L’Héritage

L’Héritage.

Les marches étaient si usées que mes pas habituellement assurés menaçaient à tout moment de se dérober sous moi. Les ruisselets de vase zigzagant sur ces plans inclinés ne facilitaient en rien ma tâche. Une main contre la paroi moussue, l’autre serrée sur le bois de ma torche, ma descente menaçait de devenir en soi une épreuve insurmontable voire fatale.

L’idée seule de mon flambeau imbibé de graisse illustrait à merveille l’idée romantique de mon aventure. J’avais la veille rassemblé les matériaux et tenté un premier essai infructueux. Le matin même j’avais retenté l’expérience et su cette fois parvenir en quelques essais à me confectionner à l’aide d’un manche à balais scié en trois morceaux, de chiffons, de brindilles et de bouts de corde un ensemble de torches de belle allure. C’étaient de vrais objets d’art dignes des illustrations de mes livres de récits fantastiques.

J’étais dans ma tête de rêveur le paladin, l’aventurier. J’étais l’explorateur, l’archéologue ou le prêtre égyptien descendant dans la tombe de mes ancêtres pour y apprendre les secrets de mon héritage. J’étais un gamin de neuf ans à qui personne n’avait jamais expliqué l’impossible.

J’avais attendu longtemps après l’heure du souper avant de débuter ma quête folle. Mon père profitait alors des quelques heures avant le début de son quart de travail en appréciant devant un livre couvert de glyphes et de clés intrigantes les volutes apaisantes d’un haschisch blond comme l’or. C’était le soir des cours d’astrologie de ma mère. Comme chaque mardi et jeudi soirs elle était partie tôt après le repas, profitant d’un lift de mon grand-père paternel attenant aux mêmes leçons. J’ai prétendu aller m’enfermer dans ma chambre pour dessiner et après m’être équipé j’ai filé par la fenêtre dans la nuit à peine naissante.

J’avais repéré l’entrée la veille, lors d’une de mes habituelles excursions dans le quartier. Elle était située dans les restes éventrés d’un grand immeuble résidentiel démoli au début de l’été après qu’un incendie ait à lui-même presque achevé la besogne. Les hautes herbes avaient dissimulé l’endroit tout au long de la belle saison, préservant l’issue étroite des fouilles des adolescents du quartier mais, maintenant que les pluies d’octobre avaient battues des semaines durant la barrière végétale, j’étais convaincu que le moment de cette profanation ne saurait tarder.

Me faufiler en douce dans le chantier délaissé fut un jeu d’enfant, c’est le cas de le dire. Passer à travers l’entrée sans s’arracher la peau du dos et le nez au passage fut une autre paire de manche. Heureusement que le passage s’élargissait un peu une fois ce rétrécissement dépassé sinon je n’eus jamais continué jusqu’au fond.

J’avançais donc difficilement, ma première torche tendue devant moi pour éviter de me faire brûler par les gouttelettes de combustible enflammé tombant de l’archaïque source d’éclairage. Mes yeux larmoyaient, plongés dans le nuage de fumée qui s’engouffrait vers la nuit lointaine. Je n’ai donc pas vu le gouffre ouvert devant moi et suis tombé avec un cri terrifié vers l’inconnu.

J’ai heurté le mur de droite en tombant. Ma torche s’est éteinte.

Le souffle coupé par un sol survenu beaucoup plus vite que mes sens apeurés et aveugles ne l’avaient crus, je suis resté là sous le choc et la frayeur pour un temps insoupçonné. Autour de moi les ténèbres palpables s’emplissaient déjà d’esprits malins et de goules nauséabondes. Lorsque ces monstres crurent bon de me laisser en paix j’ai fouillé dans mes poches pour le briquet dérobé à la maison.

La lumière fut une bénédiction. Je vis progressivement se dessiner autour de moi les contours d’une petite pièce dont le mur de gauche s’était effondré il y a longtemps. La terre pleine de débris s’était déversée dans la salle exiguë et l’emplissait au tiers. Je me souviens m’être relevé et avoir regardé autour de moi en décrivant trois cercles avec ma torche avant que la corde liant celle-ci en un tout cohérent ne commence à se relâcher. J’ai allumé en hâte ma dernière merveille avant de me trouver à nouveau dans le noir.

J’ai vu les restes d’un escalier sans doute emporté lors de l’effondrement du mur et me sentis un peu déçu de constater que ma chute éternelle se révèle n’être qu’un petit bond d’à peine une soixantaine de centimètres. Dans mon imagination déjà dénuée à cette époque de toute limite connue j’ai vu la salle tel l’antre secret d’un sorcier fou, le repère de quelque obscur personnage immortel dont je rattachais déjà l’origine au temps mystérieux de la colonie, alors que l’Amérique était toujours française. Dans mes rêves fébriles j’étais soudain sur le territoire de mes ancêtres, moi le fils d’une lignée de sorciers francophones, moi possible descendant de ce magicien du passé. Tout autour de moi je sentais vrombir la mémoire de la terre, déchargeant ses secrets devant l’héritier retrouvé.

