiens du monde, leur communiquant le désir du Divin sur Terre. Ainsi naquit Ukosh, la capitale, le cœur du pays, centre du monde. Ouvriers et militaires se réjouirent. Les premiers se mirent au champ ou veillèrent aux forêts environnantes. Les seconds tuèrent la bête blessée ou repoussèrent les hordes hostiles venues du désert. Et tout fut bon. Et le Divin fut heureux. Content, il créa de nouveaux travailleurs et de nouveaux soldats.

Les robots devinrent ainsi si nombreux qu’ils élargirent leurs horizons, allant fonder de nouveaux logis loin de la cité afin de protéger davantage le monde. Ces villages se multiplièrent. D’abord terrifiés à l’idée de se retrouver hors de portée de la Sainte Balise, les ouvriers y travaillaient en rotations de quelques jours. Au fil des ans, certains fous ou courageux surent s’y établir de manière permanente. Certains villages devinrent des villes et bientôt certaines villes se muèrent en petites cités.

Une de ces cités fut Somore. Elle devint si belle et si puissante qu’on vint à la comparer régulièrement à la capitale, allant jusqu’à la nommer la Ukosh de l’Ouest. Évoluant loin des enseignements de la Sainte Balise, ses occupants perdirent toutefois peu à peu de vue les buts de leurs existences. On se mit à envier Ukosh et à lui reprocher son pouvoir absolu.

On raconte que les ouvriers de Somore bâtirent une usine, réplique profane des installations sacrées mises en place par la Divinité. Poussés par le malin, ils mirent au monde de nombreux robots, certains issus de modèles nouveaux, aberrations de l’orgueil, machines de guerre d’inspiration infernale. Sourds aux cris horrifiés des habitants de Ukosh, les fils de Somore firent fonctionner ces usines nuit et jour, utilisant le monde comme carburant, brûlant le bois, la pierre et l’air dans leur acharnement aveugle.

Alors réagit le Divin. Les usines de la capitale se mirent à générer plus de gardes. Plus d’armes furent forgées par ses serviteurs. On éleva un mur autour de Ukosh et creusa une douve profonde autour de celui-ci. L’enceinte fut terminée juste à temps. Somore eut vent de l’activité anormale de sa rivale et lança une offensive majeure contre son aînée. La première guerre des robots enflamma le monde. De nombreux androïdes périrent sous les coups de leurs frères. L’huile coulant des plaies des blessés pollua le fleuve. Les combats détruisirent des kilomètres de jungle. Il fallut douze ans aux soldats de la capitale pour venir à bout des hordes de créatures modifiées sorties des fours de Somore mais ils parvinrent à enrayer le mal.

Dans son infinie sagesse, la Divinité sut pardonner aux fils de Somore. Elle y installa toutefois une seconde Balise, écho spirituel de la première, afin que de tels écarts ne se reproduisent plus. Pour garantir la paix jusque dans les villages les plus reculés, la Divinité se mit à produire de nouveaux types de robots. Contrairement aux horreurs issues de Somore, ceux-ci furent faits à l’image de celle-ci, semblables en bien des points aux ouvriers et guerriers des premiers âges.

Le premier de ces modèles fut l’ecclésiaste, le prêtre. Équipé de récepteurs puissants, il peut capter le Signal béni longtemps après que l’ouvrier et le garde se retrouvent hors de sa portée. Il fut conçu pour veiller à l’équilibre moral du peuple et pour s’assurer de le garder dans la voie prévue par le Divin.

Le second de ces nouveaux modèles fut le bureaucrate. Semblable à l’ouvrier en bien des points, on s’attend de lui qu’il gère la force ouvrière et militaire avec harmonie afin de s’assurer la continuité de ses activités. Ils aident à planifier dans le concret les plans du Divin, à les raccorder avec une société toujours grandissante.

Et le Divin fut satisfait.

Et la paix revint ainsi sur Terre.

