Clark Ashton Smith

 

 

Clark Ashton Smith (1893 – 1961)

Collaborateur important de Lovecraft

Clark Ashton Smith est un poète délicieux et un écrivain de fantasy ingénieux qui vécut de 1893 à 1961. Son imaginaire riche a donné naissance à de nombreux éléments qui, avec le temps, devinrent une part importante de l’univers lovecratien.

Smith est un reclus autodidacte de Californie. Diagnostiqué très jeune d’agoraphobie, il se plonge dans la lecture et découvre les mêmes auteurs qui ont transporté le jeune Lovecraft. Accablé d’importants troubles d’anxiété, il ne se rend jamais à l’école secondaire. Il continue toutefois à lire avec avidité. On lui reconnaît une mémoire eidétique, un don rare qui l’a beaucoup aidé lors de ces études autodidactes.

Comme Lovecraft, il commence à écrire très tôt. Ses premières histoires se situent dans un univers médiéval évoquant les Mille et une Nuits. À l’âge de dix-sept ans, il vend plusieurs histoires au magazine The Black Cat. Il publie aussi quelques textes au Overland Monthly, une autre revue littéraire. C’est toutefois la poésie qui appelle le jeune Smith. Il obtient effectivement une certaine reconnaissance comme poète en Californie au début de la vingtaine avec son premier recueil de poèmes : The Star-Treader and Other Poems.

C’est le génie de Providence qui contacte Smith après avoir beaucoup aimé ses travaux. Leur correspondance importante donnera des fruits terrifiants et merveilleux. Ils échangent beaucoup d’idées, d’éléments et de créatures. Ces échanges durent de 1922 à la mort de Lovecraft en 1937. Smith est effectivement à l’origine d’éléments centraux du Mythe comme le Grand Ancien Tsathoggua, le sorcier Eibon ou le monstre Mordiggian.

Robert E. Howard (auteur de Conan), Lovecraft et lui forment selon certains experts des cycles lovecraftiens une sorte de sainte trinité de la Fantasy américaine. Ils sont certainement le triumvirat de la revue de pulp Weird Tales. Ces trois amis ont beaucoup partagé. L’importance de leur correspondance parle à elle seule, compilant des centaines de lettres.

Clark Ashton Smith compose plus d’une centaine de nouvelles entre 1929 et 1934. Il a à cœur des thèmes considérés morbides par ses contemporains, parlant de mort, de décomposition et d’anomalies. Ses univers préhistoriques sont en effet caractérisés par des rites étranges et des religions aux divinités extraterrestres.

Les titres signés par Smith sont fort nombreux. On les regroupe souvent en divers ‘cycles’ nommés selon le lieu où se déroulent ces aventures : l’Hyperborée, Poseidonis, Averoigne et Zothique. Les similitudes entre le continent perdu d’Hyperborée et Poseidonis sont nombreuses. Les deux décors préhistoriques sont empreints de magie et d’un mysticisme teinté d’horreur. Averoigne est une version repensée de la France des lumières où la sorcellerie et la nécromancie teintent les campagnes paisibles du vieux continent. À l’autre extrémité de l’histoire terrestre, Smith place Zothique des millions d’années dans le futur, à une époque où le soleil n’est plus que l’ombre de lui-même.

La fin des années ’30 est particulièrement dure pour Clark Ashton Smith. Il perd sa mère en 1935 et son père deux ans plus tard, en décembre 1937. Le suicide de l’auteur Robert E. Howard en 1936 l’affecte beaucoup, tout comme la mort de Lovecraft sous la faux du cancer en 1937. Toutes ces tragédies le drainent de sa force aussi cesse-t-il d’écrire des nouvelles pour se concentrer sur la sculpture et la poésie.

Quelques titres …

Zothique
Poséidonis
Ubbo-Sathla
L’empire des nécromants
La gorgone
Le dieu carnivore
Les abobinations de Yondo
Le Mangeur de hachisch
La sainteté d’Azédarac
La venue du ver blanc

Malheureusement, de nombreux titres signés par Clark Ashton Smith sont difficiles à trouver en français. J’ajouterai que sa formation de poète et son choix de mots souvent raffinés donne un caractère si savoureux à son œuvre qu’il est souvent préférable de le lire en anglais.

Vous avez lu Clark Ashton Smith? Qu’en avez-vous pensé?

 

 

 

 

De Vermis Mysteriis

De Vermis Mysteriis

Les Mystères du Ver

L’Auteur :

Ouvrage en latin écrit en 1542 par Ludwig Prinn, alchimiste Belge et, selon les rumeurs, un sorcier émérite. Il a beaucoup voyagé en Orient (notamment en Syrie et en Égypte) et aurait atteint un âge vénérable grâce à ses dons magiques.

Il fut éventuellement capturé par l’Inquisition et condamné à mort. La légende veut qu’il ait écrit ce livre en prison pendant son procès. Nul ne sait comment il sut faire sortir cet ouvrage blasphématoire de sa geôle mais certains racontent que le Baron Hauptman, un gentilhomme doublé d’un sorcier reconnu, aurait aidé le condamné.
Le livre fut publié à Cologne l’année suivante par Eucharius Cervicornnus.


Le « De Vermis Mystreriis » fut d’abord publié en 1542 par Eucharius Cervicornnus à Bruxelles, aux presses de Cologne. Cet ouvrage rarissime est en latin.

En 1587, une version abrégée et censurée du De Vermis Mystreriis est publiée à Hambourg. Le contenu de cette traduction allemande a beaucoup souffert dans l’exercice.

On considère la traduction anglaise plus fidèle à l’original. Bien que celle-ci soit attribuée au célèbre sorcier Edward Kelly, il est vraisemblable qu’elle soit l’oeuvre d’un érudit anonyme.

Une autre version anglaise existe, traduite par l’italien Charles Leggett. Elle est intitulée « Les Mystères du Ver » L’auteur n’a malheureusement pas saisi certaines subtilités du latin original. Ce texte de moins bonne qualité fut publié en 1821.

Quelque part durant le dix-neuvième siècle, un individu connu uniquement sous le nom de « Clergyman X » fit une nouvelle traduction anglaise des Rites Sarrasins. Le texte hautement censurée fut publiée sous forme de monographie.


Son Contenu :

Epais de plus de 700 pages, le livre est divisé en seize chapitres. L’auteur y explore des sujets tels que Irem la Cité des Piliers, le Sacerdoce de Nephren Ka et les avatars de Nyarlathotep connus en Orient.

Plus précisément, la première partie du De Vermis Mysteriis traite essentiellement des fantômes, zombies et autres morts-vivants. Les allusions aux goules n’y sont pas rares.

Dans la deuxième partie, Prinn parle de ses voyages au Proche Orient et de ses rencontres avec les « djinns« . Dans un de ces chapitres, nommé « les Rites Sarrasins« , il se penche sur l’invocation et le contrôle de ces êtres venus d’ailleurs. Il y consigne de nombreuses formules, chants et incantations capables d’attirer l’attention de ces monstres.

La mise en page de ce chapitre est un bon exemple du sens de l’humour sadique de l’auteur. Ainsi, certains sorts permettant de contrôler les êtres appelés du fin fond de l’Univers sont écris dans d’autres sections du livre. Certains sont codés, d’autres découpés et éparpillés à travers l’ouvrage. Pour cette raison plus d’un imprudent n’a pas survécu à ses premières tentatives.

On y retrouve aussi un chapitre important sur les relations existant entre le Panthéon égyptien et le mythe lovecraftien. On comprend l’importance malsaine de Nyarlathotep sur cette culture et devine la portée de son influence.

Une partie du dernier chapitre traite d’une drogue temporelle bizarre qui altère la perception du temps de celui qui la boit. La même section contient aussi les instructions pour créer le Pentacle Pnakotique.

On dit aussi que Les Mystères du Ver contient de nombreux autres sortilèges. Un rituel capable d’appeler un Rejeton de Shub-Niggurath, une formule conjurant l’esprit d’un défunt des ruines de son corps ou encore les instructions permettant de reproduire un certain symbole sensé être un outil important lorsque vient le moment de chasser les entités du mythe.

 

 

Les chasseurs de morts 2/2

Les chasseurs de morts
(suite)

Je fis donc de Montréal ma maison. Camouflé aux limites de la communauté haïtienne, j’ai hanté les nombreux clubs parsemés autour du Mont Royal et me suis nourri sous ses ponts sans trop craindre d’y être découvert. J’ai bien croisé de loin certains individus de ma race mais n’ai jamais osé m’approcher d’eux. Jeunes damnés de quelques décennies, qu’aurais-je eu à partager avec eux de toute façon? Je les ai donc laissé à leurs jeux et leurs proies, limitant mes chasses aux quartiers les moins visités par ces morts-vivants. Chaque fois que je découvrais la trace d’un de ces cousins je changeais simplement de route et entrais dans un nouveau bar ou un parc jusqu’ici inexploré.

J’étais donc en chasse dans un nouveau club lorsque je vis ma dernière victime sur la piste de danse. Je sus dès le premier instant qu’elle finirait sa nuit chez moi. Je n’emmenais à ma retraite que les repas les plus prometteurs, ceux que je prenais plaisir à déguster lentement, buvant les mémoires tel un nectar perlé de lune. Retardant l’instant je choisis de m’installer au comptoir et de commander un verre quelconque.

Sa vue à elle seule était un apéritif des caresses à venir. Sa peau sombre me rappela l’île où je connus la mort. Ses mouvements chauds firent remonter en moi le souvenir des danses de jadis, celles que l’on offrait aux esprits afin de les séduire. Dans mon œil intemporel la belle ne dansait pas, elle priait les dieux anciens que les bien-pensant d’aujourd’hui nomment païens. Et si elle en appelait aux Anciens Dieux, j’ai pour ma part choisi de devenir leur messager.

J’ai avancé vers elle.

Pratiquement aveugles dans cette pénombre enfumée criblée d’éclats de couleur, des dizaines de jeunes gens dansaient sans se soucier de ma présence. Ils s’écartèrent sans même me voir, loup parmi les agneaux, vampire chez les hommes. Un rouquin me vit presque lorsque la musique changea mais le temps que son intelligence fluide attrape le sens réel de ce qu’il avait vu je me suis effacé de son esprit. Arrivé tout près d’elle je me suis immobilisé. Je l’ai laissée onduler sous ce nouveau rythme, pas un instant perturbée dans sa transe. Sans le savoir elle a dansé autour de moi, frôlant presque la main ou mon visage, et lorsque j’ai choisi de me révéler elle n’a qu’à peine sursauté.

