L’Initié

L’Initié.

«Me détendre… Elle m’a dit qu’il suffisait de me détendre.»
Je pris une grande inspiration, retins avec peine le réflexe de remuer à la recherche d’un angle plus confortable. L’épreuve qui m’avait parue au matin presque trop simple commençait à révéler sa vraie nature. Et ma trop belle tortionnaire qui jouait de mes nerfs n’aidait en rien ma cause.
C’était au cours de mon second hiver là-bas, un 29 février. Comment l’oublier? La petite cabane isolée qui m’avait d’abord parue si austère était devenue peu à peu un lieu que je pouvais nommer mien. J’avais à peine vingt-et-un ans, un jeune amant de la nature, un chercheur mystique. C’était en 1996. À nouveau célibataire depuis peu je m’étais exilé loin de la ville et m’étais réfugié dans les mondes fantastiques du chamanisme. Les mois d’errance m’avaient conduit vers ce camp rustique, vers cette femme aux yeux de fer et ses enseignements étranges. Le troisième de ses disciples à mon arrivée j’étais devenu au fil des mois le seul à endurer ses leçons étranges. Le vieux Ross était parti quelques semaines après que j’eus mis les pieds dans la clairière. Martin ne sut supporter les conditions hivernales et partit en novembre de la même année. Il revint passer quelques semaines à la fin de l’été mais comme Nora ne voulut rien lui apprendre de plus il partit les poings serrés avant que n’apparaisse octobre. C’était donc mon second hiver sur place, le second segment de ma vie isolé passée seul avec elle.
Elle était ma mentor, ma guide. Pour moi elle était sans âge. Mon amour pour elle n’était pas simplement physique mais une sorte de respect et d’abandon, une confiance totale.
Ce jour-là je m’étais éveillé au son de sa voix râpeuse, tiré du lit par un «On a besoin de plus de bois. Tu vas pas dormir toute la journée, criss!» qui résonne encore dans mes oreilles près de quinze ans plus tard. Je me suis débarbouillé comme chaque jour directement dans le ruisseau à demi gelé puis suis parti récolter derrière la maisonnette délabrée une grande brassée de combustible. À mon retour la sorcière me désigna du doigt un coin tout juste déblayé des copaux fruits de ses nombreuses sculptures et m’intima de m’asseoir tandis qu’elle préparerait un gruau décoré de trois raisins secs. Nourri elle entraina le novice que j’étais au dehors et m’installa dans la neige sur une grande couverture de cuir. Assis en tailleur le torse nu livré à l’air d’un printemps qui n’était que théorique, j’allais être mis à l’épreuve.
– Aujourd’hui tu apprends le contrôle.»
Elle n’avait presque rien dit de plus sinon que je ne devais bouger sous aucun prétexte. «Si tu bouges c’est terminé. Tu rentres chez toi.» Après un coup d’œil à ma silhouette déchirée par un traitement difficile elle ajouta seulement qu’il me suffirait de me détendre et de garder les yeux ouverts.
Intrigué par la nature de ce nouvel enseignement je me suis installé comme instruit et j’ai attendu dans l’air piquant sans trop réfléchir ou tenter d’analyser. Trop chercher enlise l’esprit et l’éloigne souvent de cet état de transe essentiel au travail chamanique. J’avais appris auprès d’elle à jouer librement avec mon animal Totem comme à écouter le vent. J’avais vu des choses que d’autres auraient niées ou qualifiées d’hallucinations et combattu sur des plans invisibles des entités de toutes sortes. Elle avait fait de moi un chaman et ses méthodes quoi que souvent marginales avaient toujours su êtres les plus justes pour moi.
J’ai donc attendu. J’ai patienté sans bouger des heures durant, grelottant. Habitué de livrer mon corps aux rigueurs d’un entrainement ardu j’ai su rester là toute la journée perdu entre deux méditations dynamiques, l’esprit capturé par une histoire folle puis un autre. Je sais seulement qu’il commençait à faire sombre quand Nora a débuté son manège.Avec la fin du jour les brumes s’étaient étendues sur les bois tel une mousse abondante et épaisse. Gonflées par la fonte des neiges elles apparaissaient chaque soir et transformaient le paysage verdoyant de sapins et d’épinettes en un décors irréel animé de cent ombres. De mon point d’observation je voyais la cabane et la grande place de feu aménagée devant ce refuge. De la cabane je ne voyais qu’une silhouette massive contre l’or d’un soleil couchant; devant elle le feu entretenu toute la journée par la mystique était comme la pupille d’un œil colossal.
J’étais face à cet œil lorsque Nora sortit de la maisonnette portant un grand bassin. J’aimerais vous dire qu’il s’agissait d’une ancienne cuve de cuivre ou même d’un baril de chêne oublié par le temps mais la réalité difficile de nos vies d’alors voulut qu’elle s’encombre d’une piscine de plastique pour enfant rappelant la forme de crocodile. Le grand récipient nous servait parfois en hiver de bain. Elle déposa sans un mot le bassin devant le feu et retourna à l’intérieur. Ma sauvage réapparut portant trois grands draps clairs sur son épaule et une chaudière d’eau chaude dans chaque main. Elle emplit son bain sans me regarder, la vapeur riche enveloppant la scène et lui conférant un air de magie feutrée.