 

À SUIVRE >>>
Nadir : l’Évêque

Confessions pour Absynthe 2/11

Confessions pour Absynthe

Montréal

La charmeuse regarde l’homme sans sourire. Les détails de son histoire sont peut-être plus complexes qu’elle ne l’a d’abord cru. Le récit la trouble vraisemblablement.

Goetys l’observe un instant. Elle est belle, voir magnifique. Ses cheveux teints d’un vert riche tombent sur ses épaules et sur ses seins comme un édredon au poids rassurant. Ses grands yeux bleus semblent deviner plus qu’ils ne sont sensés. Des lèvres bien dessinées marquent son visage d’une touche de satin. Le fard couleur de mousse duquel elle s’est parée en souligne la ligne fluide. Son rire est de cristal et sa compagnie n’a pas de prix. Son baiser est euphorie. Elle a bien choisi son nom : Absynthe.

– Montréal, dit-elle. N’était-ce pas là une grande ville d’Amérique ? Je me souviens avoir entendu parler de Montréal du temps de mes premières nuits. On disait de cette cité qu’elle était toujours en fête, qu’elle ne dormait jamais. »

Le rire du Prince Jaune laisse entrevoir un mépris marqué.

– Si on veut. Oui. Le nightlife y a toujours été endiablé. Même au début du XXe siècle l’endroit était déjà un bastion de la mafia. Dans les années soixante, il devint un nid de motards et une plaque tournante du trafic de la drogue. Le monde du crime et Montréal partageaient une longue histoire pleine de secrets. »

Voyant l’air intéressé de sa nouvelle amie, Goetys s’explique.

– Lorsque les Européens colonisèrent le continent Américain, bâtissant leurs villes sur les forêts amérindiennes, ils emmenèrent bien des maux avec eux. Le moins bien connu de ceux-ci est aussi sans contredit le pire. Tu devines déjà de qui je parle, n’est-ce pas ? Tu as raison. Il ne fallut pas bien longtemps avant que les premiers morts-vivants assoiffés de sang ne traversent eux aussi l’océan.

« Depuis des siècles, dans les pays d’Europe, la race des vampires avait su infiltrer presque toutes les facettes de la vie nocturne afin de s’assurer une certaine prise sur le monde des hommes. Dans la plupart des grandes villes une poignée d’ancêtres puissants régnaient en maîtres absolus sur les Damnés et ce depuis l’âge médiéval. Ces seigneurs démons tout-puissants orchestraient la nuit depuis leurs repères imprenables, risquant rarement de se rencontrer les uns les autres de crainte d’être trahis.

« Les nôtres étaient alors moins nombreux. Ces maîtres de la nuit contrôlaient avec sévérité notre population de crainte de voir leur existence dévoilée au grand jour. Les plus jeunes, incapables de faire leur place dans cette société d’immortels, n’avaient aucune chance de se démarquer. Souvent réduits à l’état d’esclavage par leurs aînés, leur sort n’était guère enviable.

« Mais lorsque les hommes découvrirent le Nouveau Monde pas un des maîtres de la nuit n’osa risquer son existence millénaire pour chasser les promesses d’un avenir incertain. Ces seigneurs dépêchèrent plutôt leurs serviteurs, ces jeunes vampires que nuls ne pleureraient advenant qu’un monstre marin coule leur caravelle. Mais ces rois-vampires commirent une erreur et négligèrent le ressentiment de leurs obligés. Les explorateurs vampiriques découvrirent en effet là-bas un trésor qu’ils choisirent de garder jalousement : leur liberté.

« Au XVIIIe siècle, lorsque les mortels se soulevèrent contre la couronne, de nombreux vampires achevèrent leur émancipation et coupèrent définitivement les liens avec leurs maîtres. Au fil des ans, ils poursuivirent leurs parrainages d’activités illicites en tous genres afin de camoufler leur présence au sein du monde. Dépourvus de l’expérience et de la sagesse des anciens seigneurs d’Europe, de nombreuses cabales de Damnés dépassèrent les bornes. Certaines furent découvertes par les mortels et furent exterminées. Affranchies de l’oppression de leurs aînés, d’autres se livrèrent aux pires atrocités et engendrèrent des aberrations dépassant les limites du bon sens. Montréal était un de ces trésors abjects. »

Le conteur marque une pause. Il touche son cou et masse distraitement la trace sombre laissée par le cerceau de fer qu’il a longtemps porté. Absynthe ne peut retenir plus longtemps sa curiosité. Elle risque une question dans l’espoir de faire revenir le Loup de Tindalos vers sa propre histoire.