Je me souviens avoir dansé de joie dans ce décor singulier, avoir tournoyé sur moi-même en décrivant dans la nuit éternelle des cercles de flammes que j’ai imaginées bleues, violets et d’autres teintes encore que mon cerveau d’adulte refuse depuis de reconnaître. Dominé par les émotions j’ai peut-être même pleuré.

J’ignore encore ce qui s’est ensuite réellement passé. Enfin je sais qu’il y a eu un bruit terrible, un grand craquement. Je me souviens que de la poussière s’est mise à envahir l’air, montant du sol en nuages précipités et que des filets de sable terreux se sont mis à couler depuis la voûte fissurée. Ramené d’un coup dans une petite pièce qui pourrait bien devenir ma tombe j’ai pris peur. Je me suis retourné vers la seule issue mais mon geste a sans doute été trop brusque. Peut-être aussi mon flambeau traversa-t-il une des cascades de terre. Peu importe, le résultat fut le même. Ma dernière torche s’éteignit.

Horreur. Vous êtes-vous déjà retrouvé seul dans un lieu hostile, plongé dans les ténèbres bruyantes et suffocantes d’un enfer souterrain? Si non suivez mon conseil et n’essayez pas l’expérience. J’étais un garçon de neuf ans se déchirant les ongles sur la pierre, cherchant en vain dans l’encre l’étroit escalier de pierre qui m’avait conduit dans ce cul-de-sac.

Et c’est à ce moment que j’ai senti une main se refermer sur mon col. Je fus soulevé de terre et pratiquement lancé dans l’ouverture. J’ai grimpé sans réfléchir au pourquoi ou au comment, ni même au qui. J’ai grimpé ces marches usées à quatre pattes jusqu’à ce que j’émerge de la poussière en toussant. Je ne crois pas avoir réalisé immédiatement être sorti de ce piège du passé. J’ai couru jusqu’aux limites du terrain et n’ai vu qu’alors la source de ma malchance. À l’autre bout du site une voiture avait quitté la rue et s’était écrasée contre un des vestiges de l’immeuble incendié. Une quinzaine de passants s’étaient massés dans la soirée naissante autour de l’épave et de son ivrogne de maître de bord.

Sous le choc j’ai couru jusque chez moi et suis rentré par ma fenêtre en pleurant tout au long de la route. Si quelqu’un a remarqué cet enfant blanc de poussière braillant son chemin dans les petites rues du quartier Saint Roch, il l’a sûrement pris pour un fantôme, une âme en peine cherchant son chemin en cette fin d’octobre. Chez moi, je me suis calmé au prix d’un effort de volonté qui m’étonne encore et j’ai retiré mes vêtements crottés. Je me suis enroulé dans une robe de chambre et j’ai filé vers la salle de bain.

Pour être franc, la vue de mes plaies et nombreuses ecchymoses me terrifia. J’ai toutefois nettoyé les égratignures à mes genoux avec du peroxyde et enduit le tout d’une couche mémorable de mercurochrome. Une débarbouillette fit le reste d’un habile camouflage.

Cette nuit là, une fois mon père parti au travail et ma mère endormie, j’ai sorti ma tête par la fenêtre de ma chambre et j’ai planté mes yeux dans le ciel, les pupilles sur les étoiles. Un autre enfant aurait sûrement alors remercié le ciel pour sa vie mais pas le jeune dément que j’étais déjà à cette époque. J’ai regardé le ciel nocturne et, l’esprit toujours hanté par mes visions enfantines et l’étrange présence qui m’a jeté hors du réduit souterrain, j’ai juré au fond de moi de ne jamais abandonner ma quête de vérité. On m’avait toujours affirmé que le monde n’était pas tel que plusieurs se l’expliquaient mais ce soir-là je le compris au fond de moi comme une des réalités qui régirait une grande part de ma vie.

Ce monde est un monde aussi fantastique que ceux livrés par mes lectures. Pour le voir il suffit souvent de quitter les sentiers battus et d’ouvrir les yeux.

3 thoughts on “L’Héritage”

  1. « L’Héritage » est un petit texte composé voilà quelques années de ça. Je le présente ici avec joie.

    J’étais un explorateur effréné dans mon enfance. Il y a eu plusieurs immeubles incendiés à Québec au début des années ’80 et certains sont restés plus d’un an dans cet état d’abandon. Imaginez ma joie! Quels terrains de jeu exquis pour un gamin à l’imagination débridée et au galop!

    He he he … Ô nombre de bosses et de plaies, je vous salue avec une larme de nostalgie.

  2. Je crois que ce qui m’attire le plus dans n’importe quelle oeuvre; que ce soit une nouvelle ou un long métrage, eh bien, c’est la qualité des émotions véhiculées. Ici Dumas, là-bas Dolan, des auteurs souvent incompris …

    1. Merci beaucoup Madeleine.
      Ce commentaire me va droit au coeur. L’Héritage est un petit texte tout simple inspiré de mes aventures d’enfance. Il m’est donc particulièrement cher.

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