Pour son œil je me suis fait presque à mon image. Je n’ai que légèrement changé que le ton de ma peau et raccourci mes cheveux de façon à calquer l’époque. Je me suis refait selon ses désirs afin de lui assurer la plus belle des soirées. Je ne pouvais croire à ma chance. Déesse magique, cette femme magnifique mourrait ce soir dans mes bras.

Une heure plus tard nous arrivions chez moi. Elle ne remarqua pas la porte s’ouvrir d’elle-même tant nous étions sous l’emprise l’un de l’autre. Nous avions déboulé dans le salon comme une avalanche, roulant par-dessus le divan jusque sur le sol, près d’une table basse couverte de dessins. Accroupie au-dessus de moi, Cendrine me souriait vaguement, cherchant sans le savoir à échapper à mon emprise. Je lui ai infusé subtilement une impression de contrôle afin de dissiper ses craintes pourtant bien fondées. Elle m’a souri, un reflet presque animal au fond des yeux. Mon visage lui dit oui. Elle plaqua mes épaules au sol. Je me souviens avoir fermé les yeux savourant en silence la soif animale décelée dans ce regard. Tant de gens aujourd’hui fuient cette rage. Tant de gens en ont si peur que lorsqu’elle frappe à la porte de leurs vies ils s’effondrent comme les pantins qu’ils ont fait d’eux-mêmes.

Je l’ai laissée mordre mon cou de marbre et tenter de tracer de ses ongles ma chair impénétrable. Elle s’est abattue sur moi comme une tempête ancienne, a arraché à mon cœur l’ombre d’un battement. La face perdue dans sa chevelure j’ai oublié tourments et éons. Dans cette crinière brune je me suis abandonné, récoltant lentement ma soif, préparant pour la sauvageonne une mort digne d’elle. La friction entre nous devint une électricité, un feu si intense que j’ai craint de m’arracher à mes résolutions et de la déchirer vive maintenant.

Je ne la vis qu’à peine se relever sur moi, perchée comme le plus magnifique des corbeaux. Elle avait défait son chemisier pour me montrer plus avant sa poitrine mais c’est son cou que je ne pouvais maintenant quitter. La démone passa une main dans son dos pour défaire sa brassière mais la surprise qu’elle m’avait réservée n’était pas celle que j’attendais.

Je me souviens bien avoir entendu d’abord le plancher derrière le divan craquer sous le poids d’un intrus. En un éclair les charmes de Cendrine s’évaporèrent lorsque j’ai deviné le subterfuge derrière ses pupilles. J’ai tenté de la repousser contre le mur mais la furie tint tel un roc. J’ai eu beau tenter de me lever elle me plaqua au sol d’une seule main, tirant de derrière son dos une vieille pièce de monnaie.

Comment aurais-je pu expliquer cette puissance, cette force? Mes sens soudain aussi aiguisés que des serres ont deviné son pouls, son odeur, sa vie. Cette surhumaine était vivante mais comment alors pouvait-elle contrecarrer la puissance d’un immortel?

L’homme avait craché à Cendrine de reculer dans un français maladroit mais ma geôlière avait refusé de lâcher sa proie. Malgré ma poigne de fer elle plaça lentement la pièce contre mon cou, glaçant mon être jusqu’au plus profond de ce qui restait de mon âme.

Je ne sais par quelle magie mais j’ai alors senti mes forces m’abandonner. Ma puissance vampirique commençait à s’évanouir comme si elle n’avait jamais été. J’ai senti ma chair ployer sous la main de ma tourmenteuse, perdant sa rigidité surnaturelle et pour la première fois depuis un nombre incalculé de nuits j’ai alors connu un instant de peur.

L’homme a attrapé mes poignets et les a ficelés avec une simple corde. Ma belle victime leva mon menton et la dernière scène que mes yeux captèrent de ce monde fut son visage plonger vers mon cou puis les tuiles imbéciles de mon petit appartement. J’ai toutefois perçu la douleur de sa morsure, son attaque. Ses dents malhabiles déchirèrent difficilement ma peau. Elle arracha la chair plus qu’elle ne perça celle-ci. Je sentis mon sang damné glisser en elle avec son essence, ses pouvoirs, et sentis chez Cendrine grandir une force égale.

Je n’aurais jamais cru être bu par une mortelle …

Ma fin est une étrange ironie.

 

FIN

Les chasseurs de morts 1/2

Les chasseurs de morts.

La musique était forte, un tremblement rythmé qui me rappelait les tambours des Antilles les jours suivant les pires réprimandes. Leurs pulsions en appelaient alors à la transe et les esclaves de tous âges se laissaient saisir par l’invisible, échangeant faveurs immatérielles contre une expérience charnelle de laquelle les Loas étaient sinon privés. Devais-je me réjouir ou encore pleurer que dans cette discothèque bondée les jeunes fils et filles des maîtres de jadis dansaient sur des sons si similaires? Devais-je sourire de les voir sauter et se dandiner, abandonnés à une transe si similaire à celles qui nous donnaient alors courage?

Voilà déjà un an que j’avais quitté la tombe où quelques nègres remplis de folie et de courage m’avaient plongé, cherchant à préserver l’humanité de ma soif intarissable; un an et pourtant je ne pouvais encore comprendre ce que les hommes avaient fait du monde que j’ai quitté. Durant près de quatre siècles mes geôliers furent les pierres d’un caveau partagé avec une famille de maîtres blancs morts dans un incendie et les insectes les plus vils que ce monde ait porté mais je ne sais toujours si je préférais leur compagnie à celle des gens rencontrés depuis.

Pourquoi m’avoir éveillé dans un monde si étranger? Pourquoi ces fous ont-ils seulement tenté de piller les tombes du vieux cimetière? De mon temps nul nègre n’aurait osé poser la main sur les avoirs d’un mort sans craindre les malédictions du Baron ou du puissant Legba. Mais ces pauvres hères privés de foi ou de dieux ne craignaient rien. Ils ne craignaient rien et ont foncé tête baissée vers les bras d’un monstre immortel. Ils ne craignaient rien jusqu’au moment où ils me virent et se souvinrent du coup des histoires perdues sous des noms tels que folklore ou encore légende. Leurs mémoires polluées sont entrées en moi avec leur sang corrompu de drogues et de vices. Ce que je goûtai alors du monde me plongea dans une saisissante confusion.

La période qui suivit est longtemps restée vague dans ma mémoire. Le sang de ces trois pillards ne m’avait que dégourdi. J’ai dû traîner dans les allées les plus reculées de Port-au-Prince durant plus d’une semaine à agripper chiens, enfants et vieillards avant que mes pairs me retrouvent et me rattrapent. On tenta en vain de m’enseigner certaines règles de conduite, un certain code d’honneur perverti, mais outré par le seul nombre des miens rassemblés dans une si petite agglomération j’ai fini par quitter ce cercle ridicule. Moins d’un mois après avoir été extirpé à la terre je m’embarquai sur un bateau énorme vers le continent Américain en quête d’un peu d’anonymat.

Encore jusqu’à ce jour je ne puis faire totalement sens de ce que je découvris. J’avais quitté malgré moi un monde déchiré entre couleurs et langages, plongé dans une guerre presque perpétuelle opposant nos maîtres Français et leurs ennemis Anglais. C’était un monde de douleurs et de frustrations, un monde d’inégalités si impossibles à concevoir pour les habitants de cette modernité qu’il semble ne jamais avoir existé. Mon monde et ma vie n’existaient plus dorénavant que dans les livres et les documentaires télévisés.

Le sang de mes victimes devint mon professeur. Terré dans une chambre de motel de Miami je sortais qu’une heure chaque nuit pour mettre la main sur mon repas dont je laissais les restes froids voguer au gré des vagues. J’appris par bribes maculées d’impressions et de déceptions les détails de la vie de ces pauvres victimes. Je dis victimes car comment sinon nommer ceux et celles qui doivent arracher à la vie ce que la terre fait pousser gratuitement. La vie de ces pauvres mortels me sembla insipide, dénuée des saveurs parfois amères qui inondaient mes jours passés. Mes années passées sur Terre n’avaient pas été faciles, certes, mais j’avais au moins en moi un certain feu rageur qui me poussait à lire le monde tel un tissu d’aventures et d’opportunités.

Une fois que j’eus compris avec un peu plus de clarté ce monde si étrange je commençai à m’aventurer dehors pour de plus longues promenades. J’ai osé sortir en public visionner des films et feuilleter des magazines. Ayant amoindri l’écart entre moi et ces années de néon je crus même pouvoir tisser des liens avec certains humains. Grande fut alors ma faute. Je n’attirai sur moi que les regards désapprobateurs de parents outrés et l’attention fort peu appréciable des corps policiers. C’est donc ma folie et ma solitude qui m’entraînèrent loin de Miami par une nuit d’orage. Que celles-ci aient alors été incarnées sous les traits d’une petite foule de voisins effrayés m’importait peu.

J’atteignis la Nouvelle France au bout d’un long voyage en mer sur un navire marchand. Il est de mon avis que les marins sont possiblement la seule chose qui n’ait pas changé au cours des derniers siècles. Les moyens de glisser sur l’eau ont peut-être évolués mais les hommes chargés d’opérer les vaisseaux, eux, sont restés les mêmes. La cervelle replongée au son de l’accent français dans mes rêves de jeunesse ce passage en mer fut le seul moment de paix depuis la fin de ma captivité.

Le port de Montréal fut ma dernière retraite. Je quittai le navire avec en tête un mélange de langues qui me saoulait de comparaisons et de similitudes. La langue anglaise découverte dans le sang de mes victimes américaines trahissait à présent ses origines francophones dans chaque nouvelle expression de ces anciens colons. Les rues ici étaient éclairées de nuit comme de jour de soleils synthétiques. Mes rêves de petite ville enserrée dans la neige et la glace de l’austérité fondirent rapidement. Sous mes sens intemporels Montréal rivalisait avec Miami en intensité sinon en magnitude. La ville aux deux visages ne dormait jamais.

J’hésitai donc un temps à quitter les lieux mais la découverte des différences entre les deux méga-cités me retint. Je relevai d’abord et avant tout certaines dissemblances au niveau du sang prélevé chez les habitants de Montréal. Comment expliquer ce que seuls les sens surnaturels d’un vampire peuvent deviner sinon à force de métaphores et de substitutions? Montréal était à Miami ce que l’orange est au citron; toutes deux sont de nature semblables, saoulées de glamour et de rythmes effrénés, mais la ville boréale est dénuée de cet arrière-goût amer qui vous fait grimacer. Ici les gens étaient moins à vif. Même les policiers y étaient moins tranchants que les ânes stupides de la ville aux mille palmiers.