Mais que cherchait Nora? Cherchant à élucider la nature de cet enseignement je la regardais installer les draps en guise de paravent sur une corde à linge de fortune. «Me détendre… Elle m’a dit qu’il suffisait de me détendre.» Les yeux fixés à chacun de ses gestes je l’observai pincer les dernière épingles à la corde. Je vis son regard au dessus de cette ligne effleurer le mien avec au fond de lui une puissance que je ne lui reconnut pas. Le frisson qui me traversa de la tête aux pieds déjoua presque mon étrange vœu d’immobilité. Ce n’est que lorsqu’elle commença à se dévêtir que l’idée qui effleurait mon esprit prit forme.
Il faut comprendre que j’étais si peu préparé à ce jeu de séduction. Après une vingtaine de mois loin du reste du monde certaines choses s’effacent un peu. Nora était la seule femme dans ma vie depuis tout ce temps et elle n’avait jamais réellement revêtue dans mon imagination pourtant fort débridée l’image iconique de l’amante. Les élusives fantaisies nourries au cours de mes premiers jours ici d’une «éducatrice» au sang de feu furent rapidement refroidies par ses manières souvent austères. Au fil des mois elle était devenue presque asexuée à mes yeux alors du coup lui redonner un sexe ne fut pas mon premier réflexe.
Troublé. Je ne crois pas pouvoir trouver de meilleurs mots pour décrire l’état dans lequel je me suis retrouvé. J’étudiai sans bouger l’ombre se dévêtir, remué, presqu’effrayé par les possibles significations de ce geste étrange. Je me suis un instant senti trahi. Elle avait choisi de pousser notre relation sur un niveau où les pulsions et l’attirance de nos corps n’avaient pas de sens afin de faciliter notre vie à tous les deux. Elle avait placé ces barrières dès le début. De quel droit les abattait-elle aujourd’hui? En quel droit?
J’ai regardé à travers un drap presque transparent la silhouette nue de cette femme pénétrer l’eau chaude et s’y baigner. Conformément à ses souhaits je suis resté immobile et j’ai gardé mes yeux ouverts. J’ai guetté ses mains monter jusqu’à ses cheveux noirs noués hauts sur sa nuque et en défaire doucement les mèches pour les laisser tomber en cascade sur son dos. Son corps endurci par une vie d’épreuves ne montrait rien de son âge. L’air perçant de ce dernier jour de février avait du mal à refroidir les feux rageurs qui dévoraient mon corps. Je crois que je ne tremblais plus de froid mais de désir.
Me concentrant sur mon épreuve je cherchai les raisons derrière ce soudain changement d’attitude. Était-ce sincèrement simplement pour me pousser à bouger de ma place, à me trahir et lui parler? Je trouvai son jeu cruel, non moins chamboulé par l’exercice.
Les volutes de l’eau refroidie n’étaient plus que des voiles vagues de souvenirs lorsque la sorcière sortit de sa baignoire. Elle se redressa lentement en pivotant, laissant ses yeux piquetés de pattes d’oie traîner sur les miens, et finit sa motion en me tournant le dos. Elle s’éloigna sans un mot vers notre demeure et y disparut sans me donner un coup d’œil de plus. Je restai donc seul avec le souvenir de ses fesses dans la lumière du soir comme seul conseiller.
Tout en émoi je m’interrogeai comme un fou sur la signification de ces gestes, incapable d’accepter les signes les plus simples, paralysé par ce doute, déchiré par ce possible. J’avais 21 ans et la somme de mes expériences sexuelles pouvait être résumée sans trop de hâte en quelques minutes à peine. Dépucelé sur une tombe à l’âge de 16 ans par une femme de passage, trop fou et trop sauvage pour entretenir une relation sérieuse, je n’avais jamais été un grand séducteur. Disons encore que j’avais toujours eu le chic pour ne reconnaître des signes pourtant évidents que longtemps après qu’il fut trop tard.
Assis grelottant sur ma couverture de cuir je ne pouvais que m’arracher le cœur. Était-ce encore moi qui ne pouvait voir l’évidence ou étais-je sage de rester là à attendre comme promis? Je me répétais d’un côté que mon professeur avait elle aussi passé ces vingt derniers mois dans l’abstinence, que son aspect humain ne pouvait être éternellement refoulé sous le couvert d’activités mystiques. D’un autre je craignais là une astuce des plus malicieuses mises en œuvre pour me faire bouger. N’avait-elle pas parlé de contrôle? Contrôle de mes pulsions, contrôle de mon corps peut-être…  Enfin si j’arrivais à survivre au grand froid qui commençait à ronger mes sens.