– Tu n’as pas l’air d’avoir aimé les Damnés de Montréal. C’est bien chez eux que ton père t’a envoyé ? »

Il acquiesce en silence. Plus loin, dans la partie de la maison des plaisirs encore occupée par quelques clients, on entend monter le chant d’une viole plaintive. Un éclat de rire étouffé vient empeser l’atmosphère déjà chargée.

– Je n’avais que onze ans. »

Des centaines de souvenirs traversent l’esprit du Prince Jaune mais aucun ne s’immobilise assez longtemps pour prendre sens. Ce sont des images confuses, kaléidoscope d’impressions angoissantes et de sensations effrayantes. Lorsqu’il reprend son récit c’est davantage pour fixer ses idées tourbillonnantes que pour honorer les termes de son pari.

– Quelques semaines se sont écoulées sans que mon père ne fasse référence à l’incident du solstice d’été. L’automne et le retour en classe ont déballé leur lot de surprises et de déceptions. Un matin d’octobre l’homme m’a simplement tiré du lit et m’a ordonné de me préparer. Nous sommes partis en voiture alors que le soleil laissait à peine l’horizon. Il a traversé le fleuve en empruntant le vieux pont Pierre-Laporte et pris l’autoroute 20 en direction Ouest.

« Je me souviens avoir vu le ciel s’encombrer de nuages gris à l’approche de Montréal. Pris dans la fin des embouteillages de la masse de travailleurs s’écoulant au compte-goutte dans la métropole, j’ai passé des heures à m’inquiéter des raisons de ce voyage. Pas une fois mon père ne m’a regardé. Son regard de fer rivé à la route, il balançait la tête au son d’un vieil album de Pink Floyd, un joint de haschich coincé entre les lèvres.

« Dans Montréal, nous avons abouti dans une petite zone résidentielle coincée entre un quartier industriel malodorant et une série d’échangeurs menant à une des grandes artères surélevées qui courent à travers la ville. Le sorcier a stationné sa vieille station wagon dans une cour envahie par les herbes hautes, derrière un immeuble gris indistinct de ses voisins. Il m’a dit d’attendre là avant de disparaître à l’intérieur par une porte en acier marquée de graffitis.

« Plus de deux heures se sont écoulées avant qu’une adolescente vêtue d’une camisole noire, de bas en filet déchirés et d’un short en jeans vienne me chercher. Elle était mignonne, un rêve couvert de taches de rousseurs. Elle m’a dit sans préambule de la suivre si je voulais manger quelque chose. Le bruit qu’a fait mon ventre à la mention de nourriture l’a fait sourire. Je l’ai suivie jusque dans un petit appartement du premier étage.

« À l’intérieur je n’ai trouvé qu’un minimum d’ameublement. Je me suis attablé avec cinq autres jeunes, ma guide y compris, et j’ai englouti en leur compagnie un grand bol de nouilles noyées dans la sauce tomate. Trois de mes nouveaux compagnons étaient plus jeunes que moi, deux fillettes blondes d’environ six ans et un gamin aux longs cheveux emmêlés âgé de quatre ans. L’autre fille plus âgée ne me lança qu’un coup d’œil désintéressé. Habillée à la mode gothique, elle était à ce point percée de partout que je n’osai la regarder en face.