Plus intéressant encore que l’esprit plus candide de ses habitants, l’âme rebelle de cette nouvelle ville avait réussi à charmer mon imagination. Contrairement au monde saturé de crime rencontré dans le sud, la vie nocturne de la cité canadienne était une célébration de la différence. Homosexualité, célébrations ethniques et pure étrangeté s’y côtoient dans le plus glorieux des chaos. Je découvris qu’ici un homme peut marcher en pleine rue vêtu d’une cape noire et d’une coiffure digne des démons de l’enfer et qu’il n’attirera pas plus de regards qu’un individu vêtu d’un veston ou qu’une nonne sur le chemin de l’église. Comment alors ne pas succomber à l’attrait d’une certaine part d’anonymat lorsque le monde entier semble vivre dans l’attente latente de vous haïr pour ce que vous êtes devenu malgré vous?

 

SUITE >>>
Les chasseurs de morts 2/2

 

Nadir : la Mine

3. La Mine

Le hameau apparaît enfin au détour du défilé. C’est une petite agglomération minière d’une trentaine de bâtiments clairs faits de briques de boue séchée et de renforts de métal. Aucune enceinte ne cerne les lieux. À une soixantaine de mètres de là, l’entrée de la mine est à peine visible depuis la route. Il s’agit d’un simple trou creusé à même le sol.

Pas un robot n’est en vue.

« Un nouveau village. Probablement une nouvelle piste froide. »

Le paladin immobilise sa monture en tirant sur les rênes. L’être mécanique piaffe mais obtempère sans plus broncher. À trente-cinq mètres de là, le campement semble l’attendre en silence. Un malaise qu’il ne peut cerner titille ses sens. Les lieux sont déserts. L’absence de travailleurs est-elle normale?

« Où se trouvent les occupants? Se peut-il qu’ils soient tous descendus dans la mine? »

Il met le pied à terre et ordonne au destrier de rester sur place tandis qu’il approche les premiers bâtiments.

« Deux des quatre ouvriers arrêtés à Naleph provenaient de ce village. Ce ne peut être une coïncidence. »

C’est la troisième localité qu’il visite en moins d’une semaine. Mis à part quelques désertions inexpliquées, les deux sites précédents n’ont rien su révéler d’anormal. Les serviteurs d’Azazil ont déserté leurs charges sans laisser de trace. Les robots capturés à Naleph venaient pourtant tous de ces postes isolés. Ils n’avaient sinon rien de plus en commun. La mine de minerai de fer est le dernier des villages sensés avoir été contaminés par l’hérésie.

Nadir constate immédiatement que les lieux sont mal entretenus. Des détritus encombrent la rue principale. Les restes d’une chaise brisée gisent en plein milieu de la voie. Le long manche de bois d’un outil, sans doute une pioche, repose non loin de là. Des éclats de poterie jonchent le sol. Le chevalier ralentit le pas. Est-ce là des traces de lutte? Peut-être. Il dégaine sa bardiche télescopique. L’impression qu’il ne s’est pas déplacé en vain grandit en lui. Cette fois les Drageons d’Azazil ne sauront lui échapper.

Il pousse la porte du premier bâtiment et découvre une grande salle à manger communale. Deux des quatre grandes tables ont été renversées. Une des banquettes repose en morceau sur le sol de terre battue. Malgré la pénombre, Nadir devine des traces d’impact sur le mur, près de la porte. On s’est battu ici.

La lumière qui entre par la porte illumine timidement le grand espace bouleversé. Nadir ajuste sa vision. Les détails se font plus nets. Ce n’est qu’alors qu’il devine la fresque ignoble peinte sur le mur du fond. Il marque une pause, horrifié.

« Encore des animaux écorchés. »

On a dépeint un grand rongeur sur la surface plâtrée. L’animal fait deux mètres de haut. Il n’a pas de peau. Ses muscles révélés sont dessinés avec précision. Nadir ignore si l’artiste a utilisé de l’ocre ou encore le sang de quelque bête pour illustrer cette chair violentée mais l’effet final est fort convaincant, dérangeant. L’affront que représente le dessin laisse Nadir mal-à-l’aise. Il approche prudemment. Sur une pierre, au pied de l’image repoussante, quelqu’un a laissé le fruit de son inspiration : un rat au pelage écartelé, disséqué avec un soin terrifiant.

— Sacrilège! »

Son indignation est un feu ardent. Les vers n’ont pas encore attaqué la dépouille. L’artiste dément ne peut être loin. Nadir recouvre pieusement le corps de quelques pierres et prononce une courte prière.

Il sort et descend la rue avec méfiance. En lui bataillent sa rage et son excitation. Cette fois les monstres d’Azazil sont bel et bien impliqués. Il a fini de chasser des rumeurs et des fantômes.

La maisonnette suivante est dans un état semblable. La troisième également. Les meubles y sont en désordre; certains sont brisés. Il n’y manque que les dessins blasphématoires. Sur le pas de la quatrième habitation, il devine une trace sombre sur le sol. Il se penche et touche la plaque gommeuse.

« De l’huile. »

Il étudie la flaque, examine le dessin des éclaboussures qui tachent le mur.

— Quelqu’un s’est fait abattre ici, » murmure-t-il, indigné.

Il sonde les lieux d’un appel subsonique mais ne détecte aucun mouvement. Il apprend uniquement que le désordre s’étend jusqu’aux chambres, à l’étage. Les lieux semblent avoir été saccagés. La consistance de l’huile rependue sur le seuil suggère que les événements se sont déroulés voilà moins de vingt-quatre heures.

De la rue, Nadir peut à présent voir clairement l’entrée de la mine. La silhouette d’un veilleur solitaire est accroupie près du grand trou, appuyée contre un grand tréteau. Le robot lui tourne le dos. Sa tête est basse, pendante. Le paladin presse le pas. La place dégagée au centre de laquelle attend la mine est en désordre. Un peu partout, des pièces de bois tachées d’huile racontent l’histoire d’un combat inégal. Gourdins et épieux de fortune ont été abandonnés une fois leur sale besogne achevée. Quelques écrous et rivets tordus témoignent d’un carnage dont on a sinon effacé les traces.

Une bâche déchirée couvre les épaules de l’unique occupant des lieux. Nadir avance avec prudence, contournant le robot sur la droite sans l’approcher. Lorsqu’il voit enfin sa tête, le guerrier de la Doctrine ne peut retenir un hoquet outré. L’être inerte est une parodie. Il possède le profil d’ibis propre aux unités ecclésiastiques mais son corps est clairement celui d’un travailleur. Quelqu’un a cousu la tête d’un prêtre sur la dépouille d’un des mineurs. On l’a installé là, face au puits de la mine, accroché à un tréteau avec du fil de fer. L’abondance d’huile répandue autour de la construction détestable suggère que plusieurs robots ont été massacrés à ses pieds.

Outré sans bon sens, le paladin atteint le bord du grand trou. Il n’ose approcher le travailleur à la tête d’ecclésiaste. La sculpture grotesque est trop ignoble, trop horrible. Ses méninges cherchent à faire sens de ce blasphème mais ne peuvent y arriver. Quels fous peuvent avoir mis ce village dans cet état? Quelle folie a poussé ses occupants à s’entre-tuer? Que sont devenus les corps?

La réponse à cette dernière question l’attend au fond du puits. Des dizaines de cadavres emmêlés reposent au fond, dans la mine. On a jeté les dépouilles dans les ombres sans ménagement. Le serviteur du Divin devine des membres arrachés, des restes écartelés. Certains corps ont été ouverts et vidés de la plus grande part de leurs circuits. Filages et carrosseries bosselées noient les morts dans un amalgame de viscères mécaniques.

L’horreur de ce spectacle ne fait aucun sens. Nul n’a vu un tel carnage depuis l’époque lointaine des guerres contre les infidèles de Somore. Le vertige qui l’assaille l’effraie presque autant que la scène morbide étalée à ses pieds. Nadir détourne les yeux.

C’est alors qu’un détail capte son attention. Il remarque un arbrisseau brisé en périphérie de la place. On a replié ses branches pour se frayer un passage. Il approche, heureux de trouver une raison de s’éloigner du puits de mort, et découvre le début d’une piste qui s’éloigne du village pour s’enfoncer dans les collines.

Il se tourne vers l’abomination accrochée au tréteau, devant le puits de mine, et considère s’arrêter un moment afin de lui donner une sépulture plus digne. Nadir hésite. L’idée n’a rien pour lui plaire. L’endroit respire le mal. Creuser une tombe prendra au moins une heure. Il n’est pas pressé de passer ce temps ici. Il s’engage plutôt sur la piste en se promettant de remédier à la situation à son retour.

« Ma monture est à l’entrée du hameau. Je devrai revenir de toute façon. »

Il sent presque le regard accusateur du prêtre massacré le suivre le long de la piste serpentante. Il presse le pas.

Il marche durant deux minutes avant de trouver un bout de métal en bordure de la piste. Il le ramasse et l’inspecte. Il s’agit d’un morceau de valve, sans doute une pièce appartenant à un robot blessé. Une centaine de mètres plus loin, il trouve un second fragment métallique, puis un troisième. L’agent du Divin commence à s’inquiéter.

« Dans quel état peut bien se trouver le propriétaire de ces pièces? S’agit-il d’un des mécréants coupables du massacre de la mine ou encore d’une des victimes des affrontements? »

Nadir découvre les réponses à ses questions quelques dix minutes plus tard. Il contourne un grand rocher et trébuche presque sur les restes déchiquetés de trois corps abandonnés. L’un d’eux n’a pas de jambes. On a arraché la tête d’un autre. De l’huile et d’autres fluides maculent le site. Nadir ne devine aucune trace de lutte. Il semble qu’on ait traîné ces cadavres partiels jusqu’ici pour les y dépecer sans ménagement. On a récupéré certaines pièces et laissé les restes sur place.

L’imagination du paladin est une tempête enflammée. Quels monstres ont opéré sur ces malheureux? Pour quelles raisons? Doit-il voir un lien entre les cadavres écorchés de ces robots et le spectacle blasphématoire des images d’animaux disséqués? Possiblement mais lequel?