La nuit était sur moi lorsque Nora revint. Elle portait une pièce de fourrure décorée sur les épaules d’ailes de corbeau, son animal Totem. Elle ne portait rien d’autre, le vêtement couvrant tout juste ses bras et le haut de son dos. Ses seins durcis par le froid saillaient de ce manteau de fortune comme autant de promesses gonflées de désirs. Elle avança jusqu’au bassin et y vida deux nouvelles chaudières d’eau presque bouillante.
Sans une parole elle vint vers moi, écartant du revers de la main le rideau de drap. Elle se tint debout devant moi, sa toison noire à un pas de mon visage, et me fit signe de me lever. Mes questions volèrent en éclats. Mes dilemmes disparurent au contact de ces mains encore si chaudes et je me levai avec difficulté. Je boitai jusqu’au bassin de plastique auprès duquel elle me dévêtis. Le contact de l’eau fumante fut un choc pour mes orteils glacés mais ma Nora sut vite me faire oublier cet inconfort.
Elle avait plus de deux fois mon âge et dix fois mon expérience. L’eau sur ma peau était aussi chaude que ses doigts, que ses paumes. Elle lava mon corps d’apprenti et m’attira ensuite vers notre demeure où elle m’apprit le nom d’esprits que je n’ai jamais revus ensuite. Nous avons été amants sur les fourrures de mon lit, le Loup s’unissant au Corbeau en une danse devenue magique.
Le lendemain je fus éveillé par le son d’un klaxon déchirant. Dehors la vieille automobile roulait déjà, ses rouages rouillés luttant pour offrir à leur maîtresse encore une journée de vie. Je regardai autour de moi et trouvai mon sac à mes pieds. Nora avait réuni mes affaires. Seuls un pantalon et un gilet attendaient près de mes chaussures que je me grouille hors de la couche.
Dehors Nora me dit seulement d’aller chercher mon sac et de me dépêcher. Confus je m’exécutai sans encore comprendre et pris place à côté d’elle dans la voiture. Nos quelques excursions vers le village voisin situé à vingt minutes de là étaient rares et espacées, souvent impromptues. Elles répondaient à vrai dire davantage aux étranges besoins de ma protectrice qu’à ceux de ses élèves. Comme elle elles étaient imprévisibles et distantes.
Ce n’est qu’une fois la moitié du chemin franchi, une fois mes sens engourdis un peu plus éveillés que j’ai considéré la veille magicienne avec autre chose qu’un sourire bêta. Que se passait-il? Pourquoi avoir ainsi fait mon sac? Le souvenir de ses paroles me frappa alors avec force. Ne m’avait-elle pas prévenu? «Si tu bouges c’est terminé. Tu rentres chez toi.» Était-elle sincère? Me ramenait-elle réellement vers la civilisation pour se débarrasser de moi? Les mots coupés dans ma gorge par la force de la négation j’ai navigué la seconde part du trajet les dents serrées.
Pourquoi me faire cela? Je protestai en moi-même qu’elle avait été injuste, qu’elle avait joué de ses charmes contre moi. J’avais jusque là toujours été un étudiant dévoué. J’avais acquis auprès d’elle tant de choses, tant de secrets et de délices de l’esprit. Pouvait-elle sérieusement me chasser ainsi?
Au village sa voiture s’immobilisa devant le magasin général. Elle se pencha vers moi et ouvrit la boîte à gants d’où elle tira une poignée de dollars chiffonnés. Elle prit ma main, l’ouvrit de force et y déposa l’argent.
– Sort,» dit-elle. «Pars d’ici.»
Les yeux brouilles je lui ai demandé pourquoi. «Tu le sais,» fut sa réponse.
Je sortis mais restai accroché à la portière ouverte. Je me tins là, raide, déchiré entre outrage, douleur et incompréhension. Nora parut s’impatienter. Elle se pencha en avant et saisit la porte qu’elle referma d’un élan puissant. Le bruit autant que sa rage muette me firent reculer.
– Tu as appris hier soir le contrôle. Pars.»
Et comme ça sur ces mots elle disparut de ma vie dans un grand tourbillon de boue et de chaos. Seul avec ma peine dans un village perdu aux abords du monde connu j’entrai au magasin général, achetai un billet pour Québec et un paquet de cigarettes bientôt mouillées de larmes.De Nora j’appris beaucoup de choses; les noms secrets d’esprit divers et les ficelles d’une vie plus complète sont certaines de celles-ci. Cette dernière leçon me laissa toutefois toujours perplexe et un brin amer. Qu’avait-elle voulu me montrer cette nuit-là sous les peaux? Que sa féminité pouvait contrôler mon esprit mâle? Que l’homme reste lui-même un animal malgré lui, esclave de ses instincts? Ou encore comme me l’ont longtemps laissé croire les larmes qui piquaient ses joues tandis qu’elle disparaissait au détour de la route était-ce plutôt elle qui avait fait preuve de contrôle en envoyant loin de sa vie le jeune homme qui devenait peu à peu plus qu’un élève, qui devenait malgré elle un compagnon de vie pour la mystique solitaire qu’elle avait choisi de devenir.

 

Guillaume Dumas
vendredi le 9 juillet 2009

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