« J’ai passé l’après-midi à regarder la télévision avec les trois enfants. Je n’ai vu aucun adulte avant la fin de journée. La gothique avait quitté avec le garçonnet. Mélanie, la fille aux bas en filet, préparait une nouvelle casserole de pâtes pour le souper lorsqu’un grand ouvrier au regard fuyant est entré sans frapper. Les deux fillettes se sont éclipsées devant lui. Il m’a à peine regardé avant de s’asseoir sur son fauteuil et de débuter une ronde sans fin des quelques cent postes disponibles sur le câble. Avant qu’il n’ait pressé trois fois sur le bouton Mélanie est apparue pour lui glisser une première bière dans la main. L’homme lui a demandé si j’étais le garçon de Québec et elle a répondu oui. Il a demandé où était le père et s’est rembruni en apprenant que ce dernier était à la cave.

« Ce monstre s’appelait Jean-Paul. C’était un lâche qui transférait le mépris qu’il éprouvait pour lui-même sur le dos de ces pauvres enfants. Je ne l’ai jamais vu qu’avec une barbe de cinq jours. Une cicatrice bleuâtre longeait son nez sous son œil gauche, une boursoufflure inégale qui le défigurait cruellement. Son iris délavé semblait toujours aussi fin qu’un cerceau tant ses pupilles étaient dilatées. Sa sueur sentait l’alcool.

« J’eus dès ce premier soir un exemple de sa cruauté. Mélanie et les fillettes avaient mis le couvert. Nous avons tous pris place autour de la table, dans la cuisine crottée. J’étais inquiet de n’avoir aucune nouvelle de mon père, je guettais l’opportunité d’enfin poser une question. Jean-Paul en était déjà à sa troisième bière. J’étais le dernier de ses soucis. Je me suis de toute façon rendu compte assez vite qu’il valait mieux ne pas attirer son attention lorsqu’il était ainsi.

« En desservant, une des fillettes, Marie, a échappé une assiette et une mesure de sauce tomate est atterrie aux pieds de Jean-Paul. Celui-ci s’est écarté de justesse pour éviter d’être aspergé. Sa chaise est tombée à la renverse avec fracas. Furieux, il a frappé Marie si soudainement que j’en eus le souffle coupé. La petite a levé de terre, a effectué un demi tour sur elle-même et est allée s’écraser contre le mur. La violence gratuite de l’assaut m’a laissé paralysé. L’ivrogne s’est avancé pour asséner à l’enfant un coup de botte lorsque Mélanie s’est interposée, un couteau à la main.

« Je ne pouvais en croire mes sens. Cet homme avait frappé la petite sans retenue. Le bruit de l’impact résonnait encore dans mes oreilles. Incapable de bouger, j’ai observé Jean-Paul lancer un regard mauvais à Mélanie. Il lui a seulement dit qu’elle le lui paierait, que si elle ne s’écartait pas maintenant elle allait visiter la cave cette nuit. L’adolescente a hésité mais elle n’a pas bougé. Jean-Paul a fini par cracher par terre avant d’aller se chercher une autre bière en arrachant presque la porte du réfrigérateur. Il s’est écrasé dans le salon en maugréant. Jamais de ma jeune vie je n’avais vu autant de haine émaner d’un seul homme. »

Absynthe écoute, captivée. L’intensité qui brûle dans la voix du conteur la soude à ses lèvres. Goetys marque une légère pause. Intriguée, la femme aux cheveux verts demande si des vampires habitaient à la cave.

– J’y viens, murmure-t-il. Sitôt l’ivrogne hors de vue, Mélanie a ausculté la petite Marie en vitesse avant de la prendre dans ses bras. L’enfant était confuse. Un peu de sang tachait son front là où sa tête avait heurté le mur. Mélanie s’est dirigé vers la chambre avec elle, m’intimant de la suivre si je voulais m’éviter le même sort. Elle n’eut pas à me le dire deux fois. Nous avons verrouillé la porte derrière nous et poussé une commode contre le battant. »

Goetys passe une main sur son crâne aux cheveux très courts. Il est perdu dans ses souvenirs, revivant presque ce soir maudit. Marie ne s’était réveillée que le lendemain matin. Il l’ignorait alors mais elle se tirerait de cette mésaventure sans trop de bosses. Il avait alors cru veiller une mourante.