Le chevalier a tôt fait de retrouver la piste qui semble se diriger vers le nord, vers le chaos naturel d’une petite jungle cernée par les collines. Il signale à sa monture de rester là où elle se trouve et avance d’un pas décidé vers le chaos végétal.

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Nadir : la Relique Infernale

À Cause du Loup 4/4

vers >>> À Cause du Loup 3/4

À Cause du Loup 4/4
(pour Guylaine)

À mon éveil, la première chose qui parvint à mes sens engourdis fut le chant d’un oiseau-feu courtisant sa belle. Je me souviens de cet éveil comme d’un moment empreint d’une certaine magie. La lumière matinale plongeait, diffuse, entre les branches d’un arbre-roi déployant ses premières feuilles. L’air était frais, pas froid, embaumé des effluves des premiers vrais jours de printemps.

Les restes de rêves délayés par la matinée avaient tissé autour de mes problèmes un voile occulte, me laissant dans une sorte de sérénité vierge de toute pensées.

Je balayai des yeux la clairière étalée devant notre refuge. Autour de moi des fleurs avaient été disposées en un anneau odorant. J’y trouvai avec délice la source des doux parfums m’entourant sans réellement me préoccuper de leur mystérieuse origine. Des noix et quelques petits fruits m’attendaient sur de larges fougères, déposés à deux pas de ma litière d’infortune.

Je me redressai et mangeai une bouchée. Le goût des fruits, des bleuets je crois, m’aida à reprendre doucement mes esprits. L’oiseau-feu, haut perché dans l’arbre majestueux, interrompit un moment sa sérénade matinale. Ce retour lent à la conscience me permit de me remémorer les événements des derniers jours, puis, avec un douloureux pincement au cœur, ma réalisation du soir précédant.

Il me fallut quelques instants pour réaliser le caractère énigmatique des circonstances entourant mon éveil. Les noix semblèrent me lorgner disant : tu brûles Mashara, tu brûles. Tu y es presque. L’oiseau-feu reprit son chant mélodieux. La joie me submergea soudain. Telle une torche élevée dans les plus profondes des cavernes, une idée surgit en moi, salvatrice de vérité, d’évidence. Qui avait emporté ces fleurs sinon mon tendre époux, mon Laemmek? Une fois encore j’avais manqué de foi en lui mais sur le moment cette faute ne m’importa que très peu : Laemmek était vivant. Mon compagnon, ma source d’amour et de paix était encore de ce monde.

Je me levai. D’un pas plus assuré que lors des jours précédents, bien qu’affaiblie par la faim et l’épuisement, je me mis en quête du chasseur retrouvé, mon chasseur. Il ne pouvait être bien loin. Il était peut-être allé chercher plus de vivres ou du bois pour le feu. Je n’eus qu’à faire quelques pas avant de m’arrêter sur place, retournée.

Devant moi, tout autour de ma couche en fait, un animal avait piétiné le sol détrempé par la neige. Le loup. Ses traces étaient partout. Je fus transporté violemment d’une joie sans bornes à la plus aiguë de terreurs. Le loup était venu près de moi, m’avait sentie. La bête argentée avait peut-être même goûté le parfum de ma peau de sa longue langue. Je ne distinguai plus les traces de mon époux tellement la bête avait passé de temps à tourner autour de mon corps assoupi. Elle devait encore être dans les parages. Mon compagnon ne pouvait m’avoir laissée seule pour bien longtemps et les traces maudites témoignaient de la proximité de cette seconde visite.

J’eus peur. Dès que mes pieds me le permirent, je me réfugiai rapidement à l’entrée de La Famille. Accroupie entre les branches, je crois avoir observé les lieux longuement, très longuement, sans penser à quoi que ce soit.

 

L’ombre des arbres marquait déjà les pierres du refuge lorsque je les vis. Je n’avais pas encore bougé et la fin de l’après-midi approchait doucement. Ni la faim, ni la soif ne purent vaincre la peur et me permettre de quitter mon observatoire. Peut-être ai-je même dormi par moment. Je ne saurais dire.

Un mouvement dans l’ombre d’un rocher attira d’abord mon œil. Un éclat plus pâle me fit sursauter. Je restai un moment sans même cligner de l’œil, fixant la pénombre, inquisitrice. Il sortit doucement de son antre noir, le loup. Non : un loup; il ne s’agissait pas de la même bête. Au pelage plus clair que l’animal argenté qui hantait les rêves de Laemmek, celui-là tirait davantage vers les teintes d’ivoire ou de sable blanc. Ses yeux étaient plus doux aussi, ils présentaient moins de cet éclat propre au regard du prédateur. Il avança sans presse, sans crainte, jusqu’à la moitié de la distance qui me séparait de sa retraite.

Je ne sus que faire. L’animal me regarda d’un air passif, comme s’il attendait de moi un signe, une parole. J’avais à la main l’un des javelots. Ma paume moite de sueurs glissait presque sur le bois malgré la force de ma poigne. Une vingtaine de battements de cœur plus tard, je n’avais pas encore esquissé le moindre geste. Le nouveau venu attendit aussi, apparemment encore moins pressé que moi de briser cette stase fragile.

Je finis par rompre ce contact hypnotique en me levant doucement. Sans bruit, plus délicatement qu’une feuille ne tombe de son arbre, je me mis debout. Le loup, lui, s’assit tout en gardant son regard rivé au mien.

Je ne sais pourquoi, par quelle folie ou quelle magie, je me sentis attirée par son regard paisible. Je m’avançai presque vers la bête. Pourquoi m’avancer? Je ne le sais. Ma peur de cet animal n’a été que de courte durée, éphémère. Elle était née de ma surprise et m’avait quittée avec elle. Je n’ai fait qu’une dizaine de pas lorsque, dans l’ombre d’où la bête ivoire avait émergé, apparut un deuxième loup. Il se présenta tout aussi calmement que le premier. Le loup gris, cette fois ce fut bien lui.

Confuse, je restai là, immobile. Les deux partenaires me lorgnèrent avec insistance, comme pour me communiquer quelque secret d’une grande importance ou m’informer d’un danger imminent. Puis, comme sous l’appel silencieux de l’esprit des vents, ils partirent sans se retourner avec un synchronisme qui me fascina. C’était comme s’ils se furent parlés de cette voix muette qui n’appartient qu’aux animaux et que la plupart des hommes ont depuis longtemps oubliée.

Comment décrire les jours qui suivirent? Je les passai comme dans un rêve étrange où l’on ne prend pas vraiment part; ces songes où l’on assiste à nos actes, impuissants de la direction que prend le cours du récit. Je n’osai plus quitter de trop loin le gîte de peur de rencontrer l’une ou l’autre des grandes bêtes. La créature ivoire paraissait moins farouche que son compère gris mais l’idée de me retrouver seule face-à-face avec elle me terrifiait néanmoins tout autant. Je me souviens avoir perdu conscience à quelques reprises, épuisée. J’ai terminé les minces réserves de nourriture amassées lors des beaux jours, utilisée toute l’eau de l’étang laissé par la fonte des glaces du Pilier.

Parfois, à l’aube, je trouvai devant ma porte quelques fruits ou une pièce de viande crue. Je mangeai le fruit, laissant là la viande. Les traces de crocs laissées profondément inscrites dans la chair sanglante me terrifiaient et m’écœuraient bien trop pour me permettre seulement de la toucher.

Oui, les loups me nourrirent.

Une fois je les vis s’avancer à ras le sol dans le crépuscule naissant. Le pâle portait une fougère de grande taille repliée sur ce qui se révéla plus tard être des fruits frais et des noix. Le premier des deux chasseurs, lui, m’emmenait une pièce de zéouf dépecée à coups de dents. Je ne fis rien ce matin là pour attirer leur attention.

Il me fallut en effet quelques semaines pour retrouver mes forces, oser affronter ma propre peur et rester à l’extérieur lors du passage des loups. J’ai en effet remarqué qu’ils venaient me porter de la nourriture ainsi tous les trois jours, sans fautes. Un matin, à l’heure habituelle, je me glissai hors de l’abri pour me poster sur une pierre de très grande taille, hors d’accès des griffes des animaux sauvages. L’idée me vit de l’oiseau-feu qui nargue souvent ses ennemis du haut des cimes. Je ne croyais plus que ces bêtes me voulaient le moindre mal mais prendre le risque de vérifier ces hypothèses ne me plaisait guère.

Ils vinrent comme prévu aux premières lueurs de l’aube, tous les deux, côte à côte. Un instant suffit au plus sombre des deux pour me repérer. D’un son sourd il sembla informer de ma présence son compagnon qui leva sa tête ivoire vers moi dans les premiers reflets de clarté. Ils laissèrent là la nourriture et s’assirent près de leur bagage, paisibles. Lorsque le soleil fut totalement libéré de son carcan de montagnes, ils se levèrent comme un seul être et quittèrent mon champ de vision d’un pas lent. Avant de disparaître, le clair retourna sa tête et m’adressa un dernier regard.

Deux fois par sixaine le rituel étrange se répéta. Ils passèrent tous les trois jours, puis tous les deux. Finalement, vint un temps où, chaque matin, les deux loups vinrent se reposer au pied de mon perchoir. Je ne sais si c’est eux qui m’apprivoisèrent ou moi qui finis par vaincre ma peur mais un matin je décidai de rester au niveau du sol, à bonne distance de l’endroit choisi habituellement par les deux bêtes magnifiques. Ils me virent de loin et restèrent à une distance respectueuse de moi sans jamais me quitter un instant des yeux.

Le lendemain, à mon éveil, les loups étaient déjà passés. Dehors, je trouvai l’habituelle réserve de vivres couchée sur son lit de feuilles et de fougères. Mon ennui fut manifeste. J’eus aimé répéter l’expérience. La nuit avait été chaude et mon sommeil en avait été troublé. Mes rêves vides m’avaient laissé un corps fatigué et courbaturé. Je m’avançai, perplexe du changement dans les habitudes de notre trio informel.

Quelle fut ma surprise de trouver entre les baies bleues et les petites pommes sures qu’ils m’apportaient maintenant depuis quelques jours une rune agreph tressée dans du foin sec. Rune des bannis et mère de mes tourments, Gao sembla me regarder depuis le centre de l’arrangement fruitier. Mon choc fut total.

Que penser? Laemmek? Impossible, me dis-je. Aurait-il dressé ces loups pour m’apporter vivres et boissons ainsi chaque jour? Non, il n’aurait pu instruire ces animaux sauvages aussi rapidement, supprimer en eux l’urgence de leurs instincts. Alors qui? Comment? Je serrai les poings de rage impuissante, incapable d’attraper le sens évasif de ce message.

Je ne trouvai jamais la réponse. C’est elle qui vint à moi. J’étais là, debout, les joues trempées de larmes, questionnant le paysage, cherchant une solution pourtant toute simple. La réponse à mes questions était toutefois trop fantastique pour me laisser le loisir de la saisir sans perdre l’esprit. C’est pourquoi j’eus de l’aide. Je ne sais si c’est l’idée ou le loup qui vint en premier Les deux surgirent presque au même moment. À cet instant, la révélation se fit en moi, si claire que je ne pus la supporter. Déjà, au fil des jours, elle avait effleurée mon esprit, repoussée chaque fois dans l’abîme par ma pensée rationnelle. Il y a des choses comme celle-là que nous ne pouvons accepter avant d’être confronté à l’imminence de leur réalité impossible. La plupart des gens ne peuvent jamais faire le pas et accepter de détruire leur conception du monde pour intégrer ce non-sens, cette impossibilité. Moi je le pus. Je ne sais pourquoi. Il ne me fallut qu’un petit moment de désorientation avant de pouvoir accepter le fait, un éclair de confusion, mais je réussis à faire ce pas.

Laemmek était devenu ce loup ivoire qui me regardait alors à quelques mètres de distance. La façon dont le loup et lui s’étaient observés, sa réaction face à la bête, tout sembla soudain s’emboîter comme les casse-tête de bois de mon enfance. Je ne sais pas plus aujourd’hui qu’alors comment ce changement phénoménal s’est produit. Laemmek est devenu un loup, voilà tout.

Je soupçonne toutefois le loup argenté d’avoir entraîné mon époux dans cette voie primale, ce sentier sauvage et profond qu’il suit encore en ce jour. Je me demande parfois pourquoi il ne m’a pas emporté moi aussi sur cette route obscure. Peut-être que, à l’instar de mon tendre compagnon, je ne possède pas ce feu sauvage au centre duquel il a fait naître l’embryon du loup. Mon époux a toujours eu cette flamme, ce tempérament qui, plus jeune, le plaçait à part des autres garçons. Peut-être aussi le loup était-il déjà en lui. Le chasseur argenté à l’intelligence si vive n’avait peut-être que déclenché cette seconde nature, l’avait seulement éveillée.

Je crois que le rôdeur gris qui vient toujours nous voir une fois ou deux par saison fut lui aussi un homme il y a longtemps. Sa façon de me regarder, d’aller et venir autour du campement, de replier les feuilles de fougères pour en faire des paquets qu’il peut ensuite porter dans sa gueule comme de petits paniers, tout me laisse croire qu’il fut humain.

Voici donc mon témoignage. Croyez-le ou non mais il est tel que je l’ai vécu. Je n’ai jamais revu mon époux tel que je l’ai épousé, sinon en rêve, mais je crois pourtant qu’il dort toujours près de moi, chaque nuit, sous sa forme véritable. Son âme de loup a simplement retrouvé son corps.

FIN

À Cause du Loup 3/4

vers >>> À Cause du Loup 2/4

À Cause du Loup 3/4
(pour Guylaine)

Les jours qui suivirent la nouvelle apparition du loup furent les plus lourds de tous. Mon Laemmek ne m’adressa presque plus la parole. Malgré l’urgence de la situation, le froid glissé entre nous commença à atteindre le point où nos vies à tous deux en étaient menacées. Nos échanges restèrent en effet sous le minimum acceptable, se limitant presque uniquement aux besoins de sa blessure.

La plaie avait bien commencé à cicatriser. Le lendemain soir, lorsqu’il consentit enfin à me laisser retirer les pansements souillés de sang, la double trace des crocs s’était déjà refermée. Elle était tout de même encore vile mais les lèvres de la blessure étaient jointes sur presque toute la longueur. Longue comme la main d’un homme, elle arborait une teinte rosée, foncée. Je n’y vis pas de pus. Tout semblait présager une bonne guérison.

Je n’insistai donc pas trop lorsqu’il refusa de me laisser voir la plaie le lendemain matin, prétextant vouloir rester seul. Je me souviens avoir quitté notre refuge à la mi-journée pour aller cueillir des baies et des pousses tendres.

Équipée d’un couteau d’os et armée de deux des longs javelots de Laemmek, j’entrepris une petite ronde autour du campement. Depuis plus d’une semaine je n’avais osé m’éloigner de la sécurité du refuge, de peur de tomber face-à-face avec l’animal. Agaillardie toutefois par l’absence de traces du danger, je me permis de pousser plus loin mon expédition. Le poids du silence commençait à creuser trop creux dans les terres meubles de ma tolérance. La seule présence d’une bête enragée, aussi étrange et énigmatique soit-elle, ne suffît plus à me retenir dans cette indifférence étouffante. J’eus besoin de ne plus sentir son regard plat sur moi, de ne plus le voir m’ignorer. Je marchai plus longtemps que je ne l’ai d’abord voulu.

Quand je revins au campement, plus tard, vers la fin de la journée, son pansement avait été refait, la plaie apparemment nettoyée. Je ne me suis même pas enquise de son état en lui apportant son repas du soir. Je ne me souviens pas qu’il m’ait alors adressé la parole. Lorsque je suis descendue dans Le Pilier pour dormir il montait toujours la garde devant notre refuge, en silence.

 

À mon éveil, le lendemain, je trouvai la caverne déserte. Près du seuil, devant le plus grand des personnages lithiques de La Famille, le père, je découvris un message : T’jarelle, la rune de la chasse. Tressée rapidement dans des brins d’herbes sèches, l’icône devait avoir été laissée là par mon compagnon pour m’avertir de la cause de son absence. Il me laissait parfois ces messages matinaux avant l’exil. C’est lui qui m’avait appris à reconnaître le signe noué.

L’effet que me fit T’jarelle ce matin là fut un mélange d’émotions contradictoires. Mon cœur se serra devant ce témoignage muet. Ô combien j’aurais préféré voir mon époux descendre près de moi dans Le Piler pour m’avertir doucement de son départ. La solitude, terrible lot de Gao, pesa sur moi avec puissance. Je m’ennuyais de mon homme, mon idem, mon amant, avec une urgence qui me tordait les tripes. Cependant, mêlé à cette tristesse lourde et ténébreuse, un élan plus lumineux perça le seuil de ma conscience. Laemmek était à la chasse. Plus que toute autre chose, le fait que Laemmek se soit levé pour partir chasser laissait entrevoir un certain rétablissement. Qu’elle fut physique ou mentale, cette guérison ne pouvait être que de bonne augure.

Partagée entre la joie et un sentiment d’abandon, je m’activai à nettoyer La Famille et Le Pilier, à aligner bien en place ses javelots près de l’entrée. Je balayai les lieux avec énergie et embaumai l’air d’herbes odorantes.

L’avant-midi passa. Vers le milieu de l’après-midi, je me dis qu’une aussi longue marche ne pourrait que mettre plus d’ordre dans ses idées. Le soir venu, ma crainte longtemps ignorée commença à me faire voir les pires possibilités.

La soirée fut peuplée de bruits étranges. Aujourd’hui encore je me demande quand j’y repense si ces bruits n’ont étés que le fruit de mon imagination. Peut-être les sons normaux des grandes montagnes, la course des petites bêtes comme le mouvement des glaciers, ont alors joué avec mes nerfs fragiles. Peut-être ai-je entendu une chouette hululer ou un vif ouknaë happer un mulot, les méprenant pour quelque créature de cauchemar. Qui sait? Qui, mis à part mon époux, saurait dire ce qui se promena ce soir-là près de l’abri-sous-roche? Il me fallut longtemps pour trouver la voie du sommeil. Mes rêves furent violents et saccadés, reflets de mes peurs et de mes espoirs.

Je ne mangeai presque pas ce jour là. Je grignotai encore moins celui d’ensuite.

Le soir du second jour d’absence de Laemmek, je me mis à m’en faire pour moi-même.

J’avais fouillé les environs toute la journée à la recherche de traces de mon époux. Une averse matinale avait achevée presque complètement le travail d’une semaine d’abandon de nos principaux sentiers. Les traces laissées par mon cher chasseur avaient peu de chances d’avoir survécu à l’ondée mais je n’ai laissé aucune piste au hasard. Si un indice sur la localisation de mon époux était là quelque part, j’allais le retrouver.

J’ai imaginé tant d’horribles scénarios. Il aurait pu chuter et se blesser sur une pierre. Sa blessure s’était peut-être aggravée, rouverte et s’était mise à saigner de plus belle. Il gisait peut-être au bout de son sang, mort derrière un buisson épineux le cachant à ma vue. Le loup ou un autre animal sauvage alléché par l’odeur du sang l’avait sûrement repéré dans les montagnes et s’était donné comme mission de lui causer tourments.

Je croyais avoir réussi à m’imaginer les pires possibilités et tentait de retrouver courage à cette idée lorsqu’un détail vint me faire réaliser l’innocence de mon propre esprit. De toutes les possibilités je n’avais pas entrevue la pire. Jamais je n’aurais pu normalement m’imaginer une telle chose mais j’étais alors si épuisée, si troublée.

Je revenais d’une troisième inspection des alentours immédiats lorsque un détail me frappa comme la foudre, sans crier gare. Mon cœur se serra avant que mon esprit ne lui emboîte le pas. Je ne compris d’abord pas pourquoi mais lorsqu’en moi s’enclenchèrent les engrenages fatals, le sol s’ouvrit sous mes pieds. Je pleurai longtemps d’incrédulité comme de rage, de peine comme de peur. Appuyés contre le mur de l’entrée, là où je les avais moi-même disposés la veille, les javelots de Laemmek l’attendaient. Pas un n’était manquant.

Abandonnée. Jamais un chasseur comme Laemmek n’aurait quitté pour chasser sans se munir de deux ou trois javelots, surtout avec une bête comme le loup maraudant dans les parages.

Mon compagnon au cœur brisé était parti sans voix.