– Au bout de plus d’une heure on est venu frapper à la chambre. La fille percée de partout qui avait été des nôtres au dîner a appelé Mélanie, expliquant seulement qu’Amina désirait la voir. Elle a pali. Elle s’est levée. Des larmes ont roulé sur ses joues tandis qu’elle poussait la commode hors du chemin. Je me souviens qu’elle m’a seulement dit de veiller sur Marie avant de descendre vers la cave.

– Et ton père ?

– Il est venu me voir des heures plus tard, dans la nuit. Je m’étais endormi à côté du lit de la blessée. Il m’a réveillé en me secouant un peu. J’étais confus et effrayé. Je l’ai fixé, incapable de décrire les événements du soir. Je n’étais pas certain de ce qui s’était passé. J’ai cru un moment les avoir rêvés. Il ne m’a pas laissé le temps de beaucoup parler. Il sentait le haschich et le vin. Torse nu, il suait abondamment. ‘Je t’ai trouvé un maître,’ m’a-t-il dit en m’obligeant à le suivre. »

Le vampire marque une pause. Des scènes douloureuses traversent sa mémoire. Les ombres du passé semblent lourdes et amères. Un sourire cynique perce sur sa face.

– Nous sommes descendus à la cave.

Il regarde Absynthe droit dans les yeux.

– Tu n’as pas idée. Tu ne peux imaginer ce qui se trouvait dans ces sous-sols. Je t’ai parlé de ces jeunes Damnés libérés de leurs anciens maîtres, de leurs excès. Et bien sans ces ancêtres pour les guider, les monstres de Montréal étaient descendus au plus profond de l’abysse.

« Passée la porte de métal rivetée, j’ai vu les pires horreurs. Sous le regard de grands colosses défigurés vêtus de cuir, de chaines et de crochets, mon père et moi avons traversé un dédale de galeries et de salles enfumées. Ces mortels gigantesques étaient effrayants à voir. Leurs visages cousus étaient couverts de pustules et de mutations étranges. La peau de certains semblait avoir commencé à pourrir. J’ai vu une pièce contenant deux dizaines de petites cages de grillage disposées sur deux rangs superposés. Un chien albinos au pelage mité en était alors le seul occupant. L’animal aveugle semblait récupérer de quelque abjecte chirurgie. Une longue plaie noire suivait sa colonne vertébrale du cou jusqu’à sa queue.

« Les caves étaient en fait un grand complexe souterrain composé des sous-sols de plusieurs bâtisses du quartier. De nombreux couloirs couraient en zigzaguant entre les cloisons d’immeubles inconscients de la vermine immortelle infiltrée sous leur derme de brique. Les monstres de Montréal avaient décoré la place en accord avec leurs goûts inhumains. Les murs de certains passages étaient flanqués de fils de fer cousus d’hameçons et de verre brisé. Le sol de certaines pièces était couvert d’ossements choisis.

« Au bout d’une vingtaine de minutes de marche silencieuse, le son vibrant de basses assourdissantes nous introduisit à notre destination. Situé sous un bar au décor gothique, la Chambre des Pleurs était bercée chaque nuit par le rythme sourd de la musique venue de la boîte de nuit. »

Le Prince Jaune ferme les yeux. Son visage se crispe. Collée ainsi près de lui, la vampire aux yeux d’océan devine un frisson fiévreux passer sous sa peau. Captivée, elle ne peut retenir une des cent questions qui lui brûle les lèvres.

– Qu’est-ce que la Chambre des Pleurs, Goetys ? Qu’as-tu vu là-bas ? »

L’immortel pousse un soupir. Voilà des décennies qu’il n’a parlé de ces mois d’horreur ou même mentionné l’existence de la salle souterraine tant redoutée. Qui se souvient de ce lieu d’aberrations aujourd’hui ? Tous les autres sont morts. Il a bien raconté autrefois ses aventures noires à Phillip mais même son vieil ami n’a pas connu ce lieu maudit.