Certains Agrephs entreprennent parfois la marche du silence. Ce rite ancien est transmis aux jeunes hommes de générations en générations par le biais de la légende du guerrier Umish. Umish fut un héros légendaire du temps du septième âge de la terre, un Agreph de haute renommée. Toute sa vie ses exploits l’avaient couvert de gloire chez les siens. Ses pairs l’avaient reconnu comme roi, maître de toute les sagesse. Lorsqu’il devint très âgé, il fut pris d’un élan de folie et tua son unique petit-fils, le méprenant pour quelque ennemi imaginaire venu lui dérober son titre. Comprenant la gravité de son acte, il choisit de quitter sa famille pour partir seul, sans armes, dans les étendues sauvages dans le but d’y mourir sans nuire davantage aux siens. Depuis, cette mise à mort rituelle est perçue comme l’une des façons de mourir les plus dignes qui soient car en sacrifiant ainsi sa vie et son ego pour le bien de la communauté, le défunt est considéré lavé de ses fautes passées. Il se purifie et peut ainsi entrer dans le second monde avec dignité.

Si Laemmek était vraiment parti à la chasse, il n’eut jamais laissé derrière ses armes. Et pourquoi alors laisser la rune des chasseurs sinon pour gagner du temps, pour m’empêcher de l’arrêter dans son geste insensé? Etait-ce là sa façon d’approcher la mort? Seul? Je me convainquis presque de partir dès maintenant. Je devais l’en empêcher.

Mais le poids de ma peine faucha mon élan désespéré. Trop tard. Laemmek le rêveur devait être mort depuis longtemps. Je me suis demandée pourquoi. Pourquoi avoir choisi une solution aussi drastique, aussi définitive? Son échec à chasser ce loup valait-il la peine de mettre fin à ses jours ainsi? Mon doute avait-il brisé en lui la flamme qui le retenait à la vie, qui lui permettait de traverser cette terrible épreuve sans perdre la raison?

Je questionnai longtemps les lunes d’une voix éteinte. Je me demandai comment j’allais survivre seule dans l’environnement hostile des Monts Extérieurs. Je revis les yeux hagards de l’homme de mon enfance, le banni abattu par mon oncle. Je pleurai ce soir là jusqu’à m’endormir d’épuisement à la belle étoile, prostrée dans les restes d’un îlot de neige persistante.

 

SUITE >>>
À Cause du Loup 4/4

Nadir : Naleph

2. Naleph

 

Reine de l’Ouest, la cité de Naleph est fort ancienne. Bâtie sur la rive du grand fleuve Ube, elle règne sur le commerce fluvial depuis des siècles. En maints endroits les fondations de pierre de ses immeubles laissent entrevoir son âge avancé, témoignages d’une époque lointaine et oubliée. Dans le secteur le plus ancien du port, de nombreux pavés de plastique cèdent la place à de grandes dalles de granit fissurées. Là, de long quais de basalte sculpté s’avancent dans la baie, venant trancher de contraste avec les pontons crème des débarcadères plus récents. C’est justement près de ces avancées de pierre noire que sont sensés se réunir ce soir les adeptes des Drageons d’Azazil.

Un mois est passé depuis le premier incident, à la ferme. Depuis, de nouveaux cas de démence se sont multipliés aux quatre coins du pays. À chaque fois, les dérangés ont mentionné les Drageons d’Azazil. Le groupe clandestin est toutefois jusqu’ici resté insaisissable. Mais les rares indices découverts pointent tous vers Naleph.

Nadir attend depuis des heures sous un portique obscur que les membres de la secte apparaissent enfin. Derrière lui, deux gardes de la cité attendent son signal pour foncer sur les hérétiques. Ce sont des êtres sans imagination, sans faille, conçus par la Divinité pour résister autant à la corruption de l’esprit qu’aux assauts contre leurs corps. Ils sont armés d’épieux aiguisés et de pinces hydrauliques puissantes.

Le paladin risque un appel succinct sur un signal codé. Les deux autres équipes postées à chaque extrémité du vieux port lui renvoient une réponse brève; ils sont prêts. Son piège est en place.

Il observe les rares promeneurs avec suspicion. Certains sont enveloppés dans de longues toges, d’autres vont parés d’artifices invitants. Comme dans bien des cités, rares sont les robots qui ne sont pas vêtus ne serait-ce un minimum. Loin des campagnes, la nudité est jugée vulgaire. Certains choisissent même de se couvrir lourdement. D’autres, plus frivoles, ne sont embellis que d’un pagne ou d’un bandana coloré. À cette heure, la plèbe est diffuse, diluée. Les rares badauds semblent tous préoccupés. Personne ne flâne sans but. Cette partie du port est reconnue pour ses mauvaises fréquentations. On s’adonne sans doute au commerce illégal de faveurs douteuses ou d’autres délices proscrits. Nadir ferme ce soir les yeux sur ces petits méfaits. Ce soir, le guerrier de lumière guette de plus grosses proies.

Ce n’est que lorsqu’un citadin dissimulé sous des hardes sombres s’engage sur un des quais pourtant désert que le chevalier sent qu’il n’est pas là en vain. L’individu suspect se déplace la tête courbée, le dos voûté. À cette distance Nadir ne peut deviner son modèle. L’inconnu ne s’avance pas bien loin avant de rejoindre le bord de la plate-forme sculptée. Il lance un regard autour de lui et risque même une pulsation subsonique afin de s’assurer de n’être pas suivi. Le paladin se félicite d’avoir posté ses forces si loin en retrait, hors de portée du sonar.

L’individu en hardes descend lestement le long d’un des piliers qui soutiennent le quai de roc. Nadir compte jusqu’à dix avant de donner le signal aux deux soldats derrière lui de le suivre. Craignant d’alerter les conspirateurs, il transmet aux deux autres groupes de rester en retrait. Sur le rebord du quai, il scrute rapidement vers le bas et découvre une ouverture pratiquée à fleur d’eau, quatre mètres sous ses pieds. L’entrée du boyau semble reliée aux égouts. Deux barques sont amarrées au grand pilier de pierre, près de l’accès antique.

Nadir se félicite du coup de filet qu’il est sur le point de réaliser. Les Drageons d’Azazil sont devenus une plaie au cours du dernier mois, infectant le mental de nombreux robots, nourrissant un mécontentement malsain empreint d’hérésie. Depuis sa rencontre avec Sable, il a lui-même fait face à deux autres déments. Les paladins d’Ukosh ont rapporté une douzaine de cas semblables. La rumeur veut que les maîtres de cette secte se réunissent régulièrement à Naleph. Ils profiteraient de la nature cosmopolite de la cité pour mieux dissimuler leurs activités maléfiques.

Le guerrier d’élite descend investiguer la gueule de pierre de plus près. C’est un accès étroit et détrempé qui s’enfonce vers les sous-sols du quartier portuaire. On devine que le passage n’est accessible qu’à marée basse. Ses parois mouillées sont décorées de moules et de dépôts verdâtres. Quelques centimètres d’eau dissimulent le sol usé. Un petit panneau coulissant s’ouvre sur la tête de Nadir et trois puissantes lumières éclairent l’accès qui semble s’étirer sur des dizaines de mètres. De part et autre du paladin, la lueur dévoile de nombreux graffitis. Jeux de mots obscènes, dessins grossiers et injures sans grande importance s’y côtoient sans ordre. Chacun insulte l’âme du chevalier sans pour autant le distraire de sa mission.

Nadir fait signe aux soldats de rester près de la gueule du boyau avant de s’insinuer lui-même sous les ombres épaisses. À l’intérieur, le nombre des graffitis diminue rapidement à mesure que la luminosité naturelle s’estompe. Les parois retrouvent peu à peu leur fini lisse. Il avance avec prudence, conscient qu’un membre des Drageons d’Azazil n’est peut-être pas bien loin devant. Avant de perdre complètement de vue les deux gardes, il éteint puis rallume sa lampe frontale à deux reprises pour leur faire signe de le suivre en silence. Lui presse le pas avec discrétion.

Il éteint sa lampe lorsqu’il devine une source de lumière devant lui. Il progresse à l’aveugle, cruellement conscient de chacun des sons qu’il produit. Ses capteurs sont en alerte, cherchant anxieusement le vide pour une présence, une sentinelle. Lorsque le passage se termine sur une bifurcation, il ne trouve toutefois qu’un petit brandon accroché au mur. Il observe à gauche puis à droite et repère une nouvelle lueur à plus de vingt mètres de là. On lui montre la voie. Quelqu’un a semé de petits tortillons de paille enflammés pour guider les hérétiques dans ces sous-sols. Nadir sent qu’il approche de son but.

Quatre brandons plus loin, le paladin rattrape le robot vêtu de hardes sombres. Celui-ci apparaît brièvement lorsqu’il passe à proximité du petit flambeau. Il a retiré sa capuche et avance à présent sans vouter son dos. Nadir devine enfin son modèle : il s’agit d’une unité bureaucratique décorée de deux lignes bleues parallèles, fort probablement un politicien. Il ralentit un peu. Les possibilités se multiplient en lui. Jusqu’ici, les seuls membres du culte anarchiste étaient de simples travailleurs. La présence d’un bureaucrate au sein de celui-ci signifie que l’influence d’Azazil est beaucoup plus importante qu’il ne l’a d’abord cru. Les conséquences de cette révélation l’effraient.

« Depuis combien de temps cette secte hérétique pollue-t-elle les pensées de la populace? Ses maîtres n’ont-ils aucun scrupule? »

Nadir sent une tension amère naître en lui. Sous son armure, diodes et valves cherchent à rétablir un certain équilibre.

Deux bifurcations de plus mènent l’hérétique au lieu de réunion. Le couloir se termine sans prévenir sur une vaste chambre faiblement éclairée de flambeaux agonisants. Le plafond bas et la présence de nombreuses colonnes massives font de l’endroit un lieu oppressant. Les ombres dansent et se multiplient entre les piliers ventrus. Elles permettent à Nadir de se glisser derrière sa proie sans être remarqué. Au centre de la pièce, une demi-douzaine de robots sont déjà assemblés en un cercle imparfait. L’agent du Divin remarque deux bureaucrates de plus accueillir leur compère de gestes de tête succincts. Des quatre ouvriers présents, deux sont armés d’épieux semblables à ceux portés par les membres de la garde.

Les sept hérétiques sont assemblés autour d’un petit autel fait de caisses renversées. Une fois le nouveau venu salué discrètement, ils restent là sans rien faire, immobiles, muets. Ils attendent vraisemblablement d’autres adorateurs. Nadir considère un moment signaler aux deux gardes de rester en retrait mais il craint que son appel ne soit capté par un des dissidents. Tant pis. Il aura au moins capturé sept de ces monstres sans foi. Ses pensées se tournent vers les quelques chanceux qui échappent ce soir à son coup de filet.

« Vous ne perdez rien pour attendre. Vous ne pouvez m’échapper indéfiniment. »

Nadir dégaine doucement son arme, une longue bardiche au manche télescopique accroché à son dos. Nul ne l’entend. Il se recueille un court instant, priant pour que les criminels se laissent capturer sans violence.

C’est à ce moment que les deux soldats font irruption dans la place. Inébranlables, ils brandissent leurs épieux et avancent pour appréhender les hérétiques. Les espoirs d’arrestation paisible de Nadir s’envolent lorsque les deux travailleurs armés lèvent à leur tour leurs pics. Le politicien décoré deux lignes bleues parallèles dégaine un long poignard.

— Tuez-les, » crache-t-il en sifflant sur un signal de courte portée.

Le guerrier saint réagit sans attendre. Il allume tous ses phares en bondissant hors de sa cachette, prenant par surprise les ouvriers dissidents. À l’aide du manche de son arme d’hast, il désarme l’un d’eux d’un mouvement habile. Derrière, le politicien en hardes sombres lâche son poignard avec frayeur en devinant la silhouette de faucon du paladin.

Le temps de la discrétion est passé. Nadir lance un appel aux deux groupes de gardes toujours postés à la surface. Il est temps de refermer le piège. Son signal résonne fortement, sans brouillage ni code, traversant la pierre et les pavés. Dans la voute, les hérétiques hésitent. Le travailleur armé d’un épieu recule sans baisser son arme. On attend un ordre qui ne vient pas. Lorsque les réponses des deux contingents parviennent dans la chambre souterraine, les dissidents craquent enfin. Le second épieu de métal tombe au sol. On lève les mains. Un des infidèles cherche à s’enfuir par un couloir latéral mais Nadir ne se lance pas à sa poursuite. Il l’a déjà identifié, relevant au passage la signature de son codage somme toute banal. Inutile de courir. Les gardes sont en route. Les mâchoires de son piège le rabattront assez vite jusqu’à lui.

Tandis qu’on emmène les coupables vers des geôles desquelles ils ne verront jamais plus la lumière de jour, Nadir approche de l’autel de fortune. Un contenant de plastique percé de petits trous remue sur la grande caisse d’aluminium. Quelques papiers couverts de textes et de dessins occupent sinon le reste de l’espace.

Le guerrier saint soulève la boîte avec précaution afin de regarder à l’intérieur par un des orifices. Surpris, il y devine un grand rat au pelage noir. L’être vivant tourne en rond, visiblement fort anxieux. Nadir dépose la boîte avec soin. Son esprit s’emplit de pitié pour la bête effrayée. Il ramasse une des feuilles. L’iris du paladin s’agrandit tandis qu’il ajuste son regard. L’illustration met un moment à faire sens tant son impossibilité est grande. Le dessin d’un rat sur lequel on a opéré de la plus vile façon emplit presque toute la page. L’animal disséqué est dessiné en couleur, riche de maints détails.

Nadir secoue la tête.

— Quelle infamie. Quel blasphème. »

 

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Nadir : la Mine

À Cause du Loup 2/4

vers >>> À Cause du Loup 1/4

À Cause du Loup 2/4
(pour Guylaine)

 

Le lendemain matin, nulle trace de sa présence ne subsistait. Nous n’avons retrouvé de son sang ni dans la neige, ni sur les rochers autour du camp. Sa seule empreinte était celle laissée dans nos esprits. Il n’avait pas neigé du reste de la nuit; le vent n’avait pas soufflé assez fort pour couvrir la piste de l’animal. J’avoue avoir eu peur à l’aube quand Laemmek revint le visage soucieux, bredouille de tout indice sur le destin du prédateur.

Nous avons levé le campement en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Une bête blessée dans les parages suffit souvent à déplacer de petits clans de marcheurs et nous nous n’étions que deux. Le site était certes bien choisi mais, tout bien reconsidéré, il n’avait en fait rien de bien particulier. Il serait aisé de trouver un endroit tout aussi satisfaisant ou même davantage à moins d’un ou deux jours de marche.

Le mois des longues neiges tirait sur sa deuxième demie et les pistes étaient toutefois fort encombrées. Certaines d’entre elles disparaissaient totalement sous l’épais manteau de silence blanc. Trois jours plus tard, nous étions toujours à la recherche d’un site convenable.

Tant de fois j’ai remercié le savoir de nos ancêtres de nous porter secours. Nous serions morts gelés, affamés ou même emportés dans de terribles avalanches si notre peuple n’avait choisi il y a de ça des siècles de vivre dans ces terres sans pitié que sont les Monts Intérieurs. Les habitants des territoires plus cléments, tels les hommes du Plateau, n’auraient jamais réussi à ne tenir ne serais-ce qu’une seule matinée dans des conditions aussi dures. L’art de collecter les rares racines d’hiver ou de réchauffer les membres engourdis par le froid avec la sève d’amiak nous aura épargnés bien des peines.

La troisième journée s’étirait donc sur ses derniers instants de clarté lorsque Laemmek revint d’une de ses rondes de reconnaissance avec au visage l’annonce évidente de bonnes nouvelles. Il avait découvert un abri-sous-roche à moins de mille pas de notre position.

L’endroit était vacant. Une entrée de trois pas de large menait à une première chambre, la plus petite des deux aires habitables. Nous nommâmes cette chambre La Famille en l’honneur d’une formation rocheuse suggérant cinq personnages dont trois, plus petits, devinrent les enfants. Le sol était couvert de vieilles épines de pin laissées là par d‘anciens occupants, sans doute un groupe de zazmuths sauvages. Un portail de branches fut rapidement installé dans l’ouverture pour prévenir l’arrivée d’autres habitants des montagnes.

Tout au fond de La Famille, une voûte basse donnait accès à un couloir étroit mais tout de même praticable. Là, tout au fond, une seconde salle s’ouvrait après une dizaine de détours. Beaucoup plus spacieuse, la crèche où nous avons finalement élu domicile avait un plafond haut percé d’une petite ouverture. La lumière et l’air frais s’y engouffrait avec délice les matins ensoleillés; la pluie s’y frayait un chemin pour rafraîchir l’endroit les jours plus gris, laissant derrière elle une cascade de glace argentée suspendue au centre de la place. Même lorsque ce pilier de cristal était à son apogée, l’espace qu’il occupait restait infime en comparaison au reste de l’endroit inondé des myriades de brins d’arc-en-ciel qu’il nous laissait. Les anciens occupants de La Famille n’avaient jamais atteints cette salle enchanteresse. Le corps écailleux des carnassiers était de loin beaucoup trop large pour leur permettre de se glisser dans ces tunnels étroits.

Nous nommâmes cette pièce gigantesque Le Pilier, émerveillés par la longue aiguille de glace. L’endroit fut vite aménagé en petit palais de fortune. Un délice pour les yeux comme nos cœurs.

Et ainsi les jours passèrent tranquilles. Mon époux trouva une bande de zéoufs des montagnes installée à proximité et nous pûmes les chasser de temps à autres sans les repousser plus loin dans les hauteurs. Les mousses de feu finirent par repousser. Malgré leur goût trop amer les germes orangés nous fournirent un apport d’énergie de loin supérieur à ce que les racines d’hiver nous avaient jusqu’ici procuré.

Les jours passèrent.

Nous avions oublié le loup.

Mais le loup, lui, ne nous avait pas oubliés.

Le temps commençait à se radoucir. Les mois cléments s’installèrent autour de notre abri mais leurs promesses de paix furent essuyées rapidement. Un soir où je cueillais des pousses neuves plus bas dans un défilé étroit, j’entendis Laemmek m’appeler d’une voix empressée. Je le rejoins en sueurs à la sortie du petit canyon. Il était trempé, livide. Sans m’expliquer, malgré mes questions, il me pris la main et m’emmena à l’abri me priant uniquement de me taire. Ses coups d’œil nerveux jetés aux ombres et replis du paysage m’inquiétèrent encore davantage.

Accroupi dans La Famille, je dus attendre un bon moment en silence avant que mon époux ne consente à quitter son poste de garde à l’entrée. La seule explication qu’il me donna en passant devant moi me terrifia. Je ne sus pas tout de suite pourquoi car sur le moment ses mots me traversèrent sans faire de sens. Ils glissèrent sur moi sans même me pénétrer. C’est le regard de mon tendre conjoint qui m’a d’abord heurté de plein fouet. Une lueur étrange puisait sa force en son œil. Il était tel que ce soir maudit où il s’était rué comme un fou vers cet animal sauvage; ce soir où le Laemmek que j’avais toujours connu s’était volatilisé le temps d’une joute pour ne me laisser qu’impuissance et incompréhension. Ses mots firent enfin sens. Je me sentis chavirer. Ces mots prirent sur moi une prise plus forte qu’aucun autre mot ne l’a fait dans toute ma vie. La terreur qui les accompagna était aussi incompréhensible que totale. Il avait dit : le loup.

C’est le son de Laemmek remuant quelque chose loin derrière moi, dans Le Pilier, qui brisa l’étau qui enserrait mon cœur. La paralysie me quitta et je grimpai jusqu’à l’ouverture, scrutant les alentours. Je ne vis rien. Mon époux revint armé de ses javelots et me somma de rester dans La Famille en attendant son retour. Je ne protestai même pas. Peu avant le crépuscule, il revint bredouille. Du loup il n’avait pas vu la trace.

Je l’ai questionné. J’ai demandé s’il était sûr qu’il s’agissait du même animal. Il me dit que oui, qu’il n’oublierait jamais une bête comme celle-là. Je lui ai demandé où il l’avait aperçu, quand. Je le pressai de tant de question qu’il leva doucement la main pour me faire taire. Il me raconta brièvement ce qui s’était passé, étalant ses images d’une voix vide qui me glaça tout autant que le récit lui-même, sinon davantage.

Il avait marché une bonne partie de la journée à la recherche de nouvelles traces de gibier par peur de décimer la bande de zéoufs d’ici le retour des mois plus froids. C’est en suivant la piste d’un gravad épineux qu’il avait croisé la marque du loup. Les dents serrées, il avait alors lâché sa proie pour traquer son ennemi. Laemmek l’avait rejoint près des pierres levées qui bordaient un petit plateau rocailleux à bonne distance de notre refuge. La bête était sortie de derrière les grandes pierres, à quelques pas de mon époux qui, surpris par la discrétion de l’animal, s’était empressé de réagir. En tentant de l’attaquer, Laemmek avait toutefois glissé et s’était heurté la tête contre l’un des menhirs. Il s’était éveillé d’une brève absence et avait vite pris le chemin de l’abri remerciant le ciel d’être toujours en vie.