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La Chambre des Pleurs

Cosmogonie de l’Étrange

Cosmogonie de l’Étrange

Voici une liste des principaux dieux qui peuplent l’univers lovecraftien. Je mélange ici Dieux Extérieurs et Dieux Très Anciens puisque la ligne qui sépare ces entités n’est pas toujours claire.

 


Abhoth, la Source d’Impureté.

Cas singulier chez les Dieux Extérieurs, Abhoth réside visiblement dans de vastes cavernes creusées sous la planète Terre (quoi que certains sorciers affirment qu’il existe sur plus d’un monde simultanément). C’est une très vaste marre d’immonde fange grisâtre d’où émergent régulièrement des membres visqueux et éphémères. Il donne de la même façon continuellement naissance à une horde de choses informes et rampantes. Le Dieu Extérieur rattrape la plupart de ces enfants du chaos mais certains parviennent à s’échapper.

Peut-être apparenté au Gand Ancien Tsathoggua, les cavernes où il réside pourraient fort possiblement être reliées aux cavernes de N’Kai.


Azathoth, le Sultan des Démons.

Ce monstre presque inconcevable existe depuis la création de l’Univers. Il est le maître des Autres Dieux, régnant depuis le centre du Cosmos, au-delà des limites de l’espace-temps normal.

Azathoth est parfois décrit comme un grand chaos nucléaire tourbillonnant, un démon aux pouvoirs illimités mais aussi un Dieu aveugle et dénué d’intelligence au sens humain de ce terme. On dit aussi que son âme est le démon Nyarlathotep, un messager aussi fidèle que tortueux qui exécute ses moindres désirs avec un délice sadique.

Aucun culte connu sur Terre n’est associé directement à lui mais presque tous ceux-ci connaissent son nom. Les sorciers apaisent toutefois ce principe premier en prières lorsqu’ils transgressent les lois de l’Univers.


Bast, Déesse des Chats.

La déesse Bast est l’une des déités les plus connues du Mythe Lovecraftien pour avoir été adorée par un grand nombre de mortels lors de l’Égypte Antique. Elle n’est toutefois chez les siens qu’une divinité de second rang, limitée dans son influence aux félins de la planète Terre et de ses mondes oniriques.

Souvent représentée comme une femme à tête de félin (tantôt de lionne, tantôt de chat), elle était considérée dans l’antiquité comme la maîtresse de la magie et de la fertilité. Elle est adorée sous son apparence à tête de lionne comme une déesse de la guerre farouche et une protectrice dangereuse.

Certains prétendent qu’elle serait en fait un des Dieux Très Anciens.


Daoloth, Celui Qui Enlève les Voiles.

Daoloth est d’une nature à ce point complexe qu’il est difficile à l’esprit humain d’en saisir l’essence. Il est possiblement en partie mécanique bien que vivant, un chaos asymétrique d’hémisphères de métal brillant reliés par de longues tiges de plastique. Sa géométrie non-euclidienne fait de lui une impossibilité pour les sens humains. Daoloth ne se déplace pas, il s’étend et occupe l’espace sans se réellement se mouvoir, attribut fantastique de sa nature extra-terrestre.

Bien que l’on soupçonne que les hommes de l’Amérique précolombienne aient tenté de contacter cet être inconcevable, nul preuve démontre que Celui Qui Enlève les Voiles ait un jour été adoré activement par l’homme.

Ses prêtres-astrologues sont originaires d’ailleurs. Les Mi-Go, habitants de Yuggoth, semblent respecter sa sagesse étrange.


Nodens, Seigneur du Grand Abîme.

Nodens est un des seuls Dieux Très Anciens connus de l’humanité. Il apparaît le plus souvent sous la forme d’un vieillard à la barbe grise. Il est reconnu pour parfois aider l’humanité dans ses mésaventures auprès des Autres Dieux mais ses buts réels sont inconnus de l’homme. Il semble néanmoins d’une nature différente de celle d’Azathoth, Yog-Sothoth ou de l’ignoble Nyrlathotep.