Le loup avait disparu. Le loup l’avait épargné.

J’aurais dû lui poser la question. Ennemi? J’aurais dû lui demander ce qui s’était passé ce soir là, au mois des longues neiges, lorsque le loup était venu. Pourquoi avait-il alors réagi ainsi? Je n’osai toutefois rien demander de plus à l’homme que j’aime. Quelque chose en lui semblait me crier de ne pas poser plus de questions. Laemmek semblait ne pas vouloir se les poser lui-même. Je respectai donc sa décision et fermai les yeux.

Ce soir là, Laemmek ne dormit pas. J’attendis longuement en silence, près de lui, que le loup vienne à nous. Ce fut en vain. Il sommeilla à peine le jour suivant avant de se replonger dans une garde consciencieuse une fois le soir venu. Je n’osai encore une fois pas le questionner sur ses agissements étranges, préférant le laisser à sa logique chaotique que de le forcer à y mettre de l’ordre.

Une semaine passa ainsi. Laemmek dormait peu, de jour. La nuit venue, il prenait position à l’entrée de La Famille, entre les branches dressées là comme camouflage. Son appétit aussi avait baissé. Il ne grignotait plus que quelques bouchées en s’éveillant, tard dans l’après-midi. Ses forces baissaient, son humeur d’ordinaire si paisible devenait de plus en plus ardente. Je commençais à regretter de ne pas l’avoir questionné plus tôt. Je craignais de plus en plus sa réaction face à l’éventuelle remise en question de ses agissements étranges. Nous ne parlions presque plus.

Une nuit, une semaine donc après que le loup ait retrouvé Laemmek, je m’éveillai en sursaut, pressée par des songes étranges. Bien que je n’arrivai pas à me souvenir du détail de mes rêves je sus qu’ils avaient étés violents. Je me levai en silence, moite de sueur. Perdue un instant dans Le Pilier, ma mémoire se joua de moi. Je fouillai les ténèbres du regard à la recherche de mon père pourtant mort depuis plus de huit ans, nageant entre deux âges, deux mondes pourtant irréconciliables. Je retrouvai un peu de mes esprits. Troublée, je remontai le boyau de pierre vers mon époux. La chaleur d’un autre être humain, voilà tout ce que je recherchais. J’étais comme congelée par un sentiment de vide traumatisant, une vague impression de tomber.

Mais je ne trouvai pas mon époux à son poste. J’attendis un moment, repoussant les élans de crainte et d’urgence, rationalisant les causes possibles de son absence. Il devait avoir eu une envie pressante, ou peut-être avait-il aperçu une proie facile à quelque distance de l’abri.

La lune bleue dessinait lentement son arc dans le ciel d’encre. Le temps passa.

Au bout d’un moment que je ne peux estimer, je me décidai à m’éloigner quelque peu de l’entrée de notre refuge, m’aventurant dans le paysage découvert devant moi. Armée d’un simple pieu de bois dur, je fis quelques pas entre les nappes de neige éparses, vestiges muets de l’hiver qui s’a chevait. Une idée me vint alors, une idée qui figea mes membres de terreur : et si Laemmek avait vu le loup? J’étais seule, en terrain découvert …

Bien que ma peur fut des plus vastes, mes jambes refusèrent de me porter autre part. La paralysie était revenue de nouveau. La peur envahissait mon esprit à une vitesse ahurissante. Et si la bête avait semé mon tendre amour? Et si elle était revenue sur ses pas pour tâter une proie plus facile à tuer? Et si elle était là, en ce moment, tapie dans l’ombre de ce sapin, ou de celui-là? Si elle avait finalement rencontré mon époux sur le chemin du retour? Si elle l’avait embusqué? Si elle l’avait tué? Et si, en m’enfuyant, je trébuchais sur le corps de mon Laemmek? Deviendrais-je folle à lier?

Assez! Je courus. Je courus longtemps, les mains pressées sur mes oreilles. Je rejoins l’abri et m’enfonçai jusqu’au fond du Pilier. L’espace dégagé me rassura. Là, je repris un peu mes esprits, chassant les démons de la peur. Le colosse de glace disparu avec la venue de la belle saison avait laissé une marre d’eau claire à laquelle je m’abreuvai rapidement.

Appuyée contre le mur de roc, de l’autre côté de la salle, je fixai l’entrée sans ciller du regard. Je ramassai un nouveau pieu. Je le dressai devant moi comme le font ces guerriers qui attendent la charge. C’est bien ainsi que je me sentais : comme un combattant de première ligne qui attend la charge de l’armée ennemie, comme celui qui attend un tonnerre de sabots armé seulement d’une simple perche effilée.

Au bout d’un moment les bruits du dehors me parvinrent, diffus, transportés jusqu’à moi par les parois de pierre. Je devinai des pas empressés, pesants. On courait sur l’abri, puis autour. Il y eut un moment de silence puis de longues plaintes me parvinrent. Empirées et déformées en de terrifiantes caricatures de sons, elles étaient empreintes de douleur et de rage. Je ne sais à ce jour si ces cris étaient ceux de l’animal ou ceux de mon époux. Ma panique frisa la démence. Mes yeux pleurèrent tant je peinai à les garder ouverts. Ma vision ne fut plus qu’un grand flou tremblant. Je crus par moment distinguer l’illusion du pilier de glace qui donnait à cette salle son nom. Je crus deviner la voix de mon père, celle de membres de mon clan. Puis les plaintes cessèrent enfin. Elles s’éteignirent sans drame, sans avis ni préambule.

Étais-je seule? J’attendis amplement avant de me lever de crainte de n’attirer l’attention de la bête. Peut-être ne m’avait-elle pas perçue. Esquisser le moindre geste, produire le moindre bruit, devint ma plus grande crainte. Je forçai mes larmes à se calmer, mes hoquets saccadés à se rendormir. Lorsque je sus enfin bouger, je me glissai doucement jusqu’à l’autre bout de la salle, près du conduit menant à la première chambre. Là j’écoutai longuement, en vain. Je commençai donc à ramper vers La Famille, plus seule au monde que jamais.

Je fus surprise de voir Laemmek assis près de l’entrée, le bras serré sur une blessure lui déchirant le flanc. Je me sentis confuse et coupable de m’étonner de le voir là, vivant. Je m’aperçu que pas un instant je n’avais envisagé qu’il avait pu vaincre le loup. Lorsqu’il il se retourna doucement je crois qu’il le vit dans mes yeux et qu’à cet instant je le déçus pour la première et seule fois de notre vie commune. Il pivota seulement vers l’extérieur sans dire un mot.

Lorsqu’on vit ainsi en solitaire dans les montagnes, la vie vient à se résumer à une poignée de choses essentielles. Vivre à deux dans un monde aussi hostile et dangereux que les Monts Extérieurs développe entre les gens des liens si forts qu’il est peut-être difficile de saisir ce qui se brisa à cet instant entre Laemmek et moi. La confiance était brisée. Cette confiance invincible nécessaire à la survie de deux bannis condamnés à ne compter que l’un sur l’autre dans un monde hostile avait été rompue le temps d’un instant. Nous étions tout deux à cran, au bout de nos raisons.

Tendus à l’extrême depuis l’annonce lointaine de la mort de l’ancien guide de ce clan de marcheurs qui fut le nôtre, nous avions vécus bien des jours à ne compter que sur cette unique notion de confiance. Le soir où l’annonce fut faite que le vénérable Eyrinssen ne se relèverait pas de ses blessures, nous allâmes tous deux voir Zhors, béni soit son nom. Nous restâmes muets toute la nuit, rassemblés autour des osselets sacrés qui ne quittaient jamais l’aîné des deux frères. Zhors n’avait pu prononcer une parole de la soirée. Il avait été désigné voilà des années comme le digne successeur du guide défunt. Conscient de ce que la mort du vieux Eyrinssen signifiait pour sa famille, il avait cherché en silence un moyen de nous éviter ce sort terrible. Peu avant la mi-nuit, il avait jeté les osselets au sol puis avait longuement fermé les yeux sur les secrets des oracles.

Des runes de divination je ne connais presque rien. De ce que dirent les osselets ce soir là je ne sais encore moins. C’est un sujet qui est resté depuis dans l’ombre, un non-dit, mais je connais tout de même assez les présages pour avoir reconnu dans les reliques sacrées le signe d’une épreuve difficile et celui d’un voyage. Laemmek connait peut-être la signification du lancé d’osselets; sa famille a toujours favorisé les arts divinatoires. Je ne saurai sans doute jamais.

Ce que vit Zhors je le sais encore moins. Aujourd’hui je soupçonne toutefois qu’il y a perçu son plan, le plan affreux qui sut nous extraire à la tradition sous nez froncé du conseil des aînées. Il y reconnut Gao. Mais à quel prix nous a-t-il sauvé? A-t-il vu le loup?

À quatre pattes devant l’entrée de ce couloir étroit, je priai les deux lunes de renverser le temps. Je les implorai en silence pour que jamais les aïeules du clan n’aient choisi le nom du frère de mon époux pour succéder leur guide. Je priai pour que Zhors n’ait jamais eu à lancer les osselets et imaginer ce sauf-conduit. Je priai surtout pour qu’on ne nous ait jamais implanté au front ce bijou de la folie, Gao la rune solitaire.

Je priai encore et encore, en vain.

Le reste se fit tout seul. Je pansai sa plaie, une morsure profonde qui lui avait coûté beaucoup de sang, puis m’écartai de ce Laemmek étranger. Il ne me regarda pratiquement pas et j’évitai de lever les yeux vers lui. Je rentrai à l’abri des ombres dans Le Pilier, encore sous le choc des événements de la nuit.

Baroz se couchait à l’horizon, à l’opposé du soleil printanier qui débutait sa marche à travers le ciel. La lune bleue était à peine visible dans le ciel matinal.

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À Cause du Loup 3/4

Poésie : le Roi-Mage

le Roi-Mage.

Haut sur mon nuage
Le Front vers la lune
Moi le Roi-Mage
J’inscris mes runes

La mort est ma muse
Elle guide amèrement mes pas
Pire que renard elle ruse
Elle dicte mes vers tout bas

Les étoiles sont mes amies
Ces coquettes, ces frivoles
Étendues en mon lit
Elles m’offrent le symbole

Haut sur mon nuage
Le front vers la lune
Moi le Roi-Mage
J’inscris ma plume