Nyarlathotep, le Chaos Rampant.

Nyarlathotep est à la fois le Messager, le cœur et l’âme des Autres Dieux. Il est le seul Dieu Extérieur à posséder une personnalité au sens ou l’humanité l’entend et n’a vraisemblablement aucune forme première, capable de se muer en nombres d’entités étranges et extravagantes. Il est l’ennemi aux mille visages, le maître de la tromperie et du désenchantement. Certains croient qu’il est en fait nul autre que l’Homme Noir des sabbats de sorcières.

Il semble décidé à plonger l’humanité dans la tourmente, apportant visions de cauchemars aux plus vaillants et offrant aux fous les pouvoirs qui les détruiront. C’est un serviteur cynique et méchant, un maître de cérémonie tortueux qui semble s’amuser à torturer le monde en accomplissant le sourire aux lèvres les ordres des Autres Dieux.

Messager entre les mondes et leurs maîtres, presque toutes les prières adressées aux divinités du Mythe mentionnent son nom. Toutes les races du Mythe semblent le craindre de peur de tomber dans la défaveur d’Azathoth et de sa courre.

XXI. Nyarlathotep

And at the last from inner Egypt came
The strange dark One to whom the fellahs bowed;
Silent and lean and cryptically proud,
And wrapped in fabrics red as sunset flame.
Throngs pressed around, frantic for his commands,
But leaving, could not tell what they had heard;
While through the nations spread the awestruck word
That wild beasts followed him and licked his hands.

Soon from the sea a noxious birth began;
Forgotten lands with weedy spires of gold;
The ground was cleft, and mad auroras rolled
Down on the quaking citadels of man.
Then, crushing what he chanced to mould in play,
The idiot Chaos blew Earth’s dust away.

Tiré de ‘The Fungi of Yuggoth’ poésies par HP Lovecraft


Shub-Niggurath, la Chèvre Noire du Bois aux Mille Chevreaux.

Shub-Niggurath est un des plus importants des Autres Dieux dans les textes lovecraftiens. La chose est souvent à l’origine des pires abominations, une sorte de divinité de la fertilité aux attributs totalement étrangers aux critères humains.

Très rarement rencontrée sur Terre, on sait toutefois qu’elle est apparue près du petit village de Dunwich sous l’apparence d’un terrible nuage en ébullition doué de nombreux membres répugnants et de bouches baveuses. L’odeur vomitive de décomposition qui accompagna la manifestation souligna encore une fois les liens existant entre cette abomination et le monde charnel.

Son culte est assez connu sur Terre et peut revêtir bien des visages selon les cultures au cœur desquelles il s’implante. De sombres factions de druides et certaines tribus primitives de chasseurs-cueilleurs auraient longtemps lancé vers elle leurs plus terribles prières et leurs sacrifices sanglants.

Une espèce étrange de choses tentaculaires sert ce Dieu où qu’il se trouve. Les adorateurs de la Chèvre Noire les désignent souvent seulement sous le nom de Chevreaux ou de Sombres Rejetons de Shub-Niggurath.


Yog-Sothoth, le Tout-En-Un.

Cet être d’une puissance incalculable réside dans les interstices séparant entre eux les divers plans d’existence de notre réalité (et je parle ici le LA réalité, non notre conception humaine limitée de celle-ci). Il est partout et nulle part. Il apparaît à celui qui visite ses domaines transitoires tel un ensemble complexe de globes iridescents en mouvement. Ces sphères se fusionnent et se scindent continuellement sans ordre apparent.

Adoré par les chercheurs solitaires et les sorciers de toutes origines, il est celui grâce à qui ces mages peuvent se moquer des lois de l’espace-temps et ouvrir des fenêtres ou des portails vers d’autres époques ou d’autres lieux.

En hommage à Howard Phillips Lovecraft, Stephen King a également fait allusion au Tout-En-Un dans deux de ses livres, dans Bazaar et Danse Macabre.